09/11/2016

Regard suisse : La Restauration de 1814

Le gateau des Rois, Congrès de vienne 1815.jpegLa Restauration, bien des images y sont associées. Dans son sens politique, ce terme sert surtout à désigner le retour de la dynastie des Stuart sur le trône britannique, à la fin du XVIIe siècle. Après la révolution et l'empire, le terme est utilisé pour évoquer le rétablissement des bourbons et l'époque de règne qui s'ensuit (1814-1848, ou 1830 seulement). Qu'en est-il en Suisse en 1914 ? Après des années d'occupation française, après la première chute de Napoléon, qu'en est-il de l'acte de médiation ? Peut-on parler de Restauration de la Suisse et de ses principes ?


Qu'entendons-nous par Restauration ?

Les auteurs suisses aiment à penser que la désignation de "Restauration" est due à l’œuvre de Karl Ludwig von Haller (1768-1854) : La Restauration de la science politique ou Théorie de l’état social naturel opposé à la fiction d’un état civil factice, publiée en six volumes entre 1816 et 1834. Dans cette somme, l’auteur expose une philosophie politique profondément contre-révolutionnaire, directement opposée à l’héritage des Lumières. Il conteste catégoriquement le contrat social de Rousseau et son postulat d’égalité. Karl Ludwig von Heller.pngPour lui, Dieu a établi entre les hommes une hiérarchie qu’il serait vain, présomptueux et suicidaire de vouloir bouleverser. Il a élaboré un ordre comprenant des droits et des devoirs spécifiques que les faibles tout comme les puissants se doivent de respecter. Dès lors, quiconque aurait été privé de ses prérogatives naturelles, voulues par Dieu, a le droit de les récupérer. L’ensemble du texte vise également à légitimer une «restauration» comme une sorte de remontée dans le temps.

Le livre véhicule ainsi un programme idéologique qui tend à gérer le legs napoléonien en le niant ou, plus précisément, en tentant de reprendre le cours des choses, tel qu’il semblait l’être avant la rupture révolutionnaire. De Haller n’est pas le seul à tracer une adéquation parfaite entre le terme puis la période de Resauration et l’idée de revenir au statu quo ante (revolutionem). Dès le tournant des années 1820-1830, cette interprétation s’imposera peu à peu, de telle sorte qu’elle finira par dominer la production à la fois politique et historiographique. Sous une forme sarcastique, puis toujours plus sérieuse, publicistes et chercheurs vont diffuser une image à proprement parler réactionnaire de cette époque, où les élites ne sont pas seulement considérées comme conservatrices, soit défavorables au changement, mais au contraire prêtes à remodeler le présent pour en faire une réplique parfaite du passé.

Logiquement, la Restauration désigne dès lors surtout un état d’esprit, lié à une période, plus qu’un événement en tant que tel. Genève est d’ailleurs l’un des rares endroits où l’on célèbre une fête de la «Restauration». Cette absence résulte bien entendu de l’orientation idéologique de ces décennies, mais également d’un embarras pratique. La chute de Napoléon ne s’est pas faite en une fois mais en deux années extraordinairement riches en décisions, revirements, déclarations et démentis. Dès lors, trouver une date susceptible de symboliser les défis et les réalisations de la Confédération Port Noir - 1er juin 1814 - Genève devient suisse.jpgpost-napoléonienne relève de la gageure. En Suisse, le 12 septembre 1814 se détache pourtant, en raison de l’importance ultérieure des événements qui s’additionnent ce jour-là – même si certains d’entre eux ne touchent même pas le pays.

 

12 septembre 1814, une date-clé ?

Le 12 septembre 1814, au petit matin, plus de 4000 soldats britanniques débarquent au large de Baltimore. Ils comptent s’emparer de la ville et porter un coup décisif aux Américains qui, depuis 1812, tentent de s’emparer des territoires anglophones situés au Nord des Etats-Unis. C’est le début d’une formidable bataille qui tournera bientôt à l’avantage des assaillis. Il est vrai que ces derniers luttent pour leur indépendance et leur liberté. La victoire des Américains inspirera un poème dont les vers constituent aujourd’hui les paroles de l’hymne national, donnant à ce fait d’armes un éclat patriotique et identitaire tout particulier. En Suisse, cette date n’est pas aussi mémorable. Elle ne marque pas la signature d’un traité décisif ou le début d’un conflit meurtrier.

C’est une journée en demi-teinte, faite de mesures déterminantes sans doute, mais prises dans un climat de marasme désabusé sur fond de mésententes menaçantes.

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Ce même jour, cependant, les délégués cantonaux réunis en Diète dans la ville de Zurich prennent deux décisions majeures. D’une part, ils votent l’entrée de Neuchâtel, du Valais et de Genève dans la Confédération. Cette disposition apporte un accroissement substantiel de territoires à la Confédération. Elle inverse ainsi la dynamique qui avait prévalu pendant les dix années précédentes, au cours desquelles le Corps helvétique s’était vu retirer la Valteline et l’Evêché de Bâle, tout comme il avait dû accepter l’occupation militaire du Tessin. Officiellement, l’agrandissement territorial qu’on entérine le 12 septembre correspond aux vœux des populations concernées et consolide clairement les frontières occidentales du pays.

D’autre part, les députés helvétiques conviennent d’envoyer des représentants au Congrès de Vienne. En cela, ils montrent leur intention d’occuper une place sur Alexandre premier de Russie.pngl’échiquier européen qui se recompose après la chute de l’Empire français. Pour faire connaître les desiderata suisses, ils dépêchent le Bâlois Johann Heinrich Wieland (1758-1838), le Zurichois Hans von Reinhard (1755-1835) et le Fribourgeois Jean de Montenach (1766-1842), non sans fonder de sérieux espoirs sur l’influence que peut exercer le Vaudois Frédéric-César de La Harpe (1754-1838) sur son ancien élève, le puissant tsar Alexandre Ier de Russie.

Ces hommes sont également chargés de montrer la bonne volonté de leur patrie à s’intégrer dans l’ordre nouveau. Ils doivent ainsi annoncer aux monarques coalisés que, trois jours auparavant, soit le 9 septembre 1814, la majorité des cantons a ratifié une loi fondamentale, susceptible de garantir le minimum de cohésion nécessaire à la préservation de la paix, si ardemment désirée sur le continent. Ce texte fait la part belle au fédéralisme en renforçant la souveraineté cantonale au détriment des pouvoirs de la Diète. Il n’empêche, cet acte contient aussi l’outillage nécessaire au maintien de la tranquillité intérieure et paraît prouver la détermination des élites helvétiques à (faire) considérer la Suisse comme un Etat viable et fiable.

Pour toutes ces raisons, le 12 septembre peut facilement passer pour une date-clé marquant le début de la reconstruction d’une Confédération indépendante, déterminée à se façonner un avenir post-napoléonien digne de son glorieux passé. C’est d’ailleurs ainsi que la presse de l’époque en parle, même si les principaux intéressés ne sont pas dupes. Chacune de ces décisions favorables au renom et à la place internationale de la Suisse s’inscrit dans un contexte difficile qui témoigne de la désunion, et partant, de la vulnérabilité helvétiques.

 

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Désirs contraires...

Ainsi, l’adjonction de Neuchâtel, du Valais et de Genève ne répond pas au désir unanime de ces territoires frontaliers à devenir suisses. Les dizains montrent une grande réserve et avouent préférer le statut d’allié. Paradoxalement, l’intégration du Valais est pourtant celle qui cause le moins de réticences au sein des cantons. De fait, ceux-ci ne sont pas franchement enthousiastes à l’idée d’accueillir la cité de Calvin, connue pour son esprit révolutionnaire; un petit Etat morcelé qui, de surcroît, ne partage pratiquement aucune frontière avec la Confédération. Mais surtout, la plupart des dirigeants suisses rechignent à intégrer la principauté prussienne de Neuchâtel au Corps helvétique, dont l’un des seuls points de convergence réside, précisément, dans la nature républicaine des petits Etats qui le composent.

En réalité, cet accroissement territorial répond aux sollicitations pressantes des Grandes Puissances. Ces dernières craignent en effet les capacités militaires de Napoléon. Même battu, il serait capable de remonter une armée et de recommencer la guerre dans une Europe exsangue. C’est pourquoi on prend le soin de l’exiler. Mais pour empêcher quiconque de marcher sur les traces de l’empereur déchu et de se relancer dans une vaste politique de conquêtes, les monarques coalisés ont imaginé entourer la France d’un cordon d’Etats-tampons protecteurs. Dans ce dispositif, la Suisse joue un rôle crucial... à condition qu’elle puisse se défendre. C’est ainsi qu’on lui enjoint fermement de renforcer ses frontières occidentales. Face aux atermoiements de la Diète, les ministres plénipotentiaires usent alternativement de la menace et de la cajolerie. L’incorporation de Neuchâtel, du Valais et de Genève est finalement présentée comme le prix à payer pour que les alliés acceptent de s’intéresser au règlement des autres affaires helvétiques. Et c’est dans ce but, d’ailleurs, que les envoyés suisses sont dépêchés à Vienne.

 

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En partant, les délégués pensent moins à assurer la position internationale de leur patrie qu’à démêler les difficultés internes dans lesquelles elle est enferrée. Le 12 septembre, les tensions et les appréhensions réciproques sont vivaces entre les cantons qui, pour leur part, comptent garder le système institutionnel de la Médiation et ceux qui, au contraire, revendiquent le retour à l’ordre en vigueur sous l’Ancien Régime. Vaud et Argovie, notamment, entendent conserver l’autonomie que leur ont conférée les années de domination française ; à l’inverse, et c’est là la principale pierre d’achoppement, Berne, Schwytz ou Unterwald estiment avoir le droit de récupérer les territoires dont on les a alors amputés. Incapables de résoudre cette question sensible, les députés à la Diète décident de s’en remettre à la sagacité des plénipotentiaires européens. Mieux encore, c’est en grande partie parce que la constitution laissait la question territoriale à l’appréciation des monarques coalisés que la plupart des cantons se sont résolus à la signer.

 

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Cette démarche reflète moins la naïveté et le désarroi des cantons que leur certitude, partagée quoiqu’inverse, d’avoir raison. Les premiers comptent sur l’ouverture qu’affiche le tsar de Russie, pour autant qu’il ne s’agisse pas de réformer son propre empire. Les autres se fient au conservatisme de Metternich (1773-1859) et de la Prusse qui semblent vouloir cimenter la paix en revenant aux structures en vigueur avant les guerres napoléoniennes. Mais ce qui préoccupe les Alliés est moins le détail des tracés cantonaux que la guerre civile sur laquelle ces querelles de clocher menacent de déboucher. Un conflit fratricide au centre du continent aurait un effet déplorable sur les négociations prévues et il importe à tout prix de l’éviter.

Or, les craintes des Alliés ne sont pas totalement infondées. Dans certains cantons, la révolte gronde et le pays tout entier est tiraillé de tensions susceptibles de s’exacerber. En ce début de septembre 1814, Saint-Gall et le Tessin sont tous deux en proie à une importante agitation socio-politique causée par l’adoption de lois fondamentales restrictives. Ces troubles motivent l’absence de la députation tessinoise lors de la signature du Pacte. Nolens volens, ce canton rejoint Appenzell Rhodes intérieures, Nidwald et Schwytz, qui refusent catégoriquement de ratifier le document. Les deux derniers viennent d’ailleurs de jurer à nouveau le Pacte de Brunnen du 9 décembre 1315! Ils créent ainsi, au cœur de la Confédération, un ensemble qui se veut autonome et surtout seul représentant des vraies valeurs ancestrales du pays.

 

Un jour, une époque

La diversité des prises de position cantonales montre bien, si besoin était, que le 12 septembre ne marque pas une hypothétique renaissance de la Suisse après une quinzaine d’années d’hégémonie française. Les volontés des Puissances, de la population et de diverses autorités cantonales imposent des changements profonds dans la manière d’envisager la Confédération, rendant toute «résurrection» de l’Ancien Régime parfaitement impossible. Le Corps helvétique en tant que tel voit son existence fortement hypothéquée par les dissensions qui le travaillent, tiraillé par des peurs et des espoirs souvent antagoniques.

Pour autant, cette date n’est pas anodine. Les tensions qu’elle reflète et l’incertitude qu’elle dégage font de ce lundi d’été un moment doublement caractéristique de l’ambiance qui régnait en Suisse à l’issue de l’épopée napoléonienne. En effet, il est symptomatique d’un temps où la plupart des dirigeants européens ressentent la nécessité de reconstruire le vieux continent. Il s’inscrit dans ces quelques mois d’une formidable intensité diplomatique et événementielle durant laquelle les Suisses se voient contraints de reprendre leur destin en main.

 

En outre et de manière plus générale, ce jour est aussi caractéristique des décennies qui suivent la chute de l’empereur, soit d’une période de tâtonnements, où les acteurs sociaux, ballottés entre les vœux comminatoires des Grandes Puissances, les impératifs cantonaux et les aspirations politiques grandissantes des citoyens, tentent de réinventer un vivre ensemble précarisé par l’expérience de la Révolution. Depuis lors, leurs efforts se déploient tant sur la scène internationale qu’au sein de Couverture 2D.jpgla Diète et des cantons ; ils embrassent non seulement la vie politique, si souvent décrite par les historiens, mais également les domaines de l’économie, de l’organisation sociale et de la moralité, en un ensemble de mesures peut-être moins réactionnaires qu’il n’y paraît, même si elles sont incontestablement destinées à contrer l’expérience de la Révolution et de la domination française – une période d’une quinzaine d’années, faite d’agitation sociale, d’occupation militaire, de guerre puis de conflits civils, et dont le 12 septembre 1814 est une émanation, une résultante évidente ainsi qu’un correctif présumé.

 

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Extrait du titre 12 Septembre 1814, La Restauration
Par Irène Herrmann
Dans la collection Le Savoir suisse
Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes

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