12/07/2017

Simplicité

images-2-300x118.jpegDans un monde terriblement complexe, la capacité de distinguer le nécessaire du superflu est toujours utile, souvent vitale. La recherche de la simplicité, qui préoccupe les philosophes depuis toujours, est aussi l’affaire des mathématiciens, des médecins, des artistes, des psychologues, des économistes ou des chefs d’entreprise. Cette recherche de simplicité est donc pour nous tous un défi permanent.


Un petit nombre de facteurs explique beaucoup de choses

te%CC%81le%CC%81chargement-1-1-300x99.jpegPrenons exemple du domaine skiable de l’Alpe d’Huez, au Pic du Lac Blanc, des chercheurs français se sont mis en quête de la formule mathématique susceptible de calculer non seulement le déclenchement de l’avalanche, mais aussi son ampleur (Der Spiegel, 6/2005, pp. 142 ss). À une altitude de 2900 mètres, ils ont mis en place une sorte de modèle permettant de simuler des coulées de neige. Ils ne travaillaient que la nuit, parce que le soleil altérerait par trop les cristaux de neige. Là est le cœur du problème : la variété de ces cristaux est infinie. Le soleil, le vent et la chaleur les transforment sans cesse. En outre, la force de frottement, qui est également déterminante pour le déclenchement d’une avalanche, est une variable qui change constamment. Les chercheurs en vinrent à la conclusion que l’action destructrice d’une avalanche est déterminée par trois facteurs: l’inclinaison de la pente, les forces de frottement et la vitesse. Seul le premier de ces facteurs est mesurable sans problème. Pour pouvoir évaluer les forces de frottement, on doit mettre en évidence des profils de neige et les interpréter.

Durant des décennies, cette mise en évidence a fait partie des standards de la connaissance des avalanches. En réalité, ce procédé n’était guère praticable. Les profils de neige peuvent avoir des aspects différents, même sur un espace très étroit. Durant une randonnée à ski, on était contraint, pour chaque pente avec une exposition différente, de tester un échantillon de neige. Autant dire qu’on n’avançait pas. C’est pourquoi presque personne n’appliquait ce qu’il avait appris dans les cours. Depuis belle lurette, on se fiait, dans la pratique, à l’intuition.

Malgré sa grande complexité, le système neige est quand même bien défini. Ses paramètres peuvent être étudiés et mesurés. Nous débouchons dans de tout autres dimensions quand nous parlons du temps et du climat. Le fondateur de la théorie du chaos, Edward N. Lorenz, développa un modèle météorologique avec douze variables. Par hasard, il découvrit que ses modélisations aboutissaient à des résultats inattendus, y compris en partant des mêmes valeurs initiales. En examinant le processus, il constata que les valeurs initiales qui avaient originellement six rangs après la virgule avaient été arrondies à trois rangs. Une transformation minime de ces valeurs conduisait le modèle à des résultats complètement différents. Lorenz illustra cet état de choses avec l’image devenue désormais célèbre: le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut déclencher une tornade au Texas. Ce constat mit en question tout son modèle météorologique et conduisit à la conclusion que le comportement des systèmes complexes n’est pas prévisible.

Limiter au maximum les facteurs d’un modèle explicatif

images-3.jpegLa méthode de réduction de Werner Munter renonce à l’examen de l’état de la neige (Munter, 2001). C’est un vrai changement de paradigme. Pour faire admettre cette nouvelle conception, le combat dura des années. Les experts en avalanches ne juraient que par la méthode dite scientifique, fondée sur l’examen des profils neigeux. Parce que Munter venait des sciences humaines, ces experts bardés de scientificité le qualifièrent de profane râleur. L’interdisciplinarité, observe Munter, instruit par ces expériences, est un beau slogan, mais elle n’existe guère dans la réalité. Cependant, il fut de plus en plus souvent choisi comme deuxième expert dans des procès, après des accidents consécutifs à des avalanches. Progressivement, le rejet s’atténua en scepticisme, et le scepticisme fit place à une large reconnaissance. La méthode de réduction 3 × 3 de Munter est aujourd’hui un standard universel. Son auteur fut reconnu dans le monde entier comme le pape des avalanches ; il est aujourd’hui membre d’honneur de l’Association suisse des guides de montagne. Et le Club alpin suisse, qui l’avait exclu jadis, l’a également fait membre d’honneur.

La méthode de réduction repose sur le constat qu’un petit nombre de facteurs conditionnent très fortement le risque.Ainsi, sur la base des données dont il disposait, Munter a établi que si l’on renonçait à 1% des randonnées prévues, on éviterait 40% des victimes d’avalanches. Si l’on renonce à un plus grand pourcentage, le risque ne baisse que de manière insignifiante, parce qu’on se meut dans la zone irréductible des risques résiduels. Les effets pratiques du changement de paradigme sont énormes. Depuis que la méthode de réduction est systématiquement enseignée, le nombre des victimes d’avalanches a diminué de moitié.

Le principe de Pareto

te%CC%81le%CC%81chargement.pngL’économiste italien Vilfredo Pareto a étudié statistiquement, au 19e siècle, les relations entre variables. Il a prouvé que dans beaucoup de cas, elles sont inégalement réparties : 80% du pays, en Italie, appartiennent à 20% de la population. 80% des richesses appartiennent à 20% des habitants. La découverte fondamentale de Pareto est la répartition asymétrique des variables. Ce phénomène n’existe pas seulement dans les systèmes sociaux, mais aussi dans la nature. Ainsi Pareto a-t-il établi que dans son jardin, 20% des plantes avaient rapporté 80% de la récolte de petits pois. On se heurte à la même asymétrie quand on considère la répartition de l’eau, des terres rares ou du pétrole dans le monde. Les études de Pareto ont été à l’origine de la recherche du phénomène des disparités (ou des iniquités, selon le point de vue) considéré comme universel (Taleb, 2010).

Problèmes simples, compliqués, complexes. La confiance réduit la complexité

te%CC%81le%CC%81chargement-5-300x160.jpegLe chirurgien et écrivain scientifique Atul Gawande, distingue trois sortes de problèmes : le problème simple: faire cuire un gâteau selon une recette donnée. Le problème compliqué : envoyer une fusée sur la lune. Le problème complexe: élever un enfant. Cet auteur constate que les problèmes compliqués se réduisent souvent à une série de problèmes simples, bien que beaucoup de facteurs y interviennent (Gawande, 2013, pp. 63 ss). Celui qui veut envoyer une fusée sur la lune ou qui travaille sur un projet informatique ne peut pas se contenter d’une méthode 20/80. En réalité, il apparaît que dans la solution de problèmes compliqués, des fautes élémentaires ne cessent de surgir, qui entraînent par exemple des accidents d’avion ou des maladies infectieuses. La raison en est banale : les hommes commettent des erreurs.

Le vrai défi, ce sont les problèmes complexes. On ne peut les maîtriser sans se concentrer sur quelques éléments, peu nombreux mais décisifs. Un système social est complexe. La sociologie en sait quelque chose. L’un de ses plus éminents représentants, Niklas Luhmann, constate de façon lapidaire que le monde complexe ne saurait être maîtrisé sans un grand nombre de processus sélectifs. Dans son livre bien connu, Systèmes sociaux, il explique que le monde qui nous environne est beaucoup plus complexe que le système lui-même (Luhmann, 2006, p. 35). Le système ne peut pas réagir à tout événement. Il faut donc s’attacher à ce qui est déterminé et demeurer insensible à tout le reste. Pour Luhmann, la confiance est alors un mécanisme essentiel pour réduire la complexité du système social.

Sans cette confiance, «il [l’homme] n’arriverait même pas à quitter son lit le matin » (Luhmann, 2006, p. 1). Celui qui donne sa confiance aux autres hommes agit comme si le futur était sûr. C’est ainsi que la confiance réduit la complexité. La confiance n’en est pas moins un risque, parce qu’elle repose toujours sur un mélange de savoir et d’ignorance (Luhmann, 2006, p. 2811). La confiance, estime Luhmann, s’accumule comme une manière de capital qui doit sans cesse être exploité et entretenu (Luhmann, 2006, p. 75).

La science aussi travaille selon le principe du rasoir d’Occam : Le principe méthodologique a conduit à diverses interprétations: on doit toujours, dans le choix ou la construction d’une théorie, choisir la plus simple. On doit choisir un nombre très petit de catégories fondamentales. Les preuves doivent être les plus brèves possible. Les scientifiques examinent des relations complexes, en extraient l’essentiel et observent comment les divers éléments jouent entre eux. Le prix Nobel et spécialiste en neurosciences Eric Kandel réfléchit beaucoup sur ce principe réductionniste dans son livre The Age of Insight. On craint parfois que le réductionnisme, dit-il, ne tombe dans la trivialité. Il n’en est pas moins convaincu que la réduction ne nous met pas des œillères, mais élargit au contraire notre vision (Kandel, 2012, pp. 17, 508-509).

La reconnaissance des patrons, une compétence clé

Sans-titre-197x300.jpgLe monde est fait de patrons. La reconnaissance de ces patrons est une faculté nécessaire aux scientifiques, aux artistes, aux médecins et aux managers. L’homme de science cherche un patron composé de facteurs pertinents, afin de découvrir des lois. L’artiste cherche le patron d’un prototype intérieur, pour représenter sa vision du monde. Le médecin cherche dans son diagnostic le patron signifiant qui lui permettra d’engager sa thérapie ou son bistouri. Le manager, pour son activité commerciale, cherche le patron efficace des paramètres de l’action.

Cet essai vivant, plein d’humour, très documenté, montre comment une approche directe, un regard neuf permettent de couper court à des difficultés apparemment insurmontables, que ce soit dans le domaine de la prévention des avalanches, de la recherche en mathématiques, de l’expression verbale, des mesures de sécurité dans les avions et les hôpitaux, ou de l’amélioration de la productivité des entreprises. L’auteur lève un coin du voile sur les mystères de l’«intuition» et du «coup d’oeil» qu’on admire chez les êtres d’exception, savants, créateurs et meneurs d’hommes. Il nous suggère, avec une conviction contagieuse, que cette «intuition» n’est pas hors de portée, et que ce «coup d’oeil» peut s’apprendre.

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