25/10/2016

L'Europe, gardienne de la paix ?

Entête.pngDe tout temps, la question de la paix a accompagné le discours sur la construction européenne. Mais est-ce vraiment le cas ? Car si le discours est louable, l'Europe ne s'approprie-t-elle pas les méritent d'autres circonstances ? Et si l'Europe n'a pas été créée par et pour la paix, quel en est l'origine ?


article,collection le savoir suisse,epfl press,europe,européiste,euroscepticisme,eurosceptique,la construction européenne,le savoir suisse,livre,paix,politique,ppur,rené schwok,savoir suisse,ue,union européenneDans la Déclaration Schuman (1950), le texte fondateur de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et du processus qui a conduit à l’Union européenne (UE), la paix est présentée, d’une part, comme la motivation première du lancement de l’intégration européenne et, d’autre part, comme le principal résultat du processus engendré par l’édification d’un marché intégré du charbon et de l’acier. A ce texte fondamental succède une série de proclamations de la part de responsables nationaux et européens, ainsi que de militants de la cause européenne qui, toutes, insistent sur un lien dialectique entre la construction européenne et la paix. Pourtant, bien que ce thème soit omniprésent, aucune étude ne développe une réflexion critique sur cette question, du moins en anglais, français, allemand, espagnol et italien.  Quels sont alors les spécificités de sa construction et de son rapport à la paix ?

Pour remédier à cette surprenante lacune, on a choisi ici d’établir une typologie qui permette de reconstituer les deux conceptions principales qui s’opposent autour de cette question : celle des européistes et celle des eurosceptiques. Ces deux approches sont conçues comme des cadres d’analyse souples, des «idéaux-types». En effet, certains chercheurs ou responsables politiques classés au rang des européistes peuvent, au regard d’autres thèmes, se ranger au point de vue eurosceptique et vice versa.

 

L’approche européiste

Ce courant réunit les partisans de l’intégration européenne qu’ils soient fédéralistes ou non. Ceux-ci fondent souvent leur analyse sur le discours officiel des principaux dirigeants des Etats membres, de hauts fonctionnaires européens et d’intellectuels favorables à la construction européenne. Tous se retrouvent, grosso modo, dans le slogan: «L’Europe, c’est la paix. » En 2012, cette conception avait d’ailleurs reçu un appui symbolique éminent avec l’attribution à l’UE du prix Nobel de la paix.

 

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« L’Union européenne a contribué à réconcilier des pays qui s’étaient autrefois entre-égorgés pendant des décennies. La Grande-Bretagne a un intérêt national fondamental à maintenir une finalité commune dans l’Europe afin d’éviter de futurs conflits entre pays européens. »

- David Cameron, Premier ministre britannique jusqu’en juillet 2016 -

 

L’argumentation des tenants de cette approche est globalement la suivante. Tout d’abord, ils considèrent que le choc des deux Guerres mondiales, particulièrement de la Seconde, a été le catalyseur principal du projet d’unification européenne. Selon eux, la volonté de fonder une paix durable en tirant un trait sur ce passé douloureux, a été le moteur principal de la construction européenne. Ainsi, la quête de la paix (autrement dit le refus de nouvelles guerres) est présentée comme la variable explicative principale (variable indépendante) qui a permis l’avènement de l’intégration européenne (variable expliquée ou dépendante).

Ensuite, les adeptes de cette thèse attribuent l’absence de guerre en Europe à l’existence même de l’UE. Ici, l’Union devient la variable explicative principale, et la paix, la variable expliquée. Dans leur optique, ce sont les spécificités de l’UE qui contribuent principalement à l’absence de conflit sur le sol des pays membres. Les européistes citent au rang des principales qualités de l’UE ayant permis de neutraliser les tentations de recourir à la guerre : la communautarisation du charbon et de l’acier, la réconciliation franco-allemande, la création d’un droit supranational, les interdépendances économiques, le rejet du protectionnisme, la solidarité sociale et régionale, la socialisation des élites, la concertation permanente entre fonctionnaires et responsables politiques.

 

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A ces différents facteurs, les partisans de l’intégration européenne ajoutent le rôle actif que l’UE joue pour pacifier des régions situées dans son voisinage. Ainsi les élargissements, pour avoir été motivés par un désir de stabilité et de sécurité, sont considérés comme le principal succès de la politique de l’UE en faveur de la paix. Les européistes soulignent aussi le rôle stabilisateur décisif joué par l’Union après les guerres ayant abouti à la dislocation de la Yougoslavie, via ses opérations militaro-civiles menées depuis le début des années 1990 ainsi que les efforts entrepris, notamment au travers de la mise en œuvre d’une Politique européenne de voisinage, pour tisser des relations constructives avec les pays du Sud de la Méditerranée et ceux issus de l’ex-Union soviétique.

Sur le plan conceptuel, ce courant de pensée a développé un vocabulaire ad hoc pour désigner cette contribution originale de l’UE à la paix qualifiant celle-ci de puissance civile ou de puissance normative, ou encore de puissance douce.

 

L’approche eurosceptique

A l’inverse, le courant qualifié d’eurosceptique ou encore d’euro-dubitatif considère qu’il est erroné d’établir un lien dialectique entre absence de guerre en Europe et avènement de l’UE. La notion d’eurosceptique ici peut prêter à confusion dans la mesure où il s’agit d’un anglicisme (eurosceptical), ce terme, à l’origine, désignant les représentants du Parti conservateur britannique hostiles à une intégration européenne trop poussée.

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 « L’Union européenne est devenue une force d’instabilité et d’aliénation, alors que l’OTAN a assuré la paix. »

- Boris Johnson, ministre des affaires étrangères britannique depuis juillet 2016 -

 

 

 

Pour sa part, l’expression «europhobe» sera aussi utilisée mais uniquement pour qualifier les analystes qui considèrent que l’UE exerce une influence nocive. On peut rapprocher ce concept de celui de hard scepticism qui est parfois utilisé dans la littérature scientifique (Szczerbiak et Taggart, 2008). Contrairement aux européistes, les eurosceptiques considèrent que le choc de la Seconde Guerre mondiale a eu relativement peu d’impact sur les débuts de la construction européenne. Ils insistent davantage sur le rôle exercé par la guerre froide comme facteur explicatif (à l’instar des tenants de la théorie réaliste en relations internationales) et attribuent les origines de l’intégration européenne à d’autres motivations comme, par exemple, les intérêts économiques ainsi que le rôle décisif de certains Etats comme la France. Ils mettent également en avant des facteurs tels que la menace communiste, la présence militaire américaine, l’aggiornamento allemand, la diffusion de la démocratie, le recul du protectionnisme et l’essor de l’Etat-providence. Tous ces éléments mis bout à bout auraient exercé une influence déterminante, indépendamment de l’existence de l’UE. Ce courant juge également que les élargissements successifs de l’UE ont été motivés beaucoup plus par un désir de profit économique que par des considérations politiques, sécuritaires voire éthiques. De son point de vue, l’absence de conflit dans les pays de l’Europe méditerranéenne ou de l’Europe centrale et orientale devenus membres ne doit rien à l’UE. Les raisons de la pacification et/ou de la réussite économique de ces Etats tiennent à leurs propres mérites ou à leur intégration dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Enfin, les eurosceptiques soulignent combien l’UE a été peu efficace pour empêcher, puis arrêter les guerres qui ont ravagé les Etats de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990. Concernant la période actuelle, ils jugent que l’Union n’est pas suffisamment active dans la résolution des conflits sévissant dans son voisinage, que ce soit au Moyen-Orient ou dans les pays issus de l’ex-Union soviétique. Certains, qualifiables pour le coup d’europhobes, s’appuyant sur le cas de la crise ukrainienne, vont jusqu’à considérer le comportement de l’UE comme belligène. Ainsi, les tenants de cette approche ont accueilli, avec une certaine incrédulité teintée d’ironie, l’attribution du prix Nobel de la paix à l’UE. Sur le plan conceptuel, ils qualifient l’action de l’UE de naïve, de pacifiste, qui fait d’elle un «nain politique», somme toute une « grande Suisse ».

 

Pour en savoir plus :
Couverture 2D.pngLa confrontation entre ces deux approches constituera le fil rouge de cet ouvrage. Reprise dans chacun des chapitres, elle permettra, après avoir exposé chacune de ces deux thèses, de tenter, à chaque étape, de dégager un point de vue synthétique visant à dépasser cette opposition. Après s’être livré à une analyse contradictoire de la relation entre construction européenne et rejet de la guerre, l’auteur évalue en quoi les élargissements successifs de l’UE ont participé ou non de façon décisive à la paix sur le continent européen, pour ensuite examiner dans quelle mesure l’action que l’Union déploie dans son voisinage y contribue également ou pas.

 

 

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Extrait du titre La construction européenne contribue-t-elle à la paix ?
Par René Schwok
Dans la collection Le Savoir suisse
Publié aux Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR)

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