Le miracle des gazs hilarants

Imprimer

breathe-300x122.png

Il est invisible, il est partout. Sans lui, nous disparaîtrions en quelques instants. Et il a une histoire extraordinaire à nous raconter.

Parmi les trilliards de molécules qui pénètrent nos poumons à chaque instant, certaines portent encore les traces des parfums de Cléopâtre, du gaz moutarde allemand, du râle des dinosaures, des bombes atomiques et des poussières d’étoiles, aussi anciennes que l’Univers lui-même. À chaque inspiration, c’est littéralement l’histoire du monde que nous inhalons.

 

L’histoire du gaz hilarant

Sans-titre.png

Le protoxyde d’azote, ou oxyde nitreux, ou hémioxyde d’azote, ou gaz hilarant (N2O) – actuellement 0,33 ppm, ou 330 ppb (trente-trois centièmes de partie par million, ou trois cent trente parties par milliard, 3,3 × 10–7) de l’air ; vous en inhalez quatre billiards, ou quatre millions de milliards (4 × 1015) de molécules à chaque respiration.

Un beau matin de 1791, un professeur d’Oxford, nommé Thomas Beddoes, eut le rare plaisir d’entendre deux étrangers s’entretenir à son sujet. Il était en train de prendre son petit-déjeuner dans une auberge située à un arrêt de diligence lorsqu’il entendit prononcer son nom, et en s’asseyant, il constata qu’aucun de ses voisins de table ne l’avait reconnu. Malicieux de nature, il les incita par un sourire à poursuivre leur propos, lorsqu’il entendit le plus jeune d’entre eux affirmer que Beddoes venait de découvrir trois nouveaux volcans en Angleterre. Tout en reconnaissant que Beddoes était un prodige scientifique, la femme s’en prit à son athéisme et à sa sympathie pour la Révolution française. «Si l’on excepte le fait qu’il sait beaucoup de choses sur les fossiles et autres matières bizarres, dit-elle à son compagnon, il est tout à fait stupide et incurablement hétérodoxe. Du reste, il est si gros et court sur pattes qu’il aurait sa place dans une exposition consacrée aux curiosités de la nature.» Beddoes s’esquiva en riant sous cape.

Le fait est que ses commensaux étaient loin de le connaître. Depuis des années, Beddoes jouissait d’une réputation de bizarrerie dans les milieux scientifiques anglais. Il soumettait ses patients atteints de tuberculose aux pets de vaches pour dégager leurs poumons. Il suçait des lingots d’argent et de plomb pour « goûter » leur « praliné d’électricité » interne. Il diffusait ses idées à de larges auditoires, tels qu’aucun professeur d’Oxford n’en avait jamais remplis depuis le Moyen Âge. Plus notoirement, Beddoes se faisait l’apôtre de l’usage de drogues à effets psychiques, telles que l’oxyde nitreux (N2O), également dénommé « gaz hilarant », pour explorer la conscience humaine.

La sortie des laboratoires

labo-300x225.jpgÀ la fin du XVIIIe siècle, malgré la découverte toute récente de la majorité des gaz, plusieurs d’entre eux ont déjà quitté le laboratoire pour devenir des médicaments populaires. Cela correspond à un tournant dans la nouvelle chimie des gaz: plutôt que de se contenter d’analyser les propriétés des différents airs, comme l’ont fait leurs prédécesseurs, les scientifiques de la nouvelle génération cherchent à en dégager les vertus curatives pour les humains. Malheureusement, comme souvent en médecine, ce nouveau domaine attire aussi des charlatans. Suivant l’escroc que l’on écoute, les gaz, selon leur espèce, peuvent guérir du typhus, des ulcères, du diabète, du croup, du catarrhe, de la pleurésie, de la diarrhée, du scorbut, des maux de gorge et même de la cécité et de la surdité. Mais de tous les gaz, c’est l’oxyde nitreux qui fait le plus sensation. Les travaux réalisés par Beddoes à partir de ce gaz mélangeaient allègrement science et excentricité. Et bien que ses expériences sur le gaz hilarant aient été à l’origine de l’une des grandes percées de la médecine, Beddoes finira sa vie en pensant avoir tout raté.

La médecine et les gaz hilarants

Medical-300x199.jpgAprès avoir étudié la médecine, Beddoes exerça son art comme Socrate pratique la philosophie, en critiquant tout le monde sans égard pour le rang ou la situation. Il dénonçait avec véhémence les praticiens élitistes qui négligent les masses souffrantes, mais s’en prenait avec la même vigueur à ceux qui séduisent les foules en leur vendant des baumes et des teintures inutiles. Beddoes se réclamait d’une voie médiane. Un jour de l’an de grâce 1791, en parcourant à pied un pâturage bourbeux, il comprit soudain comment il pourrait arriver à ses fins.

Pour la majorité des médecins de ce temps, chaque maladie avait son origine dans des poches d’air empoisonnées. (La malaria signifie littéralement «mauvais air».) Cela explique pourquoi, dans les romans de l’époque, on fait affluer les malades vers les bords de mer et dans les sanatoriums alpins, lieux où ils sont censés respirer plus librement et plus facilement. Comme tout un chacun, Beddoes croyait à la réalité du bon et du mauvais air, mais il avait aussi étudié la chimie auprès de Joseph Blake, le découvreur du dioxyde de carbone. Un jour, donc, en faisant sa promenade de santé dans la boue, il fut frappé par une idée : pourquoi ne pas préparer divers airs spécifiques et convaincre les patients de les respirer ?

Sous le coup de l’inspiration, il se mit à rassembler des comptes rendus de cas de malades qui se sont exposés d’eux-mêmes à différents gaz; il pratiqua également des expériences sur lui-même. Il découvrit ainsi que le fait d’inhaler du dioxygène l’immunisait contre les refroidissements et lui faisait perdre 7 kg en quelques semaines seulement. Malheureusement, ce traitement contribua aussi à lui dessécher la peau, sans parler de spectaculaires saignements de nez. Il entreprit de recenser ces expériences et ces rapports qu’il consigna dans un énorme ouvrage, où l’on trouve plusieurs affirmations douteuses – par exemple, le fait que certains gaz pourraient faire régresser des tumeurs, ou supprimer le besoin de dormir.

La création d’un centre de recherche

research-300x200.jpgPendant ce temps, Beddoes planifia la création d’un centre de recherche, l’Institut pneumatique, dans lequel il pourrait tester les gaz de façon systématique. Il était, à cette époque, sur le point d’être exclu d’Oxford en raison des pamphlets qu’il publiait en faveur de la Révolution française. Cet Institut pneumatique, il le voyait aussi bien comme un hôpital pour soigner des patients que comme un laboratoire pour expérimenter de nouveaux traitements : en un mot, il conçut le premier centre de recherche médicale au monde. Une telle entreprise a un prix. Aussi Beddoes rechercha-t-il des investisseurs auprès du club de Joseph Priestley, la Lunar Society de Birmingham: plusieurs de ses membres éminents mirent la main à la poche, y compris la célèbre fabrique de porcelaine Wedgwood. James Watt, l’inventeur de la machine à vapeur, lui offrit même de construire les équipements nécessaires à prix coûtant.

Cet article n’est qu’une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète du sujet.

978-2-88915-257-5.jpgPour en savoir plus : Le dernier souffle de César, élu livre de l’année par The Guardian, nous emmène autour du globe et à travers le temps pour nous révéler l’histoire de l’air qui nous entoure, et qui est aussi celle de la Terre et de notre existence. Tout en décortiquant les constituants de notre atmosphère et en retraçant leur origine, Sam Kean nous raconte comment l’alchimie de l’air a remodelé nos continents, influencé le progrès humain, alimenté les révolutions et façonné notre histoire, et comment elle continue de le faire aujourd’hui.
Un livre vif, surprenant et plein d’esprit, accessible à tous, et qui illumine la science des mille histoires qui l’ont marquée et qui tourbillonnent encore autour de nous, à chaque instant.

> Commandez dès à présent votre ouvrage

A lire aussi :

Extrait du titre Le dernier souffle de César
De Sam Kean
Collection Quanto
Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR)
Lien permanent Catégories : Chimie 0 commentaire

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel