04/05/2015

Ingénieur aujourd'hui

20434158-businessman-with-the-newest-the-technology-internet.jpgQue sont devenus les ingénieurs? Manifestement, ils n’ont plus grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient au 18e siècle, à l’instar des ingénieurs du Roi de France, chargés d’«administrer les hommes » pour construire des fortifications et gérer des arsenaux militaires, puis de gérer les mines de charbon et de créer des réseaux de transports routiers et fluviaux. Si beaucoup sont toujours en lien avec l’Etat, leurs technologies sont plus étroitement liées à la recherche scientifique fondamentale et dépendent de connaissances sophistiquées (industrie nucléaire, microélectronique, biotechnologie, télécommunications, nanotechnologie, etc.).


Par ailleurs, les institutions qui emploient les ingénieurs ont changé, notamment avec la montée en puissance de l’entreprise privée. A côté des nombreux ingénieurs qui entretiennent et modernisent nos services publics (routes, ponts, réseaux d’égouts et d’eau potable, sécurité et inspection des installations, etc.), d’autres conçoivent, construisent et gèrent des usines, des processus industriels complexes et à risques (par exemple, dans la chimie), des projets innovants (dans la course pour conquérir de nouveaux marchés) ou des stratégies politiques et industrielles pour maintenir leur nation ou leur entreprise dans la compétition mondiale.

12105:couv.pngJadis élite extrêmement réduite qui administrait des hommes plus qu’elle ne «faisait de la technique», la population des ingénieurs est désormais pléthorique et diversifiée. Leurs formations se sont développées et prolifèrent dans le monde entier. Une partie d’entre eux forme des bataillons de super-techniciens (par exemple, dans l’industrie du logiciel ou de la microélectronique) mais la majorité fait bien autre chose que de la «pure technique»; ils sont managers, gèrent des relations sociales et agissent comme acteurs stratèges et politiques. Ils se heurtent à des problèmes économiques (compétition, globalisation des marchés, coût de l’énergie et des matières premières), sociaux (pauvreté, vieillissement de la population), éthiques (survie de la planète, équité, conséquences néfastes de certains développements technologiques) et de communication, mais aussi à la question de leur rôle dans la société et de leur reconnaissance sociale.

En bref, ils construisent et révèlent à la fois les nouveaux enjeux du développement industriel et de la nouvelle division internationale du travail. Souvent invisibles, la plupart des ingénieurs ont peu de choses à voir avec les célèbres auteurs de grandes réalisations techniques comme le mécanicien Gustave Eiffel, l’électricien Zénobe Gramme, le thermicien Rudolf Diesel ou l’aérodynamicienne Sébastienne Guyot (première ingénieure de l’Ecole Centrale de Paris, sortie en 1921; elle inventa un hélicoptère adopté par l’armée française en 1939).

Pour entrer dans le vif du sujet, voici deux récits de vie d’ingénieur qui nous permettent de saisir concrètement, à partir de réelles trajectoires individuelles, une partie des problématiques auxquelles ils sont confrontés aujourd’hui dans leur univers de travail.

L'ingénieure directrice: de l'usine jusqu'aux champs

Les meilleurs « matheux » et scientifiques finissent actuellement par faire du management. Tel est le cas de Raja Tahiri, 50 ans, désormais consultante interne auprès du président d’un groupe industriel dans la sucrerie au Maroc.

Excellente mathématicienne et théoricienne (physique quantique, biologie moléculaire), elle fait partie de l’élite des élèves ingénieurs de l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II. Avec cinq compagnons, elle est envoyée à Gembloux, en Belgique, pour étudier l’ingénierie chimique et des industries agricoles. Elle y découvre la sylviculture, l’agronomie, l’alimentation animale, l’irrigation, la résistance des matériaux, l’économie rurale et bien d’autres matières dont elle interroge l’utilité pour une chimiste. Elle découvre aussi des enseignants qui se demandent si ces étudiants étrangers y comprennent quelque chose et méritent leur place en ingénierie mais elle les impressionne par ses capacités intellectuelles. Elle explore ensuite divers domaines de la chimie et du génie des procédés. Elle en sort passionnée par les technologies de pointe.

De retour au pays, elle est la première femme ingénieure d’Etat à entrer dans une sucrerie au Maroc ; au début, les ouvriers, des hommes de l’âge de son père, lui demandent: «Mais vous, jeune fille, qu’est-ce que vous faites là ? ». Un an plus tard, ils la reconnaissent comme directrice de tout ce qui est innovant: le contrôle et la gestion de la qualité, la R&D et l’innovation, etc. Elle prend le temps de faire le tour de l’activité et d’imaginer son développement technologique mais le choc est rude; les belles technologies apprises à l’université sont inapplicables dans un univers où les ressources manquent. Il faut bricoler. Adieu le High Tech, bonjour la réalité de l’usine. Mais, tenace, elle introduit néanmoins de nombreuses innovations. En outre, du fait de sa réputation d’ouverture au changement, ses collègues prennent l’habitude de lui confier la responsabilité de la mise en œuvre des nouvelles préoccupations du management industriel: environnement et développement durable, management de la qualité, etc. Elle est reconnue comme l’ingénieure qui fait avancer les travaux et galvanise le personnel. Lorsque l’usine est privatisée, elle est l’une des rares cadres à rester, pourtant consciente des bouleversements qu’allait introduire ce changement.

La légitimité, notre ingénieure l’acquiert parce que, dans l’usine, elle prend le temps d’observer chaque étape du procédé de production. Elle regarde et essaye de comprendre ce que font les ouvriers, pourquoi ils le font ainsi. Elle cherche systématiquement à quoi cela peut correspondre sur le plan de la chimie ou de la physique. Elle prend des notes, formalise ce qu’elle comprend, en discute avec les ouvriers et valide tout cela avec eux. Régulièrement, elle imagine que, peut-être, la modification de tel ou tel paramètre (température, pH) pourrait avoir tel ou tel effet. Elle conçoit des essais avec les ouvriers, des hommes ayant accumulé beaucoup d’expérience, enchantés d’être associés à l’innovation et à l’explicitation des processus chimiques de leur métier. Les cuiseurs, qui gèrent les paramètres du processus, lui vouent un grand respect lorsqu’elle leur répète les paroles de son Professeur Deroanne, en Belgique : « Votre métier est un art qui ne se réduit pas à ce qu’on sait en science.» Ce faisant, «Madame Tahiri», comme on l’appelle, est une référence admirée et respectée dans l’usine et bien au-delà.

De la technique au management, il n’y a qu’un pas. Un jour, l’ingénieur agronome en charge de la région agricole, c’est-à- dire des relations avec les paysans et les transporteurs de betteraves qui alimentent quatre sucreries du groupe, quitte ses fonctions et la question se pose de son remplacement. Les regards se tournent vers Raja qui, toujours aussi soucieuse de l’avenir de l’entreprise, accepte la fonction. Ensuite, on lui confie, en plus, l’approvisionnement des trois sucreries de canne. C’est un changement radical: de l’accompagnement technique de la production et de l’innovation en usine, elle passe à la gestion de l’approvisionnement depuis la campagne, et des ouvriers, elle passe aux paysans. Femme, ingénieure chimiste, dans un monde d’hommes paysans, en terre d’Islam, cela ne va pas de soi mais, là aussi, elle gagne le respect bien que sa mission consiste à les presser toujours plus pour qu’ils alimentent les usines. Sa vie, désormais, elle la passe en voiture, le téléphone portable à l’oreille, l’ordinateur sur les genoux pendant que son chauffeur la fait parcourir la région (45000 hectares, pour 45 000 agriculteurs) dont elle a la responsabilité. Les usines tournent sans interruption, surtout l’été pendant la campagne sucrière ; l’usine doit suivre le cycle agricole et ne peut tourner au ralenti pendant les vacances. En outre, comme souvent dans le monde technologique réel, il y a les imprévus, des problèmes qui surgissent à tout moment et de tous côtés (paysans, transporteurs, usines, etc.). Sa vie d’ingénieure est palpitante.

Les modes managériales et les exigences des actionnaires pèsent sur ses conditions de vie et de travail. Dans l’entreprise, la direction veut que soient encore améliorées les performances. L’ingénieure, sur le terrain, dépense alors son énergie à imaginer des solutions et à déployer un trésor de diplomatie pour que les paysans atteignent les nouveaux objectifs. A chaque fois, la direction place la barre plus haut et Raja redouble de génie et d’énergie mais, peu à peu, la vie devient un enfer. De retour, tard le soir, chez elle, la famille ne comprend plus. Elle est toujours fatiguée, jusqu’au jour où elle est victime d’un burnout. Elle avait épuisé toutes ses réserves physiques et psychiques. Arrêt complet, pendant un an. Elle aurait pu aller jusqu’au suicide, comme d’autres ingénieurs dans les entreprises européennes, mais ses convictions religieuses l’en ont protégée, de même que ses enfants, dans l’éducation desquels elle s’était toujours beaucoup impliquée.

Extrait du titre Ingénieur aujourd'hui
De Ivan Sainsaulieu et Dominique Vinck 
Publié aux PPUR

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