26/02/2015

La mixité du logement

9060702-modern-buildings.jpgIl n’a jamais été autant question de diversité et, en corollaire, d’individualisme dans l’architecture du logement.En effet, le culte du soi et la recherche conjointe de l’altérité et de l’intimité sont des paramètres ayant pris une grande ampleur durant ces dernières décennies, des paramètres dont l’affirmation contribue à l’évolution récente des modes de vie.





D’autre part, force est de reconnaître que la mixité, qu’elle soit programmatique, sociale, intergénérationnelle ou typologique, est dans l’air du temps. C’est une réaction logique, suite à des décennies où le zoning et la dissociation des fonctions prônés par la modernité ont été appliqués dans des opérations d’une grande étendue, dans une optique de standardisation et d’uniformité. De nos jours, au contraire, il s’agit de garantir la diversité et, par-là, d’essayer de reconstituer des liens sociaux entre les habitants.

978-2-88915-064-9.pngEnfin, d’un point de vue sociologique, il est de plus en plus admis que l’habitant type n’existe plus et que le modèle de structure familiale reconnu comme dominant dans le second après-guerre – un couple et ses deux enfants – ne représente plus qu’un segment peu significatif de la société, composée de plus en plus de groupes domestiques multiples, parmi lesquels on peut évoquer les familles multigénérationnelles ou monoparentales, les jeunes célibataires, les personnes âgées ou encore les familles recomposées.

Faisant face à cette situation complexe, les architectes essaient de prendre en compte ces nouveaux modes de vie dans la conception des espaces domestiques. La flexibilité, la polyvalence et la «neutralité» des espaces ont fait l’objet de recherches approfondies dès les années 1970, sans obtenir le résultat escompté; de nos jours, le recentrement se fait sur la quête de l’agrégation de types de logements différents par leur configuration, leur taille et leur distribution.

La mixité typologique à l’épreuve du temps : des modèles corbuséens aux imbrications contemporaines

MIX ou la présence de plusieurs types de logements différents à l’intérieur d’un même immeuble n’est certes pas un phénomène récent et vient jusqu’à nos jours, comme tient à le démontrer ce chapitre: pour s’en convaincre, il suffit de se souvenir du dessin de Bertall fait en 1845 et intitulé «Les cinq étages du monde parisien». Dans cette fameuse coupe de l’immeuble parisien du XIXe siècle, chaque niveau accueillait une classe sociale différente, de l’aristocratie confortablement installée à l’étage noble à la classe populaire «casée» sous les toits: à la progression verticale des étages correspondait en effet une décroissance de la hiérarchie sociale.

La mixité typologique est aussi l’une des caractéristiques de certaines opérations H.B.M. parisiennes du début du XXe siècle, habitées à la fois par des ouvriers et des employés, des familles avec ou sans enfants et des célibataires. Cette hétérogénéité sociale se traduit par une différenciation marquée de la taille et de la configuration des appartements, même si une grande partie de ceux-ci respecte encore la règle bien établie de disposer les pièces principales sur rue et les espaces de service sur cour. Les exceptions découlent pour la plupart de la forme irrégulière des îlots et se caractérisent par des configurations particulières des espaces, notamment aux angles.

Dans plusieurs réalisations, toujours à Paris, émanant de l’initiative de fondations philanthropiques ou des pouvoirs publics, on peut encore une fois relever une multitude de situations singulières en plan et par conséquent une grande diversité de types d’appartements, malgré la régularité de leurs formes urbaines géométriques et fragmentées. Ceci va amener Michel Roux-Spitz, quelques années plus tard, à formuler ouvertement des critiques contre ces compositions «trop serrées» ou «trop ingénieuses» et à bannir les «angles aigus qui déterminent dans la distribution des surfaces inutilisables [...]».

Or, dans l’entre-deux-guerres, les opérations de logements collectifs vont progressivement se détacher d’un contexte urbain contraignant, caractérisé par une maille parcellaire et un réseau de voies de circulation parfois très dense, et s’implanter dans des espaces verts, souvent situés en périphérie. Cette évolution va induire la disparition de l’opposition rue/cour évoquée plus haut et contribuer à son remplacement par d’autres critères d’organisation des espaces domestiques, dictés par un modèle émergeant: des objets architecturaux dans le parc, ponctuant la ville «verte».

Cet éloignement de « l’arbitraire des terrains biscornus et des immeubles tordus», comme le désignait Le Corbusier, va consacrer la recherche de prototypes aux formes prismatiques pures dont la diversité intérieure ne découle plus des déformations induites par la géométrie irrégulière du parcellaire, mais plutôt de combinatoires, assemblages ou imbrications de plans des logements, déterminés le plus souvent en fonction du nombre des occupants et de leur appartenance à telle ou telle catégorie socio-professionnelle.

Hygiénisme et taylorisme : uniformité et diversité des cellules de logement de la modernité architecturale

Pourtant la mixité typologique qui semble prévaloir dans les immeubles de logements collectifs réalisés jusqu’à l’entre-deux-guerres n’est pas une valeur partagée par tous, loin s’en faut. En effet, dans un élan égalitariste, la modernité architecturale a plutôt eu tendance à favoriser l’uniformité et la répétition des mêmes modèles mis au point sous l’égide de l’hygiénisme et du taylorisme – une démarche en phase avec la conviction généralisée des architectes progressistes que les nécessités humaines sont universelles, Gropius affirmant à ce sujet que «la majorité des citoyens des civilisations avancées a des besoins semblables en matière de vie et d’habitat».

Durant cette période, les mêmes architectes tiennent particulièrement compte des bienfaits de l’ensoleillement dans la disposition des appartements qu’ils conçoivent, tout en s’inspirant d’une surprenante analogie avec l’organisation rationnelle du travail et de la chaîne de montage: «Nous transposons dans l’organisation du travail domestique les principes d’économie de la dépense du travail et de la direction de l’entreprise, dont l’application à l’usine et au bureau a conduit à une augmentation du rendement insoupçonnée», affirmera à ce propos l’architecte viennoise Greta Schütte-Lihotzky, à qui on doit la fameuse cuisine de Francfort, modèle inégalé de rationalité appliquée au champ du logement économique.

Un plan idéal

Dans cette perspective, on peut aisément comprendre que le plan de logement proposé par Bruno Taut dans son ouvrage Die neue Wohnung. Die Frau als Schöpferin, dédié aux femmes, ait été considéré comme une sorte de cellule idéale, réunissant à la fois le principe tayloriste de l’économie des parcours (relier les fonctions par des cheminements les plus directs, les plus courts et sans croisements) et les préceptes hygiénistes (profiter des rayons du soleil aux différents moments de la journée). L’agencement des espaces domestiques se fait à partir de la détermination de deux sphères de pratiques familiales, l’une collective, l’autre intime – intitulées communément (et de façon réductrice) zone de «jour» et zone de « nuit » –, disposées selon la course du soleil : les chambres, à l’est, bénéficient du soleil du matin, le séjour et la cuisine, à l’ouest, sont orientés vers les rayons du soir.

Les sphères collective et intime du logement sont ainsi clairement distinctes, les pièces étant reliées par des allées et venues courtes et sans croisements apparents. Tout espace est utilisé de façon optimale : finie la «pièce froide» (kalte Pracht, qu’on utilise uniquement le dimanche pour recevoir les invités) et des pratiques différentes (manger, dormir, à titre d’exemple) dans une même pièce. De même, dans la mesure du possible, on favorise la séparation des parents du reste de la famille et la distinction des sexes dans l’attribution des chambres des enfants.

Nouvelles formes urbaines

Hygiénisme et taylorisme: ces deux termes sont aussi à la base de la recherche de nouvelles formes urbaines qui se dissocient volontairement de la forme traditionnelle de la ville. Dans un schéma devenu depuis lors célèbre, Ernst May, architecte en chef de la ville de Francfort-sur-le-Main, esquisse l’évolution souhaitable de la forme des lotissements de logements, selon une logique de progrès social et technique: par opposition aux taudis des centres-villes et aux îlots rationnels du XIXe siècle, le modèle idéal est maintenant celui du Zeilenbau privilégiant «les rangées parallèles de maisons strictement alignées selon un axe nord-sud, à l’angle droit avec les voies d’accès principales, indépendamment de la topographie, de façon à assurer à tous le maximum de soleil, d’air et de tranquillité».

A Francfort-sur-le-Main, l’application de cette orthodoxie va avoir de fortes incidences sur l’évolution de la configuration des plans des cités, qui vont passer progressivement de l’application des principes pittoresques des cités-jardins anglaises, comme à la cité Römerstadt (1925), aux grandes étendues de bâtiments identiques et répétitifs, tous orientés de la même manière et faisant abstraction de la topographie des lieux, comme la cité Goldstein (1930), l’un des derniers projets non réalisé et conçu juste avant le départ d’Ernst May en Union soviétique.

Extrait du titre MIX 
De Bruno Marchand et Christophe Joud 
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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