04/05/2015

Grandir entre adolescents

19635072-young-pre-teen-girls-texting-while-hanging-out-in-front-of-their-school.jpgForce est de constater que la population adolescente ne bénéficie pas toujours d’un regard bienveillant de la part des adultes. Etant régulièrement sollicitée pour des interventions dans les médias suisses et français, je prends acte des questions et problématiques qui me sont soumises, dont voici un aperçu: «Pourquoi les ados sont-ils si narcissiques ? », «Pourquoi s’exhibent-ils sur Internet?», «A-t-on affaire à une nouvelle race de jeunes?», «Pourquoi sont-ils accros à leurs smartphones?», «Est-ce que les sites de réseaux sociaux poussent des jeunes au suicide?»


Ces interrogations adoptent systématiquement un ton inquiet vis-à-vis d’un danger ressenti comme imminent bien que mal défini, et font état d’une incompréhension perplexe face à des jeunes perçus comme «nouveaux» et «différents». La méfiance des adultes vis-à-vis des adolescents n’est en soi pas nouvelle. Les recherches historiques montrent que les jeunes sont toujours apparus comme vaguement étranges aux yeux des adultes. L’historienne Agnès Theircé restitue le discours social dépréciatif dont les élèves des collèges de la fin du 19e siècle étaient l’objet. Qualifiée de «despotique» et de «vicieuse», la population adolescente est considérée par les adultes comme «suspecte»: «La société collégienne serait vulgaire et grossière, les bonnes manières comme la courtoisie y faisant défaut» (1999: 84). Cette citation ne vise pas à démontrer que rien n’aurait changé depuis un siècle et demi. Au contraire, le propos de cet ouvrage est d’inscrire la sociabilité juvénile dans le contexte social et identitaire qui est le sien. Je m’étonne parfois lorsque des parents d’adolescents expriment leur désarroi face à la quantité de «selfies», c’est-à-dire de capture photographique d’eux-mêmes, que leur adolescent effectue chaque semaine. Je leur demande alors : « combien de photographies de votre enfant sont stockées dans le disque dur de votre ordinateur, depuis la minute où il a vu le jour ? » Pourquoi reprocher aux adolescents une pratique avec laquelle ils ont grandi? Comme le relève le socio-anthropologue Jocelyn Lachance: «Peu importe où il se trouve, l’enfant d’aujourd’hui devrait être prêt à tourner la tête vers la caméra et à sourire » à des parents « désireux de le mettre en scène » (2013 : 19). Pourquoi parler spécifiquement « d’enfant roi» dans une culture ou chaque individu est «roi» (de Singly 2006)? Mais l’individu moderne est un monarque d’un genre bien particulier, puisqu’il ne gouverne que lui-même et, nous le verrons, qu’il a besoin de la reconnaissance de ses pairs pour se considérer comme un être conforme et légitime.

Ce qui semble parfois manquer au regard que les adultes portent sur les jeunes est un petit bouton «rewind» dans le coin de la tête. Une fonction qui leur permettrait de se remémorer les premiers émois amoureux, les fous rires entre copains, les confidences faites à la meilleure amie... mais également, la dureté des cours de récréation, la violence des bizutages et peut-être aussi quelques bêtises plus ou moins méchantes qu’ils ont préféré oublier entre-temps.

adolescence,grandir,développement personnel,leadership,existence sociale,personnalité,popularité,adolescent,claire balleysJe vous invite à faire un petit plongeon dans l’univers relationnel adolescent tel qu’il s’expérimente aujourd’hui, c’est-à-dire autant dans des rapports directs que médiatisés. La sociabilité directe désigne les actes de communication ayant lieu en face-à-face et la sociabilité médiatisée fait référence aux actes de communication ayant lieu par l’intermédiaire d’un écran numérique (que ce soit celui d’un ordinateur, d’un téléphone ou d’une console portable, d’un smartphone ou d’une tablette numérique). Aujourd’hui, les deux espaces relationnels fonctionnent comme des vases communicants. Ce qui se passe la journée à l’école est discuté le soir en ligne et ce qui est posté le soir en ligne va être commenté le lendemain matin en classe.

 

 

 

La négociation quotidienne du prestige

Que ce soit en face-à-face ou sur Internet, les adolescents entretiennent des rapports hiérarchisés. Cette stratification sociale est construite sur une échelle du prestige: les individus qui se situent au sommet jouissent du prestige le plus grand auprès de leurs pairs, et ceux qui se situent en bas de l’échelle sociale ne bénéficient d’aucun prestige social aux yeux de leurs pairs. Le prestige social adolescent est construit sur la base de l’autorité qui est reconnue à chaque individu, ainsi que de l’admiration dont elle ou lui est l’objet au sein des différents réseaux de pairs.

Certains élèves jouent un rôle de leader au sein de l’espace relationnel de la classe. Leur opinion fait autorité auprès de leurs camarades, parce qu’elle est reconnue comme socialement et culturellement légitime : ce qu’ils disent est attentivement écouté et généralement approuvé. D’autres élèves, au contraire, ne peuvent s’exprimer sans être interrompus, contredits, moqués, voire simplement ignorés. De fait, les leaders jouissent d’une légitimité sociale à prendre la parole au sein du groupe, alors que d’autres non. Lors des camps effectués avec certaines classes, quelques adolescents semblent omniprésents, omniscients et omnipotents. Ils gèrent l’espace relationnel de la classe en distribuant les places assises à table comme les lits dans les chambres, forment les groupes de promenades, négocient les soirées avec les accompagnateurs ou mènent des actions de résistance contre leurs instructions. Sur Internet, ces mêmes individus sont également très visibles. Ils reçoivent un grand nombre de visites et de commentaires sur leurs blogs, et beaucoup d’articles leur sont dédiés. En revanche, il est primordial de distinguer cette omniprésence avec une manière qui serait nécessairement démonstrative d’occuper l’espace ou encore un volume sonore plus élevé que la moyenne. Certains élèves leaders sont très discrets, en particulier vis-à-vis des adultes, qui ne les remarquent pas spécialement. Il est fréquent que les enseignants ou les accompagnateurs en camps s’en occupent moins que d’autres élèves, largement plus bruyants et remuants. Le leadership est un exercice de domination subtil.

Le leader adolescent joue tour à tour les rôles de leader d’opinion, de porte-parole du groupe, de censeur, d’expert et de modèle pour ses camarades de classe. Il détient souvent la vérité, ou pour le moins en est le représentant légitime. Si tous les élèves n’approuvent ni n’admirent le leader, il n’est jamais contredit en face-à-face et, plutôt que de créer un véritable consensus, impose ce qu’il considère comme vrai et juste.

La dimension « arbitraire » est en ce sens essentielle à notre propos. Entre adolescents, les ressources à l’origine de la distribution du pouvoir reposent sur une construction arbitraire du prestige, au même titre que la domination masculine repose sur une «construction arbitraire du biologique» (2002: 40). Ainsi, tout comme la domination masculine est construite sur des processus de naturalisation des différences entre les sexes, la domination symbolique exercée entre adolescents fait l’objet d’un discours de légitimation à partir de critères socialement négociés. De la même manière que le travail des femmes est évalué en fonction de leur appartenance au sexe dit faible, les actes des adolescents sont estimés par les pairs à l’aune de leur statut au sein du groupe, et non en tant que tels. Un propos tenu par un élève leader sera largement approuvé, alors que le même propos tenu par un élève impopulaire fera l’objet de moqueries et d’actions de censure. Par conséquent, nous allons considérer autant les ressources mises en jeu dans l’acquisition du prestige social permettant de jouer un rôle de leader, que les composantes arbitraires sur lesquelles repose l’évaluation collective de telles ressources.

Se rendre visible pour exister socialement

Comme l’a montré le philosophe allemand Axel Honneth, il existe une corrélation entre la reconnaissance sociale dont jouit un individu et la visibilité qui lui est accordée.

Dans l’espace scolaire adolescent s’observe une forme de « lutte pour la visibilité » (Voirol 2005) qui se réalise à travers les différentes manières d’occuper l’espace physique et relationnel de la classe, autrement dit à « prendre de la place ». Nous allons voir que certains adolescents sont très présents socialement alors que d’autres peuvent être qualifiés (ou se qualifier eux-mêmes) de «transparents». Les degrés d’implication dans la sociabilité juvénile scolaire sont ainsi tributaires des modes de reconnaissance des adolescents par leurs pairs.

Etre capable de prendre la parole au sein du groupe de pairs représente une compétence socialement valorisée chez les adolescents. Oser s’adresser aux autres – surtout au sexe opposé –, oser s’exprimer au sein du groupe, savoir parler de soi et assumer une opinion, sont autant d’aptitudes qui apportent de la considération. Cette capacité à «s’exprimer» est liée à la visibilité qu’elle confère à celui qui la met en œuvre. Lorsque je demande à Sabrina (10e B, Collège Michel Simon) pour quelles raisons certains élèves sont plus connus que d’autres au collège, elle me répond :

  • Sabrina: c’est pour leur personnalité. J’ai remarqué il y en a ils sont heu... ils parlent pas, ils disent rien, et après ils sont dans leur coin, ils sont des perdus comme ça geste dédaigneux de la main au Cycle. Ceux qui parlent eh bien ils sont... comment dire, je sais pas ils s’expriment, ils disent ce qu’ils pensent.

Sabrina oppose ici deux catégories de jeunes que l’on retrouve fréquemment dans les discours adolescents: ceux qui parlent et ceux qui ne parlent pas. En effet, la popularité se définit autant par ce qu’elle n’est pas, que par ce qu’elle est. En effet, la popularité se définit autant par ce qu’elle n’est pas, que par ce qu’elle est. Il y a ici une nette différence entre la sociabilité juvénile telle qu’elle est dépeinte par la sociologie américaine, et les résultats issus du terrain genevois. En effet, la notion de popularité fait l’objet de cotations explicites chez les adolescents américains, alors qu’elle a tendance à taire son nom en Suisse. Patricia et Peter Adler (Université du Colorado) nous apprennent ainsi que les préadolescents qu’ils ont suivis n’ont de cesse de discuter de qui est populaire ou non, et pourquoi (2003). Les adolescents de mon corpus ne le font pas en ces termes, comme l’expliquent d’ailleurs Sabrina et ses camarades de classe :

  • Tiffany : après, je sais pas tu me dis « ouais je suis populaire » heu...
  • Samir : ça se fait pas de dire ça : « ouais je suis populaire ».
  • Sabrina: ouais mais là-bas (au CO) c’est pas populaire, c’est...
  • Tiffany : ben, je suis connu, je suis populaire,
  • Sabrina : c’est, c’est... celui qui s’exprime le plus.

Dans ce passage, nous comprenons bien quels liens existent entre la notion de popularité, le fait d’être connu au sein de l’école et la capacité à exprimer une opinion publiquement. « Pour séduire, il faut parler » nous dit Pascal Duret à propos de l’identité masculine juvénile (1999 : 96). Ce constat est valable dans toutes les couches sociales. Victor et Théo (11e A, Collège Paul Klee) expriment des représentations similaires quant aux critères permettant d’évaluer pertinemment la popularité d’un individu :

  • Enquêtrice: qui sont les filles populaires dans la classe ?
  • Théo : populaires ? Mmm Julia...
  • Victor : Angélique.
  • Théo : ouais Angélique.
  • Victor : Aline, Clémence, Melina... mais elle se fait discrète mais... ouais.
  • [...]
  • Théo : Ariane aussi.
  • Victor: ouais mais elle elle est... elle parle presque à personne ! Enfin moi dans l’année j’ai dû lui parler dix minutes, je crois, même pas.

La principale unité de mesure de la popularité d’un adolescent est sa capacité à parler avec ses pairs. La classe se divise alors entre « ceux qui parlent » et « ceux qui ne parlent pas ». Pour Victor, l’appartenance à l’une ou l’autre catégorie est une question de responsabilité individuelle. Ceux qui «ne parlent à personne» sont dans un mécanisme d’auto-exclusion, et non l’inverse. Lorsque je lui mentionne trois filles qui sont un peu à l’écart de la sociabilité de la classe, il déclare: «ouais, mais elles ne parlent à personne en fait, qu’entre elles, et puis elles lisent tout le temps. » Par conséquent, si les trois filles en question parlent, c’est uniquement «entre elles», ce qui n’est pas considéré comme suffisant par Victor, d’autant qu’elles se désintéressent de la scène sociale principale en privilégiant la lecture. Ne parler «que entre elles» équivaut à ne parler «à personne», en ce sens que ce n’est pas parler aux bonnes personnes: aux élèves populaires.

La définition de la popularité s’établit dès lors selon la réponse à la question : qui parle à qui ? Bien que la popularité ne soit pas débattue explicitement entre eux, les adolescents savent immédiatement à quelle catégorie chaque membre de leur classe appartient, selon que le critère de la prise de la parole – de manière appropriée – soit satisfait ou non. Voici la classification établie par Julia et ses camarades (élèves de la même classe que Théo et Victor) :

  • Julia: moi je dirais que on est toutes les populaires de la classe, mais disons celles qui sont moins populaires si on peut prendre la question différemment, c’est Jasmine, Stéphanie, Iris...
  • Chiara : Camilla.
  • Julia: Camilla aussi, elle est... pis le reste sinon on est toutes un peu pareilles, on a des caractères différents mais disons...
  • Chiara : on parle toutes un peu avec tout le monde.
  • Julia : voilà.

La clé du succès se trouve ici. Il faut parler avec «tout le monde», c’est-à-dire montrer une sociabilité élargie et indifférenciée. Or, si parler aux autres est une condition nécessaire à la popularité, elle n’est pas suffisante. En effet, encore faut-il savoir parler aux bonnes personnes et de la bonne manière. Occuper l’espace social de l’école par la parole est un exercice délicat, car il y a certaines règles à respecter. Yann par exemple (qui est également dans la classe de Julia) est victime d’un rejet collectif de la part de l’ensemble de ses camarades de classe. En effet, Yann essaie d’être visible au sein de sa classe en y occupant un certain espace de parole. Or, la manière dont il le fait irrite ses camarades et attire leur désapprobation, car elle est jugée inappropriée. Voici le récit que Julia fait de l’une de ses tentatives malheureuses :

  • Julia : le truc c’est que, il dit rien, ce gars il est muet, et par contre quand il dit quelque chose, paf c’est..., enfin, on regardait un match de foot, et pis je sais pas si t’aime bien le foot ou comme ça, mais les Portugais ils ont une bonne technique et tout et pis...
  • Chiara rigole : ouais !
  • Julia : et pis il y a tout le monde qui dit qu’ils sont...voilà.
  • Chiara : non mais ils sont bons.
  • Julia: et tout à coup il me regarde, mais vraiment je lui avais pas parlé depuis le début de la journée, c’était le soir, il me fait: «c’est pas pour te vexer mais ils jouent vraiment comme des merdes, hein?» Genre il y a eu un petit moment de silence, y a tout le monde qui le regardait, genre... en plus c’était eux qui menaient le match et tout, enfin... tu comprends pas pourquoi il fait ça !

On comprend ici que Yann a introduit une rupture dans la représentation (Goffman, 1973) qui avait lieu à ce moment-là, construite autour du soutien collectif à l’équipe du Portugal. Julia insiste pour dire que Yann n’est pas l’un de ses interlocuteurs réguliers, et que par conséquent, son intervention était parfaitement maladroite. Les adolescents qui parlent beaucoup et avec tout le monde ont davantage de marge quant aux réflexions qu’ils peuvent faire en public, car l’échange de parole permet de créer du lien, de la connivence et de la complicité. En revanche, comme Yann est d’ordinaire «muet», ses interventions sont plus sévèrement jugées.

Extrait du titre Grandir entre adolescents - A l'école et sur internet
De Claire Balleys 
Publié aux PPUR

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