28/08/2018

Le trader, mercenaire du XXIè siècle

te%CC%81le%CC%81chargement-300x158.jpegParler de «crise permanente» à l’heure où les médias font état d’une reprise de la croissance semble en effet paradoxal. Étonnamment, aucun d'entre eux n’a jusqu’à présent signalé le caractère artificiel de cette croissance. Or, elle repose principalement sur une explosion de la dette mondiale. Personne n’a évoqué non plus la déconnexion toujours plus importante entre la croissance et les performances des entreprises et de l’économie. Ou encore les injections permanentes et gigantesques des banques centrales dans le secteur financier afin de maintenir le fleuron bancaire à flot et d'en préserver les avantages, souvent au détriment des citoyens.


 

Des pertes qui se comptent en millions

t%C3%A9l%C3%A9chargement-3-300x158.jpgL’échange de SMS suivant, entre deux de ces jeunes mercenaires de notre époque, est à ce titre instructif :

  • – salut
  • – salut
  • – c la mort
  • – david de CS appelle au sujet des skew trades (...)
  • – je te dis ; ils vont nous défoncer (...) ; c soir tu as au moins 600m.

Que peut bien signifier ce langage guerrier autant que simpliste, voire trivial, entre individus prétendument éduqués? Renvoie-t-il à la notion de mort ? Il ne s’agit pas de 600 morts, car ici la mort est financière. Les 600m signifient 600 millions de dollars de pertes (qui dans le cas présent atteindront finalement quelque 6 milliards). Les skew trades sont-ils des armes de destruction massive ? Ces paris financiers à base de produits dérivés complexes semblent en effet s’y apparenter que trop souvent.

La chute de la baleine de Londres

t%C3%A9l%C3%A9chargement-12-300x149.jpgLe 23 mars 2012, dans la salle de trading de la banque JP Morgan à Londres, le trader Bruno Iksil, surnommé la « baleine de Londres » à cause de la taille démesurée de ses paris financiers, et son assistant Julien Grout comprennent en effet que leurs gigantesques paris sont perdants pour leur banque (c’est-à-dire en partie pour le contribuable). Leurs échanges expriment ce désarroi. Auparavant, en 2011, M. Iksil avait parié avec succès sur la faillite de plusieurs entreprises américaines. Ces paris auraient généré des gains de 400 millions de dollars pour JP Morgan, dont 32 millions de dollars d’émoluments rien que pour lui et deux de ses supérieurs hiérarchiques.

Une pièce à conviction supplémentaire permet de caractériser plus précisément l’état d’esprit en vigueur dans le milieu des banques d’investissements. Elle a pour auteur Fabrice Tourre, le centralien diplômé de Stanford qui dès l’âge de 22 ans fut recruté par la banque Goldman Sachs. Certains de ses courriers électroniques ont été utilisés par la Securities and Exchange Commission (SEC) qui a accusé cette banque d’affaires de s’être enrichie aux dépens de ses clients, c’est-à-dire de les avoir incités à acquérir des titres de créance adossés à des crédits hypothécaires particulièrement douteux, alors même que, sans que ceux-ci ne le sachent, la banque misait sur la chute de ces titres. Voici un exemple de sa prose :

L'effet de levier

«De plus en plus d’effet de levier dans le système. L’édifice tout entier peut s’effondrer à chaque instant. [...] Quand je pense que c’est un peu moi qui ai participé à la création de ce produit [...], le genre de truc que tu inventes en te disant: et si on créait un machin qui ne sert absolument à rien, qui est complètement conceptuel et hautement théorique et que personne ne sait pricer [évaluer], ça fait mal au cœur de voir que ça implose en vol. C’est un peu comme Frankenstein qui se retourne contre son inventeur. »

images-3.jpgLe courriel d’un autre jeune homme confirme ce même état d’esprit. Son auteur en est Jérôme Kerviel, le trader qui aurait fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale en 2007. Il a depuis lors été condamné par la justice alors que son employeur a curieusement évité toute peine, en dépit d’une responsabilité certaine dans la propagation de l’économie casino et de la désastreuse mentalité qui lui est associée. Kerviel écrit : « Dans une salle de marchés, le modus operandi idéal tient en une phrase : savoir prendre le maximum de risques pour faire gagner à la banque le maximum d’argent. Au nom d’une telle règle, les principes les plus élémentaires de prudence ne pèsent pas lourd. Au sein de la grande orgie bancaire, les traders ont donc juste droit à la même considération que n’importe quelle prostituée de base: la reconnaissance rapide que la recette du jour a été bonne. »

Finalement Sam Polk, ex trader pour un fond spéculatif, met en lumière une autre dimension du problème. Pour lui comme pour nombre de ses collègues, l’argent devient une drogue. Voici un extrait :

«Durant ma dernière année à Wall-Street, mon bonus était de 3,6 million de dollars et j’étais furieux car ce n’était pas assez. J’avais 30 ans, pas d’enfants, pas de dettes à rembourser, pas d’objectifs philanthropiques à l’esprit. Je voulais plus d’argent pour exactement le même motif qu’un alcoolique a besoin d’un autre verre. J’étais intoxiqué. Il ajoute plus loin : “Non seulement je n’aidais pas à trouver des solutions aux problèmes du monde, mais j’en profitais.” »

La guerre financière

images-2.jpgÀ lire ces courriels et témoignages, d’autres caractéristiques de la société actuelle émergent. Au sein de la sphère financière, le centre nerveux de l’économie, la vénalité ou l’absence de valeurs autres que financières ainsi que la vacuité morale sont dominantes. Le cynisme à l’état brut de jeunes gens désabusés, drogués à l’argent, fraîchement diplômés de nos meilleures institutions académiques, est non seulement toléré mais presque implicitement encouragé par leur employeur. Il convient à ce stade de remarquer que ces institutions s’enorgueillissent souvent de former de si brillants sujets, capables d’intégrer les salles de marchés des plus grandes banques internationales. Elles ne se posent que trop rarement la question de l’utilité sociale et de l’intégrité de leurs diplômés! Le recrutement à grande échelle de traders, c’est-à-dire trop souvent de mercenaires sans état d’âmes, permet aux grandes banques de participer activement à la guerre financière actuelle, où les paris de l’économie casino deviennent des armes de destruction massive, qui ébranlent pays et entreprises tout en produisant un chômage de masse.

Ceux qui souffrent d’un tel cynisme sont en effet légions. Une chômeuse, Isabelle Maurer, en témoigne. Le jeudi 10 octobre 2013, lors d’une émission de télévision, elle interpelle Jean-François Copé, le président de l’UMP (parti politique français), de la manière suivante: « On survit avec le peu qu’on ose nous donner. Bientôt, on ne pourra plus se payer un morceau de savon pour se laver ! Et faut encore que je dise merci ! » s’est-elle emportée.

Un autre aspect mérite ainsi d’être relevé. Une grande partie des générations actuelles est désemparée, car confrontée à une situation apparemment sans issue et qui génère précisément la détresse.

Cet article n'est qu'une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète .

crise_large-205x300.jpgPour en savoir plus :  Ce livre présente un état des lieux objectif. Il décrit la financiarisation de l'économie et de la société à l’œuvre aujourd’hui, le rôle des grandes banques et des fonds spéculatifs ainsi que l’état d’esprit des croupiers de la finance et des mercenaires de la guerre financière, dont les pratiques nous touchent toutes et tous au quotidien, dans le monde entier. Prendre conscience de la situation et du problème permet également d’élaborer des solutions. Elles existent et ce livre les identifie.

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A lire aussi : Manipulation, contrôle et emprise de la finance

Extrait du titre La crise permanente
De Marc Chesney
Collection Quanto 
Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR)

 

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