30/04/2015

Un secteur financier lobbyiste

34185388-money-grab-and-human-greed-concept-as-cast-shadows-on-pavement-of-a-group-of-hands-reaching-for-a-do.jpgLe soir du samedi 1er août 1914, les familles françaises comme allemandes se préparent au déchirement de la séparation. Les ordres de mobilisation générale viennent d’être affichés. Dans les villes et villages, les cloches des églises retentissent longuement. Elles portent la nouvelle tant redoutée de l’entrée en guerre, se faisant déjà l’écho des peurs et des souffrances à venir. Le premier jour de la mobilisation sera le dimanche 2 août.


 

 

 

De 1914 à 2014, de la guerre à la crise

Un siècle déjà s’est écoulé depuis le sacrifice de la jeunesse européenne dans les charniers de la Grande guerre. Cent ans, cela semble beaucoup et pourtant il ne s’agit que de quelques générations, et d’une société – celle de 1914 – bien proche de la nôtre, avec ses universités, ses bibliothèques, ses opéras, ses théâtres et sa littérature, avec son parlement, ses palais de justice, sans oublier ses grandes entreprises et ses banques. L’Occident pouvait alors se targuer de ses réalisations économiques, sociales et scientifiques autant que démocratiques.

Bien sûr Internet était loin d’avoir fait son apparition, mais la radio avait déjà été inventée et les médias à support papier était déjà bien développés et probablement plus diversifiés et moins contrôlés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les vols commerciaux n’existaient pas encore, mais les trains et voitures permettaient déjà de nombreux déplacements.

1629:couv.pngUne société instruite, civilisée, au sein de laquelle deux pays, la France et l’Allemagne, à l’apogée de leur rayonnement – tous deux de tradition chrétienne et partageant les mêmes principes fondamentaux - entreprennent une guerre désastreuse avec les armes de destruction massive de l’époque. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, prince héritier de l’empire Austro-Hongrois, à Sarajevo le 28 juin 1914, est l’étincelle qui embrase l’Europe et la fait basculer dans l’engrenage de la destruction, du sacrifice de toute une génération, et de la ruine non seulement matérielle mais aussi morale de sa civilisation, au nom même de son salut. Une manipulation à grande échelle des populations permet d’entraîner les foules dans la barbarie afin de sauver prétendument la démocratie ou la nation. En témoigne notamment une œuvre majeure de cette époque, Les Thibault, dans laquelle Roger Martin du Gard, son auteur, prête les mots suivants à son héros: «Jamais l’humanité n’a connu un pareil envoûtement, un pareil aveuglement de l’intelligence ! ». Citer Erich Maria Remarque, dans À l’Ouest rien de nouveau, est aussi révélateur de ce naufrage de l’humanité. Il fait dire à un soldat allemand, personnage central de son roman:

« Nous sommes consumés par les faits, nous savons distinguer les nuances, comme des marchands, et reconnaître les nécessités, comme des bouchers. [...] Nous sommes d’une indifférence terrible. [...] Nous sommes grossiers, tristes et superficiels : je crois que nous sommes perdus. »

Perdus, ils l’étaient dans les tranchées, en un combat horrible et insensé. Ne le sommes-nous pas aujourd’hui ? L’indifférence, la grossièreté, la tristesse et la superficialité caractérisent également les mercenaires de la guerre d’aujourd’hui.

Le trader, mercenaire du XXIe siècle

L’échange de SMS suivant, entre deux de ces jeunes mercenaires de notre époque, est à ce titre instructif:

  • – salut
  • – salut
  • – c la mort
  • – david de CS appelle au sujet des skew trades (...)
  • – je te dis ; ils vont nous défoncer (...) ; c soir tu as au moins 600m.

Que peut bien signifier ce langage guerrier autant que simpliste, voire trivial, entre individus prétendument éduqués? Renvoie-t-il à la notion de mort ? Il ne s’agit pas de 600 morts, car ici la mort est financière. Les 600m signifient 600 millions de dollars de pertes (qui dans le cas présent atteindront finalement quelque 6 milliards). Les skew trades sont-ils des armes de destruction massive ? Ces paris financiers à base de produits dérivés complexes semblent en effet s’y apparenter que trop souvent.

Le 23 mars 2012, dans la salle de trading de la banque JP Morgan à Londres, le trader Bruno Iksil, surnommé la « baleine de Londres » à cause de la taille démesurée de ses paris financiers, et son assistant Julien Grout comprennent en effet que leurs gigantesques paris sont perdants pour leur banque (c’est-à-dire en partie pour le contribuable). Leurs échanges expriment ce désarroi. Auparavant, en 2011, M. Iksil avait parié avec succès sur la faillite de plusieurs entreprises américaines. Ces paris auraient généré des gains de 400 millions de dollars pour JP Morgan, dont 32 millions de dollars d’émoluments rien que pour lui et deux de ses supérieurs hiérarchiques.

Une pièce à conviction supplémentaire permet de caractériser plus précisément l’état d’esprit en vigueur dans le milieu des banques d’investissements. Elle a pour auteur Fabrice Tourre, le centralien diplômé de Stanford qui dès l’âge de 22 ans fut recruté par la banque Goldman Sachs. Certains de ses courriers électroniques ont été utilisés par la Securities and Exchange Commission (SEC) qui a accusé cette banque d’affaires de s’être enrichie aux dépens de ses clients, c’est-à-dire de les avoir incités à acquérir des titres de créance adossés à des crédits hypothécaires particulièrement douteux, alors même que, sans que ceux-ci ne le sachent, la banque misait sur la chute de ces titres. Voici un exemple de sa prose :

«De plus en plus d’effet de levier dans le système. L’édifice tout entier peut s’effondrer à chaque instant. [...] Quand je pense que c’est un peu moi qui ai participé à la création de ce produit [...], le genre de truc que tu inventes en te disant: et si on créait un machin qui ne sert absolument à rien, qui est complètement conceptuel et hautement théorique et que personne ne sait pricer [évaluer], ça fait mal au cœur de voir que ça implose en vol. C’est un peu comme Frankenstein qui se retourne contre son inventeur. »

Le courriel d’un autre jeune homme confirme ce même état d’esprit. Son auteur en est Jérôme Kerviel, le trader qui aurait fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société Générale en 2007. Il a depuis lors été condamné par la justice alors que son employeur a curieusement évité toute peine, en dépit d’une responsabilité certaine dans la propagation de l’économie casino et de la désastreuse mentalité qui lui est associée. Kerviel écrit : « Dans une salle de marchés, le modus operandi idéal tient en une phrase : savoir prendre le maximum de risques pour faire gagner à la banque le maximum d’argent. Au nom d’une telle règle, les principes les plus élémentaires de prudence ne pèsent pas lourd. Au sein de la grande orgie bancaire, les traders ont donc juste droit à la même considération que n’importe quelle prostituée de base: la reconnaissance rapide que la recette du jour a été bonne. »

Finalement Sam Polk, ex trader pour un fond spéculatif, met en lumière une autre dimension du problème. Pour lui comme pour nombre de ses collègues, l’argent devient une drogue. Voici un extrait :

«Durant ma dernière année à Wall-Street, mon bonus était de 3,6 million de dollars et j’étais furieux car ce n’était pas assez. J’avais 30 ans, pas d’enfants, pas de dettes à rembourser, pas d’objectifs philanthropiques à l’esprit. Je voulais plus d’argent pour exactement le même motif qu’un alcoolique a besoin d’un autre verre. J’étais intoxiqué. Il ajoute plus loin : “Non seulement je n’aidais pas à trouver des solutions aux problèmes du monde, mais j’en profitais.” »

À lire ces courriels et témoignages, d’autres caractéristiques de la société actuelle émergent. Au sein de la sphère financière, le centre nerveux de l’économie, la vénalité ou l’absence de valeurs autres que financières ainsi que la vacuité morale sont dominantes. Le cynisme à l’état brut de jeunes gens désabusés, drogués à l’argent, fraîchement diplômés de nos meilleures institutions académiques, est non seulement toléré mais presque implicitement encouragé par leur employeur. Il convient à ce stade de remarquer que ces institutions s’enorgueillissent souvent de former de si brillants sujets, capables d’intégrer les salles de marchés des plus grandes banques internationales. Elles ne se posent que trop rarement la question de l’utilité sociale et de l’intégrité de leurs diplômés! Le recrutement à grande échelle de traders, c’est-à-dire trop souvent de mercenaires sans état d’âmes, permet aux grandes banques de participer activement à la guerre financière actuelle, où les paris de l’économie casino deviennent des armes de destruction massive, qui ébranlent pays et entreprises tout en produisant un chômage de masse.

Ceux qui souffrent d’un tel cynisme sont en effet légions. Une chômeuse, Isabelle Maurer, en témoigne. Le jeudi 10 octobre 2013, lors d’une émission de télévision, elle interpelle Jean-François Copé, le président de l’UMP (parti politique français), de la manière suivante: « On survit avec le peu qu’on ose nous donner. Bientôt, on ne pourra plus se payer un morceau de savon pour se laver ! Et faut encore que je dise merci ! » s’est-elle emportée.

Un autre aspect mérite ainsi d’être relevé. Une grande partie des générations actuelles est désemparée, car confrontée à une situation apparemment sans issue et qui génère précisément la détresse.

Une guerre sans frontière

Aujourd’hui, la jeunesse européenne ne meurt plus en masse dans les tranchées ou sur les champs de bataille. Ceux d’entre elle qui disparaissent prématurément le doivent plutôt aux accidents de la route et aux suicides. Elle est pourtant enrôlée dans cette autre forme de guerre qu’est cette guerre financière, et dont elle pâtit le plus souvent. Ses maux sont la dépression, l’alcoolémie, le surpoids... qui sont précisément les corollaires de la détresse. Ses peurs: l’avenir et les risques de chômage et d’insécurité générés par la crise financière. Les générations actuelles sont hébétées par des médias qui présentent le plus souvent le futile comme essentiel et qui n’abordent l’essentiel au mieux que de manière futile. Ne possédant pas les clés pour comprendre les véritables enjeux, l’avenir leur apparaît trop souvent indéchiffrable et donc inquiétant. Un chômage de masse s’est installé durablement dans notre société avec pour conséquence une précarisation croissante des emplois et une marginalisation de pans entier de la population. Pour un chômeur, l’exclusion du monde de l’emploi signifie l’impossibilité de bâtir une vie et l’absence de tout horizon. Le vocabulaire guerrier traduit l’ampleur du mal. En l’espace d’un siècle la «bataille pour l’emploi» serait-elle une nouvelle «bataille de la Marne»? Probablement non, car si du côté français la bataille de la Marne fût une victoire, l’issue de la «bataille pour l’emploi» demeure très fumeuse. L’imaginaire «inflexion de la courbe du chômage», l’incantatoire «reprise de la croissance » relèvent dans ce pays plutôt de la propagande que de la réalité.

Plus généralement, de par le monde, la crise financière a généré plus de 61 millions de chômeurs supplémentaires, sans compter tous ceux qui sont exclus des statistiques officielles. Elle semble posséder un caractère permanent, puisque les mesures prises pour soi-disant y remédier ne font que la prolonger.

Cette profonde crise est la résultante d’une guerre financière mondiale qui spolie et appauvrit à grande échelle une large majorité de la population du globe. Ce conflit est asymétrique, car il est essentiellement mené par une aristocratie financière, une toute petite minorité qui représente à peine 0,001% de cette population.

Les théâtres de cette guerre sont multiples et situés sur différents continents. L’Europe en est un, avec aujourd’hui la Grèce et Athènes comme point focal. Certains quartiers d’Athènes ont été ravagés par ce conflit et par cette crise financière d’une rare intensité. Tant les affrontements réguliers entre manifestants et forces de l’ordre que le chômage et la précarité à grande échelle sont les caractéristiques de cette guerre sociale. Une de ses causes est qu’en 2000, la banque Goldman Sachs a permis à la Grèce de camoufler une partie de sa dette, ce qui a permis à ce pays d’intégrer la zone euro. Sans cette manipulation financière, une telle intégration n’aurait pas été possible, et cela aurait été souhaitable tant pour la Grèce que pour la zone euro.

L’Afrique est un autre théâtre de cette guerre sans frontière. Les pays perdants dans ce conflit économique et financier sont pour la plupart situés sur ce continent. Une des conséquences de leur défaite est d’avoir à subir la pollution industrielle du monde développé, c’est-à-dire de lui servir de plus en plus de dépotoir. On le sait, le fleuron de la modernité, le secteur informatique, génère des milliers de tonnes de déchets. Certains pays africains, le Ghana en particulier, sont devenus de vastes décharges à ciel ouvert. Des enfants, des adolescents, au lieu d’aller à l’école, essaient jour après jour, avec des outils de fortune, de dépecer nos ordinateurs tombés en panne, pour en extraire certains métaux et les revendre. Ils sont exposés à des produits toxiques. Leur travail est dangereux. La survie quotidienne est une guerre permanente.

Par ailleurs, dans le domaine alimentaire, la spéculation effrénée créée une pénurie dont de nombreux africains souffrent. En 2008 par exemple, selon la FAO10, plus de 900 millions d’individus souffraient de malnutrition. Pourtant, la production céréalière mondiale cette année-là aurait largement suffi pour subvenir aux besoins de l’ensemble de la population. De nos jours, tous les 24 heures, quelque 25000 personnes dont 18 000 enfants décèdent des suites de la famine.

L’Amérique est aussi un théâtre de cette vaste guerre. Dans le domaine industriel, au cœur même des États-Unis, la ville de Detroit autrefois réputée pour sa production automobile, est devenue méconnaissable. Certains de ses quartiers sont dévastés. Usines à l’abandon et maisons en ruine en sont les caractéristiques. Les cerveaux requis pour produire de manière compétitive des voitures plus petites, utilisant des moteurs hybrides, consommant moins d’énergie et qui émettraient moins de gaz carbonique, lui font défaut car ils ont trop souvent émigré à Wall-Street. En effet, le secteur financier rémunère bien mieux les ingénieurs que le secteur industriel, et ce non pas car il est plus efficace, mais parce qu’il est particulièrement subventionné.

Au Brésil, au début 2015, cette guerre financière prend un caractère particulier. Le pays souffre d’un manque de liquidité, mais au sens premier du terme. Il s’agit de l’eau, essentielle à la vie! Le sud-est du Brésil subit une sécheresse inquiétante. La situation en termes de distribution d’eau est problématique. Des mégapoles comme São Paulo et Rio de Janeiro sont touchées. Les réserves qui alimentent ces deux villes ont atteint des niveaux historiquement faibles: celle de Cantareira pour São Paulo et celle de rio Paraíba do Sul que se disputent São Paulo et Rio de Janeiro. Le rationnement de l’eau est probable. Dans l’urgence, pour faire face aux besoins, l’État de São Paulo envisage d’utiliser un réservoir d’eau polluée (celui de Billings) pour la population et ce avant qu’une véritable décontamination n’ait eu lieu, ainsi que des égouts à ciel ouverts comme les fleuves Tietê et Pinheiros pour l’industrie. Actuellement, deux phénomènes sont observés. D’une part, le niveau de pluviométrie est bien trop faible. D’autre part, lorsqu’il pleut, l’eau va se perdre dans les égouts. Certains experts estiment probable que la déforestation continue de l’Amazonie soit la véritable cause de la sécheresse exceptionnelle que connaît le sud-est du Brésil. Quant au second phénomène, la société Sabesp, responsable de l’approvisionnement en eau de São Paulo, n’a pas procédé à des investissements de canalisation sérieux depuis de nombreuses années. Elle préfère distribuer des dividendes importants plutôt que d’investir dans la modernisation du réseau. Entre 2007 et 2014 les profits de cette compagnie, une des plus rentables du pays, se sont élevés à environ 10 milliards de reals, soit 3,23 milliards d’euros ou 3,4 milliards de francs suisses. De cette somme, environ un tiers fut destiné aux actionnaires, tant publics que privés. De tels dividendes dépassent de 48% le minimum légal et sont rarement observés dans de tels secteurs d’activités. Ce qui resta des profits ne fut pas vraiment investi de manière responsable. Le taux de fuite d’eau est de 36% à São Paulo, ce qui correspond à 435 milliards de litres par an ! Pour cette société, il semble qu’il soit moins cher de laisser fuir l’eau que de procéder aux investissements permettant de rénover et réparer les canalisations. Les bonus des directeurs de cette compagnie sont uniquement basés sur les profits réalisés, sans qu’aucun indicateur d’efficacité ne soit considéré. Pourquoi rénover et réparer les canalisations, si cela fait en même temps diminuer les profits à court terme ?

La logique financière «court-termiste» est à l’origine de ces deux phénomènes. Elle correspond aux intérêts d’une élite trop souvent corrompue, et ce au détriment des besoins de base de la population. Le pays est fier d’organiser une coupe du monde de football et les Jeux olympiques en l’espace de deux ans (2014 et 2016) et néglige l’élément vital : l’eau !

La manipulation et le contrôle de l'opinion publique

L’état actuel de notre société, basée sur une économie financiarisée, est souvent présenté comme le stade ultime et donc indépassable du développement du capitalisme. Or qu’en est- il ? La situation actuelle est-elle caractéristique d’un capitalisme en pleine expansion dont l’épanouissement pourrait perpétuellement prodiguer ses bienfaits, y compris démocratiques, à la terre toute entière ? Il est permis d’en douter ! La présente situation ne rappellerait-elle pas plutôt celle qui prévalait au début du XXe siècle, lorsque la civilisation occidentale était convaincue de sa suprématie sur le reste du monde, jusqu’au moment où ... la Grande Guerre survint? À l’heure où une nouvelle guerre froide s’organise en Europe, sur la base, ou sous le prétexte des événements ukrainiens, la chute, le déclin accéléré de la civilisation sont déjà enclenchés. Les principes démocratiques de base sont bafoués, comme en témoigne le système PRISM de surveillance des communications électroniques et téléphoniques, révélé par Edward Snowden. Un État démocratique ne saurait lire les communications de ses citoyens, ou même celles de l’ensemble de la population mondiale, épier leurs faits et gestes, et demain, si la technologie le permet, essayer de lire dans leurs pensées. Il est utile de rappeler ici les termes de l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance ». La société décrite par Georges Orwell dans 1984, semble bien se réaliser sous nos yeux, voire même être dépassée par la réalité. La technologie a permis aux cauchemars de devenir réalité ! La démocratie part en lambeaux du fait des contrôles intensifs et généralisés de la population. L’humanité mérite une autre fin pour sa propre histoire.

La manipulation de l’opinion publique grâce au commerce de la peur est toujours plus à l’œuvre. Aujourd’hui, ce sont des monstres financiers, présentés comme des champions nationaux, qu’il faut à tout prix sauver de peur d’un cataclysme. Ceux-là mêmes qui émettent des produits financiers toxiques et qui profitent d’une crise qu’ils ont largement contribué à créer doivent être renfloués avec des fonds publics, au nom de la stabilité et de la prospérité économique ! Hier, c’était au nom de la civilisation, de la nation, de la démocratie, de la peur de la barbarie et «pour en finir avec toutes les guerres», qu’il fallait faire la soi-disante dernière. En réalité, les producteurs d’armements – Krupp en Allemagne et Schneider en France – avaient de puissants intérêts à défendre. La peur de pertes financières colossales pour les banques américaines ayant prêté des fonds à l’Angleterre et à la France fût un des facteurs essentiels expliquant l’entrée des États-Unis en guerre. Aujourd’hui comme hier, pour couvrir de puissantes banques contre les risques qu’elles ont pris, et pour les maintenir en vie, tous les sacrifices sont requis, y compris celui de la démocratie. La suite de l’extrait des Thibault, cité précédemment, conserve aujourd’hui malheureusement toute son acuité : « Jamais les forces du pouvoir n’ont imposé aux esprits une si totale abdication... »

Le pouvoir et les lobbies de l’aristocratie financière

Ainsi, les principes démocratiques sont aujourd’hui bafoués en particulier dans le domaine économique. En effet, le plus souvent, quels que soient les résultats électoraux, une seule politique prévaut, celle de l’aristocratie financière. Cette dernière est tellement convaincue de la supériorité et de la primauté de ses intérêts sur ceux de l’économie et de la société, présentées par ses lobbies comme une concomitance d’intérêts, qu’elle ne se donne pas la peine d’en discuter. Mais ce n’est pas encore le pire. La plupart de nos responsables politiques en sont aussi convaincus, ou du moins font semblant de l’être.

Cette véritable caste siphonne des montants astronomiques qu’elle est incapable de véritablement investir dans l’économie. Ces sommes circulent toujours plus rapidement dans le cadre d’une finance casino contraire à la logique de l’entrepreneur, où les paris douteux sur la faillite d’entreprises, de banques ou de pays prennent le pas sur les opérations financières standard inhérentes à la logique du capitalisme. Ce qui caractérise ces paris, c’est qu’ils sont le plus souvent réalisés en se défaussant des risques sur le reste de la société. Pour les institutions financières qui ont réussi à atteindre la taille critique et une certaine densité de connexions au sein du tissu économique et financier (institutions dites «too big to fail») c’est en effet à l’État et donc finalement au contribuable, au retraité, au client et au chômeur – d’assumer les risques et de payer le cas échéant les factures. Cette économie financiarisée fragilise à grande échelle tant le tissu économique que social.

Or que font les responsables politiques pour résoudre cette crise et lutter contre cette finance casino? Ils se réunissent... et, de plus, souvent! Nous voici rassurés. En 2011 et 2012 à Bruxelles, la situation grecque focalisa l’attention des dirigeants européens. Leurs réunions successives frisèrent le ridicule. Le spectacle que donnent les dirigeants européens est pourtant bien réglé : déclarations publiques suivies de négociations puis d’une photo de famille, de conférences de presse et d’auto-congratulations; il est assurément affligeant. L’écrivain autrichien Karl Kraus dans son introduction aux Derniers jours de l’humanité, œuvre écrite en référence à la Première Guerre mondiale, fait allusion à « ces années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité ». Un siècle après, cette phrase est de pleine actualité. Ces personnages, censés incarner l’autorité de l’État, semblent souvent désorientés. Ils donnent l’impression de naviguer à vue, sans visibilité. Ils ont pourtant un objectif qui consiste à rassurer les marchés financiers, mais ils ne l’atteignent que de manière transitoire. Leurs solutions sont éphémères car leur objectif est vain. Cette nouvelle religion qu’est le néo-libéralisme requiert des sacrifices sur l’autel de la finance casino. Chercher à rassurer les marchés financiers est illusoire.

Extrait du titre De la Grande guerre à la crise permanente - La montée en puissance 
de l'aristocratie financière et l'échec de la démocratie 
De Marc Chesney 
Publié aux PPUR

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