20/02/2015

L’histoire matérielle du bâti contemporain

5467551-sagrada-familia-gothic-temple-building-barcelona-spain-2009.jpgL’histoire matérielle du bâti prend place dans l’orchestre d’histoires particulières qu’est l’histoire de la civilisation matérielle telle que l’a définie Fernand Braudel. Elle ne s’identifie pas avec une histoire de l’architecture issue de l’histoire de l’art qui retrace une succession de périodes dominées par un mouvement d’idées, un style formel ou la figure d’un architecte de renom. Elle s’éloigne de l’histoire générale des techniques depuis l’âge classique et celles qui sont mises en œuvre sont des retombées, souvent lointaines, de techniques industrielles concernant d’autres branches de la production de biens, comme l’automobile, le textile, les appareils ménagers, mais aussi le génie civil.


L’histoire matérielle du bâti se base sur les trois secteurs historiques que sont les histoires des matériaux, du chantier et des systèmes constructifs.

Les transformations de la matière, chaque fois plus contrôlées dans leurs procédés, produisent des séries de matériaux nouveaux en constante évolution. La fonte, le fer, les aciers ainsi que le béton et le béton armé, issus de l’industrie, des entreprises et des brevets, se sont emparés du bâtiment en se substituant à certains matériaux plus traditionnels. Leurs résistances à la traction et la compression se sont d’abord illustrées dans les ouvrages de génie civil avant d’investir les structures porteuses de bâtiments en les affinant jusqu’à devenir des ossatures linéaires dans les années 1930. C’est sous cet aspect structurel qu’ils sont le plus étudiés, probablement parce qu’ils participent au côté le plus spectaculaire de l’image d’un bâtiment. Le verre, matériau de la transparence, n’a cessé de se métamorphoser, et a été produit dans des dimensions de plus en plus grandes. De membrane fragile et invisible, il est devenu mur en briques de verre, miroir en verre teinté dans la masse, écran translucide en Thermolux, membrane solide en verre feuilleté ou trempé, isolante en Thermopane, voire matériau opaque et d’isolation en fibre de verre.

Les matériaux dits traditionnels se sont spécialisés eux aussi, la brique étant devenue bloc isolant en ciment avec des creux de dimensions inégalement réparties dans l’épaisseur ou parement inaltérable de clinker. Le bois a été déroulé, traité, défibré, contrecollé pour utiliser ses qualités d’isolant, d’absorbant, de matériau veiné et polychrome. Les matériaux du second œuvre – linoléum, grès, céramique, plâtre, papier peint, peintures à l’eau et synthétique, bois et métaux des portes, armoires et meubles – n’ont pas échappé aux mêmes transformations. En revanche, ils sont plus fragiles et moins identifiés et leur connaissance dans le détail est encore à constituer. Que dire alors de ceux que l’on ne voit jamais, donc peu nobles, formant les couches d’isolation et les étanchéités. Pensons au rôle décisif de ces dernières dans la modénature des joints d’assemblage de l’architecture moderne et contemporaine : elles sont passées du cuir au silicone, et ont été en bande de feutre asphalté, en caoutchouc naturel puis synthétique, en nylon, en néoprène extrudé, etc. De quels matériaux parle-t-on ?

On est passé en quelques dizaines d’années de matériaux grossièrement arrachés à la nature à des matériaux de plus en plus complexes, définis en fonction des performances qu’ils ont à accomplir (Durisol, qui dure et isole), puis de leur contenu, d’abord en noms communs (linoléum, à base de lin et d’huile), et ensuite en formulation chimique (polymétacrylate de méthyle, soit un polymère transparent thermoplastique).

L’étude de la production du bâti, du chantier et de son évolution est le deuxième secteur historique important. Il a fallu produire en masse, vite et au moindre coût des constructions de qualité avec des moyens qui se sont inspirés de nouveau des secteurs de pointe de l’industrie. Rationalisation, industrialisation, préfabrication en série de composants de plus en plus lourds ont modelé la mise en œuvre – et la conception architecturale – dans les expériences fondatrices des années 1930, puis lors de la reconstruction européenne d’après-guerre. En général, il a été procédé par substitution d’un élément par un autre plus performant, la solive en bois par le profilé en acier, voire par mécanisation de procédés artisanaux. Quoi qu’il en soit, cette évolution est loin d’avoir été linéaire et généralisée : les retours à l’artisanat en période de crise et exécution en « traditionnel évolué» ont été nombreux.

La nouvelle architecture procède à un découpage fonctionnel standard en structure porteuse, enveloppe, partitions et équipements, qui se retrouve dans la majorité des enseignements de construction d’Europe dès les années 1940. Par leur articulation s’agence l’objet et, par la particularité prégnante de l’un ou plusieurs d’entre eux, celui-ci se définit en tant que système constructif. Les systèmes constructifs sont souvent sommairement qualifiés par le matériau de leur structure porteuse mais les études détaillées sont plus efficaces pour comprendre leur diversité et complexité.

L’enveloppe de façade en mur-rideau a eu un développement qui l’a conduit à être un composant de haute technologie, autonome et façonné par les échanges climatiques avec l’extérieur du bâtiment. Les équipements du confort se sont greffés sur le bâti au XIXe siècle, puis se sont multipliés, intégrés et ont même conditionné le système constructif car ils sont en mesure de recréer un climat artificiel qui déconnecte l’usage intérieur de la façade et produit des objets profonds et multiformes, qu’ils soient en nappe horizontale ou en hauteur. Si chaque sous-système constructif développe une histoire endogène, comme la structure porteuse celle de l’évolution de l’idée de structure de la solidité à la stabilité, comme l’enveloppe celle de l’évolution de l’idée de revêtement, comme les partitions celle de la polychromie et du mobilier dans les intérieurs modernes, ils sont indissociablement liés les uns aux autres, fusionnant parfois.

Les réseaux et équipements qui produisent le confort thermique et visuel restent des territoires à explorer, alors qu’ils ont si radicalement transformé la construction du XXe siècle et que ce sont de toute évidence les sous-systèmes qui se renouvellent le plus vite car ils sont en prise directe avec les problématiques énergétiques.

L’étude monographique

L’arpentage systématique et exhaustif de ces trois champs historiques est encore à faire, mais s’avère plus complexe que prévu dans un premier temps car tributaire de nombreux régionalismes. Tout bâtiment se trouve en fait à l’intersection de ces champs, s’insère dans une série, fait appel à des matériaux spécifiques, articulés en systèmes constructifs et mis en œuvre selon des techniques de chantier appropriées. Le décrire, l’identifier, c’est faire une étude extensive sur un sujet limité, en un mot, une monographie. Que cette étude soit approfondie ou succincte dépend essentiellement de la valeur que l’on attribue au bâtiment, patrimoine d’exception ou banal produit, mais la méthode reste la même. L’étude monographique privilégie le chantier comme événement constructif et analyse, toujours à partir de la substance bâtie comme document, le projet d’architecture et sa mise en place, l’apport de l’ingénieur et le savoir-faire de l’entreprise. L’étude monographique prend corps dans un processus de déconstruction-décomposition en sous-systèmes constructifs jusqu’aux matériaux qui les composent, puis reconstruction-recomposition en systèmes constructifs par simulation des opérations de chantier, selon une méthodologie désormais éprouvée.

anamnèse,architecte,architecture contemporaine,architecture moderne,bâti,étude monographique,fernand braudel,franz graf,histoire,projet de sauvegardeSi la méthode est la même quelle que soit la nature du patrimoine, le travail monographique de l’histoire matérielle du bâti repère des objets premiers, des bâtiments qui sont l’expression d’une ou plusieurs innovations constructives abouties, et qui donnent lieu, par répétition, à une série de répliques forcément infléchies de par la nature prototype du bâti. De grandes séries constructives se mettent ainsi en place et, en fonction du tissu productif, connaissent des fortunes diverses. Ces objets premiers ne se confondent pas systématiquement avec des architectures remarquables, bien que l’architecture du XXe siècle ait souvent considéré la construction comme un champ d’investigation privilégié et que, pour de nombreux modernes, la technique soit devenue le thème central du projet et le vecteur privilégié d’expression. Quoi qu’il en soit, la monographie ne doit pas conduire à surestimer le fait constructif, mais à l’évaluer avec précision.

 

La vie du bâtiment, l’anamnèse, fait partie intégrante de l’étude monographique. Dès la fin de son édification, le bâtiment subit le lent (ou rapide) processus d’érosion, de patine, de modification, de dégradation, de transformation voire de rénovation ou de restauration. Nous considérons étrangère à la sauvegarde la pratique de la monographie qui présente des bâtiments modernes et contemporains sans chair et sans vie et ne fait que produire un commentaire sur l’œuvre.

A contrario, nous y incluons sa sauvegarde ou démolition. Les chantiers exemplaires livrent un fonds irremplaçable sur les matériaux d’origine, leur dégradation, ainsi que sur l’organisation de la campagne de travaux. La monographie qui intéresse l’histoire matérielle, doit faire avancer la connaissance sur la matérialité, même dégradée, de l’objet et sur sa sauvegarde. Et si la contemporanéité de l’architecture rend sa qualification ardue, elle permet souvent la confrontation avec ceux qui l’ont faite, protagonistes et contemporains, à condition que la parole leur soit donnée.

Aspects méthodologiques du projet de sauvegarde

L’enquête monographique et le tamis de l’histoire matérielle du bâti sont le substrat du projet de sauvegarde et en déterminent fortement conception et matérialisation. En ce sens, nous pourrions affirmer que la pratique de la sauvegarde nous incite à projeter « à l’envers ». C’est ainsi que si l’enchaînement logique dans la production du bâti neuf veut que les besoins d’un maître de l’ouvrage soient suivis d’un projet, puis d’un objet réalisé, en sauvegarde l’architecte s’occupe d’abord de l’objet existant, puis suit le projet en accord avec les besoins du maître de l’ouvrage. L’existant, par ses spécificités, décide de ce qu’il peut accueillir, en termes de programme, de dimensionnement mais aussi de qualités spatiales, de lumière, de confort, etc. L’étude monographique permet de comprendre la genèse du projet dans ses détails et l’accomplissement constructif de l’objet, sa matérialisation.

Elle détermine les ensembles et parties «dures» de l’ouvrage, intangibles pour leur valeur d’usage et de témoignage à divers titres possibles, et les parties «molles», qui accepteront plus facilement des transformations plus ou moins lourdes, permettant souvent les inévitables adaptations de l’existant. Le projet est donc déjà à l’acte. Pour autant, les valeurs et qualités – culturelles, sociales, artistiques, immatérielles ou palpables – attribuées à l’objet par le projeteur et/ou par l’expert, voire la société, sont construites au sens concret du terme par sa matérialité. L’idée est dans la chose, les concepts du projet construits dans le bâtiment, et son questionnement est riche en renseignements utiles à la compréhension de l’architecture et déborde largement la matière inerte.

Elle est aussi créative, car comprendre c’est inventer, ou reconstruire par inventions. Il faut s’accorder sur une définition du projet de sauvegarde comme un double projet de conservation et de neuf. Nous les distinguerons par le fait que le premier se circonscrit à la substance matérielle et à son état, tandis que le projet de neuf se greffe dessus, prolonge, complète, se superpose, se juxtapose, mais toujours avec conscience. Le projet de conservation consiste tout d’abord à documenter l’objet de manière exhaustive tel que cela a été décrit précédemment, par les sources écrites, photographiques ou orales, ainsi que par le relevé d’ensemble et de détail, puis à établir un diagnostic de l’état de dégradation et des manques de tous les éléments et composants, ainsi que la détermination d’éventuels problèmes liés à la toxicité de certains produits qui y seraient contenus.

Les performances – structurelles, thermiques, etc. – de l’existant sont établies de manière rigoureuse. Le projet de neuf se construit en fonction, d’une part, des transformations ou adaptations programmées et, de l’autre, de l’inévitable mise aux normes qui consiste, de manière quelque peu absurde, à contraindre un bâtiment à des exigences bien supérieures à celles en vigueur lors de sa conception. Le projet de sauvegarde se tisse à leur croisement, et convoque architectes, ingénieurs civils et d’installations, physiciens de la construction, chimistes des matériaux, conservateurs, etc., car il fait appel à un savoir résolument multidisciplinaire.

Paradoxalement, il est à la fois unique, par la confrontation d’un objet bâti forcément singulier avec des exigences à chaque opération diverses, et multiple, car il ne se limite pas à une seule solution juste, mais à un ensemble de solutions potentielles. Entre conservation et neuf, le curseur se déplace en fonction de la valeur patrimoniale attribuée, d’exception monumentale à ordinaire mineure. Mais la considération du bâti comme ressource économique infléchit cette corrélation : la conservation se révèle sou- vent plus économique que le neuf, la maintenance régulière n’est-elle pas la plus efficace des restaurations préventives? Le projet de sauvegarde n’est donc pas purement déductif, il est critique, prospectif et inventif. Etre rigoureusement au plus près des choses n’a jamais voulu dire manquer d’imagination, mais ouvrir des champs objectivement possibles. Donc, si l’œil projeteur est imprégné de la matérialité de l’objet architectural, le regard critique et interrogateur la scrute, la décompose, lui confère qualité et sens. En somme, c’est aussi par le projet que passe la compréhension de l’objet et c’est, à notre avis, toute la différence entre le regard de l’historien d’art sur l’architecture et celui de l’architecte qui investit l’histoire matérielle du bâti et donc plus large- ment l’histoire de la construction.

La recherche qui s’en suit

L’histoire de la construction abordée sous l’angle de l’histoire matérielle du bâti devient donc le substrat même du projet de sauvegarde et conditionne et aiguillonne à la fois sa pratique. C’est dans l’attention à l’existant que le projet se conçoit, et il dépend a fortiori de l’acuité de l’observation et de la qualité du questionnement du projeteur. La connaissance que ce dernier a des potentialités du bâtiment lui permettra de résoudre certaines questions en réactivant de l’existant, en le détournant de ses fonctions initiales, en reconduisant certains principes constructifs astucieux et adaptés. Si l’exercice de la sauvegarde est indispensable à la compréhension et au développement du projet, car les chantiers bien menés sont les lieux d’expérimentation du métier, la recherche dans ce champ – il n’y pas de pratique correcte sans recherche – s’avère un apport fondamental à la pratique de l’architecture. Menée sur des objets singuliers pour y développer les aspects méthodologiques ou sur des corpus architecturaux plus vastes en visant une application plus diffuse, la recherche se développe aussi de manière plus «encyclopédique».

Ainsi, dans le cadre d’une recherche pluriannuelle sur la réutilisation et restauration de l’architecture du XXe siècle menée en collaboration avec l’Université de la Suisse italienne et les Ecoles polytechniques fédérales de Lausanne et de Zurich, institutions qui contiennent les écoles d’architecture au niveau universitaire en Suisse, l’histoire matérielle du bâti représente un champ de recherche important. Si l’analyse critique du projet de sauvegarde est le sujet structurant de la recherche, l’histoire matérielle est l’instrument privilégié dans la définition des stratégies de projet, des procédures et des solutions techniques et opérationnelles appropriées. Deux thèmes principaux en articulent la structure et le contenu : le premier traite des techniques constructives et matériaux du XXe siècle et des problématiques de sauvegarde concernées, le second des installations techniques et des réseaux, du projet technologique du confort à l’amélioration énergétique.

Chaque thème est élaboré sur la base d’études monographiques d’objets (bâtiments ou ensembles) choisis ad hoc pour leur pertinence et rapport avec eux. En fait, le choix des objets d’étude se veut avant tout représentatif des différents systèmes constructifs industrialisés et expérimentés au cours du XXe siècle. Il ne s’agit pas d’être exhaustif, mais d’aborder les principales techniques de construction caractéristiques de la période étudiée. Ainsi, les objets d’étude traitent aussi bien des différents matériaux de structure et d’enveloppes que de leurs diverses modalités de mise en œuvre.

A chaque cas est associée une opération qui a également fait l’objet d’un projet de sauvegarde quel qu’il soit (restauration, rénovation, transformation, etc.) La combinaison de ces deux critères, si elle réduit le champ des possibles, accroît à l’inverse considérablement la richesse de l’analyse qui se déploie ainsi à la croisée de l’histoire matérielle – mais aussi de l’histoire sociale, de l’histoire de l’architecture et histoire des techniques – et du projet dans l’existant, dont la synergie constitue incontestablement l’intérêt comme l’originalité de la méthode employée.

Les études monographiques ainsi rédigées intègrent les aspects théoriques et critiques propres à chaque thème, comme la dissociation entre la structure et l’enveloppe de façade et les déclinaisons du revêtement ou le passage du contrôle du confort à l’expression architecturale. Leur confrontation et évaluation comparées en font une méthode critique qui dépasse de loin la compilation de cas particuliers.

... et en guise de conclusion, l’enseignement

Dans la situation actuelle où, d’un côté, le bâti du XXe siècle apparaît comme le lieu même de l’exercice du métier d’architecte, tant par son ampleur que par les interrogations théoriques qu’il soulève, mais de l’autre, paradoxalement, l’enseignement de l’histoire en général et celui de la construction en particulier disparaît des lieux de formation du métier d’architecte, la problématique de la définition de l’histoire matérielle du bâti moderne et contemporain et de son rapport au projet de sauvegarde nous semble de première importance.

Il ne s’agit pas d’une vague déclaration d’intention mais de la constatation qu’elle constitue un merveilleux outil pédagogique, d’une grande richesse. Et ce, au-delà des cours théoriques, au niveau de l’atelier de projet en bachelor ou master, où, pour produire une connaissance créatrice, elle convoque le relevé sous toutes ses formes, la recherche documentaire et l’enquête historique, la rencontre avec les acteurs du projet d’origine ainsi que tous ceux qui éclairent l’objet d’étude, architectes, historiens, ingénieurs, physiciens, économistes, etc. Ainsi l’histoire de la construction devient, sous la forme de l’histoire matérielle du bâti contemporain, et en synergie avec le projet de sauvegarde, un savoir actif qui informe la pratique et la recherche, mais aussi l’enseignement en architecture.

Extrait du titre Histoire matérielle du bâti et projet de sauvegarde
De Franz Graf
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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