20/02/2015

Urbanisme, mobilité et sociologie

20984346-hand-holding-mobile-phone-with-model-city.jpgSi nous savons maintenant que la ville n’est pas en train de disparaître, le phénomène urbain n’en a pas moins entamé une mutation profonde sous l’impulsion des potentiels de vitesse procurés par les systèmes de transport et de communication à distance, qui ont un impact considérable sur les sociétés et leurs territoires.




Ils ont non seulement été plébiscités par la population qui les utilise de façon intensive, mais souvent d’une manière différente de celle imaginée par les concepteurs de ces systèmes. L’organisation spatiale et temporelle des villes et des territoires est désormais traversée par des différences de vitesses considérables allant de la marche à pied à l’immédiateté de la télécommunication.La mobilité ne peut être réduite à du franchissement ou du déplacement dans l’espace. Il convient en particulier d’explorer l’épaisseur de la notion en lui restituant sa signification en lien avec le changement. Les déplacements, leur pourquoi, leur comment et la manière dont ils transforment le territoire et les sociétés ne peuvent plus être saisis avec des notions objectives et extérieures aux acteurs sociaux. L’élargissement des possibilités de déplacement a en effet introduit le choix en matière de localisation résidentielle, d’équipement, d’utilisation des moyens de transport, etc., là où il n’existait pas auparavant. Ceci suppose que les personnes et les acteurs collectifs déploient des compétences et disposent d’aptitudes imaginatives pour s’approprier les possibilités offertes par les systèmes techniques pour les mettre au profit de projets personnels ou collectifs.

Dans la mesure où les mobilités sont fortement influencées par des artefacts matériels, et plus généralement les univers singuliers que produit l’environnement construit, une telle approche implique de s’intéresser au potentiel d’accueil rencontré dans les espaces urbains par les différents projets de mobilité. La plupart des actions humaines sont rendues possibles par les dispositifs matériels qui les cadrent. En conséquence, certains lieux sont plus accueillants pour certains projets, compte tenu des aménités qui y sont présentes, de leurs caractéristiques formelles, de leur accessibilité, des prix du foncier, etc. Dans le même temps, ces caractéristiques sont le résultat de l’action des pouvoirs publics et plus généralement des acteurs collectifs.

LA VILLE CHANGE, MAIS NE DISPARAÎT PAS

Depuis une trentaine d’années, le phénomène urbain a entamé une mutation profonde sous l’impulsion des potentiels de vitesse procurés par les systèmes de transport et de communication. Au-delà de la mosaïque terminologique et de la diversité des approches, cette transformation n’estompe pas les différenciations spatiales et sociales propres à la ville et au territoire; au contraire, celles-ci semblent s’accentuer et se construire autour de nouvelles dimensions, ce qui d’une part les rend difficilement lisibles avec des concepts territorialisés et statiques, et d’autre part modifie les voies par lesquelles il est possible d’agir politiquement sur le phénomène urbain.

En clair, les déplacements des personnes, des biens et des idées sont au cœur des changements globaux et touchent l’ensemble des domaines de la vie économique, politique et sociale. Outre des problèmes environnementaux, qui vont des pollutions atmosphérique et sonore au gaspillage du sol, ainsi que des problèmes de consommation énergétique, la croissance de la mobilité se traduit également dans des problèmes de cohésion sociale et spatiale inédits, ainsi que des problèmes de gestion cognitive de l’information et une multiplication des lieux de friction et de confrontation.

Il est important de ne pas cantonner l’analyse des mobilités au seul domaine des transports et des systèmes de communication. Les transports, qu’ils soient d’objets ou de personnes, sont en effet le plus souvent une demande dérivée des activités humaines. Remonter, en amont, aux logiques d’action qui président aux déplacements amène donc à explorer, en aval, leurs conséquences politiques et sociales, ce qui permet d’analyser en profondeur la structure et le fonctionnement des sociétés contemporaines. En d’autres termes, il s’agit de considérer non seulement les transformations des modes de vie (pluralisme, individualisme, etc.), mais aussi les nouvelles formes techniques et sociales qui les motivent (évolution des structures économiques, innovations techniques, changements dans les mœurs) et les conséquences qui en découlent (nouvelles formes d’inégalités, structures d’opportunités, tensions physiques, conflits socioculturels). Curieusement, peu de recherches se sont pour l’instant attaquées à ces questions à partir de la mobilité.

UNE RECHERCHE SOUVENT TIMIDE

Face à ce constat général, la recherche urbaine est souvent bien timide. Depuis une vingtaine d’années, des pans entiers de la sociologie urbaine semblent avoir perdu leur objet, la ville et l’urbain, impuissante qu’elle est à le définir avec précision, de le décrire et de le comprendre avec finesse et précision. Tétanisée par le constat de l’avènement d’un monde urbain, la recherche urbaine se cantonne alternativement dans des généralités et des affirmations totalisantes, ou alors des analyses très pointues et fragmentées. Les limites analytiques de la pensée sur la ville et l’urbain sont d’autant plus regrettables que de nombreuses villes font face à des problèmes d’une ampleur considérable. Face à ces situations de crise, les sciences sociales adoptent alors la posture du pompier, sans se donner la possibilité d’un regard analytique distancié précis.

UNE THÉORIE URBAINE À REPENSER

Depuis un demi-siècle environ, les villes et les campagnes européennes poursuivent une mue progressive vers l’urbain. L’urbain se construit à partir de la rencontre d’acteurs, individuels et collectifs, porteurs d’une diversité de projets et de l’hospitalité qu’ils rencontrent dans l’espace pour loger ces projets. La mobilité au sens de changement est ainsi au cœur du fait urbain : la ville et l’urbain sont mobilité.

De nombreux essais et autres productions théoriques décrivent cette transformation de la ville, en architecture, en urbanisme, en géographie, en sociologie, en économie et en science politique. Ils en parlent à travers une pléthore de qualificatifs. La ville en transformations est ainsi «émergente », « éclatée », « diffuse », « franchisée » ; elle se fait « métropole », « métapole », « globale », « générique » ; se caractérise par le fait qu’elle est « sans lieux ni bornes », « fragmentée », « ségréguée », « privatisée ».

Au-delà de la mosaïque terminologique et de la diversité des approches, qui renvoient généralement à une appréhension approfondie d’un phénomène pointu, la recherche nous apprend que les différenciations spatiales et sociales propres à la ville et à l’urbain ne s’estompent pas; au contraire, celles-ci semblent s’accentuer et se construire autour de nouvelles dimensions.

Parmi les nombreux ingrédients qui constituent la substance d’un territoire, il en est trois dont les relations ont changé, un changement qui est à l’origine de la transformation actuelle de la ville : la centralité fonctionnelle – une ville rayonne sur un arrière-pays dont elle constitue le centre fonctionnel; la morphologie du bâti – une ville se caractérise par une densité du bâti, des formes, des infrastructures; et enfin les modes de vie – les habitants sont porteurs de pratiques sociales spécifiques. Il y a encore quelques décennies, centralités, morphologies et modes de vie s’emboîtaient à la manière de «poupées russes» pour reprendre l’expression de Pierre Veltz (1996) : les modes de vie s’agençaient en fonction des morphologies, la ville concentrait des fonctions centrales de façon hiérarchisée, les frontières des communes correspondant aux frontières fonctionnelles. En d’autres mots, la vie quotidienne était enchâssée dans des territoires aux frontières multiples, mais nettes et relativement solides, et les villes rayonnaient sur un arrière-pays selon des modalités abondamment modélisées par les géographes.

Mais depuis, la poupée russe a largement éclaté...

L’organisation spatiale qui vient d’être décrite n’a plus court et les trois ingrédients décrits s’agencent désormais selon d’autres modalités, abondamment documentées par une littérature scientifique assez pointue et adossée à des disciplines.

Les travaux des sociologues sur les modes de vie insistent sur leur uniformisation progressive dans les sociétés occidentales. Si l’opposition ville-campagne était associée à des cultures et des modes de vie spécifiques, ce n’est plus véritablement le cas actuellement, même si bien entendu certaines spécificités subsistent. Nombreux sont les analystes qui montrent que cette situation reflète un affranchissement de la proximité spatiale dans les références culturelles, par l’intermédiaire de la diffusion d’objets de consommation dans le territoire et le développement des mass media. La dimension «mode de vie» propre à la ville est dès lors évanescente.

La morphologie des villes s’est transformée, par étalement, nous disent les géographes et les urbanistes. Cet aspect fait l’objet de nombreux travaux de recherche à visée plus ou moins appliquée qui vont de la mesure de l’étalement urbain (p. ex. la périurbanisation) à l’analyse des stratégies de localisation (p. ex. problématique des edge cities, ces nouvelles centralités d’entrée de ville) en passant par l’étude des formes et processus de ségrégations (gated communities, conditions d’accès aux réseaux, etc.).

Les travaux de sciences régionales sur les conséquences économiques et urbaines de la globalisation insistent sur la recomposition des centralités fonctionnelles, et les analysent à l’aide du concept de métropolisation. De quoi s’agit-il? Certaines villes acquièrent progressivement une centralité mondiale qui dépasse la notoriété des pays dans lesquels elles se trouvent. Ces métropoles concentrent la création d’emplois et de valeur ajoutée, la créativité artistique et l’innovation en général. Il ne s’agit pas d’un processus essentiellement matérialisé, même s’il a des implications morphologiques (comme le développement des financial districts, ou une croissance particulièrement soutenue, généralement associée à de l’étalement urbain). Souvent de grande taille, mais pas toujours, ces villes sont généralement spécialisées et en concurrence.

Les trois ingrédients brièvement décrits ne s’enchâssent plus nécessairement selon des modalités aréolaires, et il n’est en conséquence pas possible de les faire correspondre à des espaces délimités, d’où la nécessité de les différencier dans l’analyse du phénomène urbain pour décrire leurs arguments nouveaux. Dire que l’urbain est partout est donc notoirement insuffisant pour décrire précisément le phénomène en face duquel nous nous trouvons. Dire que l’urbain est partout sans autre précision sous-entend que les différenciations internes aux territoires ont disparu, ce qui est analytiquement faux. Ainsi, une personne peut par exemple être une «urbaine» au niveau de son mode de vie et habiter un hameau de montagne ; un pendulaire automobiliste qui va tous les jours travailler dans un centre urbain peut parfaitement être porteur d’un mode de vie rural; une centralité fonctionnelle importante peut être située à l’extérieur de la ville dense, etc. En annonçant que l’urbain est partout, la recherche urbaine ne dit en fait pas grand-chose.

Extrait du titre Retour sur la ville 
De Vincent Kaufmann 
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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