02/11/2016

Filles et Garçons égaux sur les bancs de l'école ?

Entête.jpgL'égalité entre les sexes en Suisse : une révolution inachevée ? Comme d’autres pays, la Suisse vit des transformations si profondes sur le front des relations entre les sexes que certains auteurs n’hésitent pas à parler de « révolution » aussi bien à propos de l’éducation et de la formation que de la place des femmes dans les sociétés occidentales. Mais ils mettent aussi l’accent sur son incomplétude et ses limites ! Selon que l’on observe la situation actuelle en matière d’égalité entre les sexes de manière optimiste (le verre à moitié plein) ou pessimiste (à moitié vide), on peut interpréter différemment les modifications que nos sociétés connaissent depuis la seconde partie du 21e siècle.


Un succès apparent

Pour partie, il semble aujourd’hui acquis que les filles et les garçons sont à égalité face à l’éducation et la formation. Quel que soit leur sexe, les jeunes ont accès à toutes les filières de l’enseignement, les institutions d’éducation et de formation font cohabiter les deux sexes dans leurs établissements et les critères d’évaluation, qui servent de base à la sélection, sont identiques. Qui plus est, une partie des enseignants disent répartir les petites tâches quotidiennes en prêtant attention à leur contenu et non au sexe des élèves : le nettoyage du tableau noir n’est pas réservé aux filles et il ne s’agit plus de demander un coup de main seulement aux garçons pour déplacer des tables ou de porter des objets lourds et encombrants. A Fille + garçon.pngles en croire, l’école se serait donc très rapidement réformée. En moins d’un demi-siècle, elle serait devenue plus égalitaire que la famille et le monde du travail (le droit de vote est acquis par les femmes en Suisse en 1971 et le premier texte visant à la mixité de toutes les études date de 1972).

De plus, et même si ce n’est que depuis peu en Suisse, les textes politiques (article constitutionnel sur l’égalité de 1981) et légaux (Loi sur l’égalité de 1996) garantissent l’égalité des femmes et des hommes dans les mondes du travail et de l’éducation. Au niveau de l’enseignement supérieur, des efforts importants ont en outre été consentis pour construire une égalité plus substantielle entre les individus des deux sexes, puisque depuis 2000, les « Programmes fédéraux égalité des chances » tentent d’augmenter la proportion des femmes au sein du corps professoral. Les cantons et la Confédération se sont par ailleurs dotés de services chargés de faire connaître et appliquer la Loi sur l’égalité qui touche tous les domaines et tous les secteurs; des bureaux de l’égalité sont ainsi actifs aux divers niveaux de l’organisation politique helvétique et dans les institutions de la formation tertiaire.

 

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Mais aussi...

Les éléments à disposition montrent que les individus des deux sexes n’accomplissent pas les mêmes études, ne sont pas diplômés dans les mêmes proportions ni dans les mêmes filières et que leur devenir professionnel ainsi que leurs insertions sociales prioritaires sont bien différents. Si les filles ont de meilleurs résultats à l’école que les garçons, sont moins souvent en échec scolaire et sont plus nombreuses à poursuivre leurs études dans des filières de formation longues et exigeantes, elles éprouvent davantage de difficultés à convertir leur réussite scolaire en réussite professionnelle.

On constate ainsi, en Suisse comme ailleurs, que deux processus se conjuguent qui forment, selon Baudelot et Establet, deux faits sociaux distincts aux « orientations inverses » : d’une part, « une progression spectaculaire des scolarités féminines » ; de l’autre, le « maintien des ségrégations entre filles et garçons au terme et au cœur des scolarités » et dans les mondes professionnels, ajouterons-nous.

 

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Une question encore nécessaire

Ces éléments invitent à faire le point sur la situation des filles et des garçons face à l’éducation et à la formation en Suisse et à synthétiser en un seul ouvrage les très nombreuses informations statistiques et récentes études de cas. Ils suggèrent aussi la nécessité de dépasser le constat de deux faits sociaux distincts et d’appréhender la situation des femmes et des hommes de manière à donner sens à «ces orientations inverses» qui décrivent aussi selon nous des rapports de pouvoir.

Le présent ouvrage se propose de décrire et de comprendre la place des filles et des garçons dans l’éducation et la formation, mais aussi de saisir comment ils et elles se situent face aux opportunités et contraintes créées par les organisations éducatives formelles. Comment les personnes des deux sexes effectuent-elles leurs «choix» en ce qui concerne leur formation? Peut-on penser que ces «choix» sont toujours de même nature pour les filles et les garçons, les enfants provenant de milieux nantis ou modestes? Qu’attendent ces jeunes de leur formation initiale au regard de leurs Couverture 2D.pngreprésentations de leurs futurs rôles sociaux? Quand et pourquoi s’opèrent les bifurcations qui génèrent une ségrégation horizontale (concentration des personnes d’un même sexe dans certains secteurs professionnels) et verticale (regroupement des personnes d’un même sexe à différents échelons de la hiérarchie professionnelle)? Enfin, comment et en quoi les politiques et actions menées en faveur de l’égalité entre les sexes dans le système d’éducation et de formation helvétique ont-elles répondu aux inégalités constatées dans les parcours des filles et des garçons au sein de ces institutions, parfois considérées à tort comme forcloses du monde environnant ?

Bien que très nombreuses dans les statistiques de l’Office fédéral de la statistique (OFS, 1990), elles restent jusqu’ici éparses car elles proviennent de différentes enquêtes et sources administratives : le relevé structurel de la population, la Statistique de la population et des ménages (STATPOP), les enquêtes sur les salaires, le Panel suisse de ménages (PSM), l’Enquête sur la population active (ESPA), les Statistiques des élèves et des étudiants (SDL), celles du Système d’information universitaire (SIUS), etc.

Il est toutefois nécessaire de changer de prisme et d’adopter une lecture guidée par le genre et qui considère que les rapports entre les sexes sont des rapports sociaux, mouvants certes, mais aussi révélateurs de positions de pouvoir différentes au sein de l’ensemble social. Réfléchir en ces termes donne à comprendre que l’éducation et la formation sont des éléments d’un même système qui produit, reproduit ou réagence des rapports sociaux inégaux entre les sexes, entre les classes sociales et entre les trajectoires dominées ou non par la migration. Pour faciliter l’emploi de ces données, nous avons forgé un néologisme, le SEF. Bien qu’assez barbare comme tous les acronymes, il améliore la netteté de l’image que le puzzle des données statistiques tend à flouter et concourt à redonner leurs significations sociales aux «choix» et bifurcations qui s’imposent parfois comme des évidences à l’expérience des acteurs et des actrices. Le SEF éclaire ainsi la logique qui relie les différents paliers par lesquels passent les jeunes pour trouver une place sur le marché du travail, qui reste très sexué. Il permet également de repenser les actions et politiques égalitaires qui ont été entreprises durant ce dernier demi-siècle sous l’action des revendications féministes et les résistances auxquelles elles se heurtent encore dans un pays qui fait référence en ce qui concerne sa démocratie participative.

 

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Extrait du titre Filles et garçons face à la formation Par Farinaz Faza Dans la collection Le Savoir suisse Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes

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