26/02/2015

Ski:du fondamental au technique

17753027-skier-on-pise-in-high-mountains.jpgTrente ans d’activité dans le domaine de la formation de skieurs laissent des traces. Cela représente d’innombrables rencontres, expériences et échanges, des centaines de discussions, de questions, de demi-réponses et au bout toujours la même envie : celle de mieux comprendre pour mieux transmettre. Mieux comprendre demande du recul, de la réflexion, de l’humilité et la capacité à se remettre en question.

Mieux transmettre a pour origine l’envie de bien faire, de partager, d’accompagner l’élève dans sa formation. Les deux demandent de l’engagement, des convictions et, bien sûr, de la passion.


LA FORME INDIVIDUELLE; OBJECTIF ET MOYEN D'APPRENTISSAGE

Toute forme technique réalisée par un individu se réfère toujours à une forme décrite théoriquement. La forme technique théorique n’est jamais individualisée. Elle est un descriptif impersonnel d’une suite de mouvements. Réalisée par le skieur, toute forme est de facto individuelle, quelle que soit la qualité de son exécution. Pour que la notion de forme individuelle trouve sa place dans un cadre technique, il convient de déterminer les critères auxquels elle doit répondre.

Une forme individuelle est techniquement correcte quand les combinaisons de mouvements fonctionnels la constituant actionnent les fonctions des skis recherchées permettant d’atteindre l’objectif.

La notion de forme individuelle se comprend aujourd’hui comme une action motrice personnalisée respectant des critères techniques fonctionnels précis. Amener l’élève à réaliser sa forme individuelle de manière performante est un objectif d’apprentissage.

Au début de l’apprentissage, l’élève tend à faire ce qu’il peut et non ce qu’il veut. Lors de ses premiers essais il va instinctivement chercher à réaliser, si l’enseignant lui en laisse l’opportunité, la combinaison de mouvements qu’il ressent comme la plus favorable. Ce comportement rejoint le concept « d’aptitude individuelle dominante » qui soutient que chaque « sujet a certaines aptitudes naturellement plus performantes que d’autres. Au début d’un apprentissage, l’utilisation de ces aptitudes dominantes peut faciliter et accélérer l’accès aux objectifs fixés ».

fondamental ski,formation ski,matériel ski,skier,pierre pfefferlé,ski technique,ski théoriqueAdhérer à la philosophie de la forme individuelle est un moyen de favoriser la réussite de l’apprentissage d’une forme en encourageant l’élève à exploiter la combinaison de mouvements qui lui est la plus naturelle (aptitudes dominantes). Plus tard dans le processus d’apprentissage, soutenir le développement de formes individualisées signifie favoriser les différences de styles et les différentes façons de réaliser une forme technique. Enfin, adhérer à la philosophie de la forme individuelle c’est placer l’élève au centre de la démarche technique. C’est « prendre en compte les particularités des élèves pour mieux répondre à leurs besoins et pour mieux respecter les manières différentes et même divergentes qu’ils ont de se construire ».



Pour appliquer cette démarche et ainsi accompagner l’élève sur son chemin d’apprentissage individuel, il est impératif de bien connaître les multiples combinaisons de mouvements permettant de réaliser chaque forme technique. Cette connaissance est l’unique moyen pour reconnaître, proposer, expliquer, démontrer et finalement réaliser ces formes. C’est dans cette perspective que cet ouvrage propose, pour chaque forme présentée, un certain nombre de descriptifs techniques.

LA CAPACITÉ DE POLYGESTUALITÉ; AUTONOMIE ET PERFORMANCE

Une fois une forme acquise grâce à l’exploitation des aptitudes individuelles dominantes, c’est en variant les combinaisons de mouvements que l’élève s’approprie les différentes possibilités de réalisation de la forme. Cette démarche de variation qui a pour objectif de rendre l’acquis applicable à différentes situations contribue à développer une aptitude essentielle pour la formation du skieur : la capacité de polygestualité. « La polygestualité est un concept fondamental de formation inspiré de celui de polysportivité (pluridisciplinarité et polyvalence) qui recommande à tous les enfants de pratiquer un grand nombre de sports ou d’activités physiques. Le but est de développer une base de référence riche en mouvements qui permette la pratique future de différents sports à différents niveaux. »

La capacité de polygestualité correspond au répertoire de comportements, de mouvements, de formes que le skieur s’est constitué durant son apprentissage. Plus ce répertoire est important (quantitativement et qualitativement), plus le skieur aura de solutions pour répondre aux situations imposées par son environnement. De plus, plus la capacité de polygestualité est développée, plus le potentiel de progression du skieur est important. L’atteinte de la performance sportive en dépend. Les compétences de l’enseignant jouent ici aussi un rôle considérable. Elles permettent la planification des expériences de mouvement nécessaires au développement de la polygestualité.

ANCRAGES THÉORIQUES

CONTRAINTES ET FACTEURS DÉTERMINANT L'APPRENTISSAGE

Les contraintes déterminant l’apprentissage et la performance sont des éléments qui peuvent influencer favorablement ou défavorablement l’apprentissage mais qui ne sont en aucun cas influencés par celui-ci. Il y a des contraintes :

  • environnementales : la situation favorise ou complique l’apprentissage,
  • morphologiques : les caractéristiques corporelles du sujet influencent l’étape de production,
  • biomécaniques : les forces qui rentrent en jeu influent, selon le niveau du sujet, sur la réalisation de l’action motrice.

Pour parvenir à la performance motrice ou sportive, ces contraintes doivent être surmontées ou compensées par les capacités d’adaptation motrice et comportementales du sujet. Celles-ci dépendent des facteurs déterminant l’apprentissage. Dans l’enseignement et l’apprentissage du ski, les contraintes sont reconnues, considérées et contournées afin de limiter leur possible impact négatif sur l’apprentissage. Elles peuvent ensuite être exploitées comme élément de variation.

Les facteurs déterminant l’apprentissage peuvent favoriser ou perturber l’apprentissage. Ils influencent et sont à leur tour influencés par ce même apprentissage. Les facteurs déterminant l’apprentissage sont dans un premier temps développés pour favoriser l’acquisition technique. Ils seront ensuite variés, avec une difficulté croissante, au deuxième et au troisième niveau du processus d’apprentissage.

Certains de ces facteurs sont invisibles alors que d’autres sont observables. On parle de facteurs invisibles pour ceux qui influencent la prise et l’élaboration de l’information (perceptif, cognitif, émotionnel). On parle de facteurs visibles pour ceux qui sont responsables de la production de l’action (coordination, condition physique, technique).

1. LE FACTEUR PERCEPTIF

Il ne peut pas y avoir de mise en action sans perception. Les perceptions sensorielles captent des informations qui permettent au sujet d’agir et de répondre aux problèmes posés par son environnement. Plus les perceptions sont rapides et précises, plus la réponse au problème posé est performante. De là tout l’intérêt à développer puis entraîner les perceptions dans la formation du skieur. « Skier c’est percevoir et se construire des gammes de sensations, mais aussi des gestuelles afin de ne pas simplement « réagir », mais « agir », c’est-à-dire être capable d’anticiper. »

Prendre conscience de la relation entre perceptions et actions signifie, par exemple, développer les sensations nécessaires au guidage des skis. En effet l’aptitude à piloter les skis, soit à réguler les trajectoires, est étroitement liée aux perceptions visuelles, tactiles et kinesthésiques qui permettent d’anticiper (avant), d’ajuster (pendant) et de terminer (après) les mouvements à produire pour répondre à la situation qui se présente.

Dans le contexte de l’enseignement et de l’apprentissage du ski, les perceptions devront, dans un premier temps, être révélées (étape sensorielle) afin de permettre à l’élève de capter les informations nécessaires à l’apprentissage. Elles seront par la suite entraînées afin de saisir de manière rapide, précise et sélective, les informations utiles à la performance.

2. LE FACTEUR COGNITIF

On entend par cognition toute activité mentale permettant l’acquisition de connaissances utiles à l’apprentissage et à la pratique du ski. Plus le facteur cognitif est développé, plus le sujet est maître de la situation. Il est ainsi moins confronté à l’incertitude, reconnue comme une source indéniable de stress. L’aspect cognitif n’est pas cantonné aux connaissances liées au geste technique. Il concerne tous les savoirs relatifs à l’activité. «Tout apprentissage ne peut pas omettre le contexte. C’est pourquoi la connaissance du milieu montagnard hivernal nécessite une appropriation des éléments qui, à bien des égards, sont fluctuants.» Apprendre à lire le terrain, les neiges et tout l’environnement est ainsi indispensable à la progression du skieur. « Ces prises d’informations sont des mots de passe indispensables pour les décisions appropriées quant à la production du geste. »

Les capacités cognitives sont très sollicitées lors des premières phases d’apprentissage, lorsque l’élève cherche à comprendre, puis à contrôler par sa pensée le déroulement de la tâche. À ce niveau, l’élève qui sait ce qu’il doit faire va « commenter » son action, « scander » ses accents afin de l’organiser.

3. LE FACTEUR ÉMOTIONNEL

Les émotions sont des réactions physiologiques qui se différencient selon les personnes et qui induisent des comportements généralement déterminés par un apprentissage. Les émotions renseignent sur un danger ou un besoin. Le stress est une réaction aux émotions. Il englobe tous les états de trouble provoqués par une menace physique ou psychique. Les émotions et le stress se complètent pour permettre de s’adapter à des situations déstabilisantes, comme peut l’être la situation d’apprentissage. Dans l’enseignement du ski, la gradation du risque (juste risque, pour la juste personne au juste moment) sera souvent à l’origine d’un stress adapté, un stress positif pour l’apprentissage.

4. LE FACTEUR COORDINATION

Être coordonné c’est avoir la capacité de réaliser un geste déterminé de façon efficiente, afin de répondre aux problèmes posés par l’environnement. La coordination permet de maîtriser des actions prévisibles ou imprévisibles. Elle est constituée de six capacités (l’équilibre, l’orientation, le rythme, la réaction, le réajustement, la différenciation) qui représentent une source inépuisable de variations dans l’apprentissage et l’entraînement du geste.

LE MATÉRIEL FONCTIONNEL DU SKIEUR

La pratique du ski est rendue possible grâce à un matériel spécifique constitué de skis, de fixations, de chaussures et de bâtons. La pertinence du choix de ce matériel peut favoriser ou limiter l’apprentissage et l’évolution technique du skieur. Comme souvent dans le sport, le développement et l’évolution du matériel résultent de la course à la performance issue du sport de compétition. Si la communauté scientifique participe aujourd’hui activement à cette recherche de performance, la part d’empirisme garde dans le monde du ski toute son importance. L’environnement du skieur exige aussi l’adoption d’autres accessoires qui participent à sa protection passive.

LES SKIS

L’industrie du ski a connu deux ruptures marquant son évolution technologique. La première s’est produite durant les années 1960 à 1965 où l’on est passé du ski en bois fabriqué par le menuisier, à un ski constitué de matériaux composites comme le métal, la fibre de verre et plus tard le carbone où seul le noyau est en bois. Le travail d’assemblage devenant complexe vu la disparité des matériaux, la fabrication des skis s’industrialise au détriment de l’artisanat.

La deuxième rupture s’est opérée à la fin des années 1980 avec l’avènement des skis taillés qui a constitué une véritable révolution dans la pratique de ce sport. Cette révolution a pour origine, ne l’oublions pas, l’arrivée d’un nouvel engin de glisse : le snowboard. C’est donc une motivation commerciale qui amena, dès 1996 le carving sur les étalages des marchands d’articles de sport. Ce nouveau ski, conçu plus de dix ans auparavant (Ergo par l’entreprise Kneissl) en exploitant les technologies développées pour la construction des snowboards, n’avait à cette époque de haute conjoncture et de non-concurrence avec d’autres engins de glisse pas suscité de grand intérêt ni incité les fabricants à investir pour sa promotion. « Les années 90 et l’arrivée du snowboard chamboulèrent complètement un marché jusqu’alors stable et plutôt rentable. Les fabricants de skis devaient réagir et c’est ainsi que le carving refit surface. »

L’arrivée en cette même période de dameuses très performantes façonnant des pistes lisses où ce nouveau matériel donnait sa pleine mesure, a renforcé la renaissance du ski. Il est important de rappeler que la Suisse a été un pays précurseur dans le domaine de la promotion du ski taillé. Celui-ci continue aujourd’hui à ouvrir de nouveaux horizons tant dans la pratique de l’activité que dans le développement technologique du matériel.

Au début des années 2000, une nouvelle évolution du ski, inspirée elle aussi du snowboard, se fait remarquer. La technologie du cambre inversé, appelé aussi « rocker » du nom donné aux surfs en forme de banane, fait son apparition sur les skis de freeride. L’origine de cette évolution est un constat relativement simple au sujet de l’efficacité d’un ski de construction traditionnelle, même très large, dans la neige poudreuse. Un cambre classique et une taille importante, permettant de couper la courbe, n’y sont pas utiles. Le cambre inversé a ainsi été utilisé de façon grossière dès 2007 sur les skis de freeride leur donnant une forme marquée de banane leur permettant de « sortir » facilement de la neige et d’augmenter ainsi leur maniabilité. Cette nouvelle approche du ski a par la suite inspiré les fabricants qui se sont mis à exploiter cette technologie en l’associant à celle du cambre classique, dans des proportions adaptées et aux endroits stratégiques du ski en fonction du terrain de jeu et des caractéristiques du skieur. Le cambre inversé est aujourd’hui proposé de diverses manières sur l’ensemble des modèles de ski.

Dès 2011 on trouve par exemple sur des skis de slalom ou de géant utilisés en coupe du monde un rocker intégré en spatule (10% de la longueur totale du ski environ). Le but est de faciliter le déclenchement du virage tout en gardant la même accroche et la même précision vu que la longueur des carres au contact de la neige est identique.

Sur les skis de loisir dédiés aux skieurs de niveau technique moyen, on intègre 30% de rocker en spatule, et quelquefois aussi en talon, afin de rendre le ski plus vireur (sensation de « direction assistée ») tout en lui conservant une accroche efficace et sécurisante sous le pied.

Le rocker a fondamentalement amélioré la catégorie des skis polyvalents appelée « all mountain ». Son ajout progressif en spatule permet au ski de garder ses qualités sur piste tout en favorisant la sortie de la spatule de la neige poudreuse.

Sur les skis de freeride originalement à 100% rocker, l’évolution va vers un double rocker réparti en spatule et en talon. Une construction avec 50% de cambre classique (sous le pied) ou un cambre plat avec 50% de rocker à l’avant et l’arrière semble le bon compromis pour ce type d’activité en plein essor.

Enfin, le rocker se trouve aussi dans les skis de freestyle. C’est dans cette catégorie de skis qu’existe le plus grand nombre d’associations de cambres entre rocker, cambre plat ou classique même si une majorité des skis 100% freestyle proposent un cambre classique ou léger rocker spatule +talon. Ceci est probablement dû aux différentes attentes des pratiquants en terme de jouerie du ski : facilité à le faire tourner, forte réactivité (pop), facilité de déformation et précision dans les appuis.

Extrait du titre Enseigner le ski
De Pierre Pfefferlé
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

Les commentaires sont fermés.