24/06/2014

L’enseignement supérieur : un enjeu majeur

13841704-business-students.jpgL’enseignement supérieur est-il un enjeu majeur pour nos sociétés ?A cette question certains Etats hésitent, d’autres encore répondent par la négative, considérant qu’en regard des dépenses le retour sur investissement est lent, mal mesurable. De fait, nombreux sont les Etats dont la politique montre que l’enseignement supérieur n’est pour eux qu’un luxe coûteux. Leurs priorités sont ailleurs. Sans exception, là où l’emporte ce constat désabusé et où l’enseignement supérieur s’est dégradé, le déclin est engagé : en Europe, il n’est que de citer l’Italie ou l’Espagne, pays aux économies difformes, pays mal développés, en voie accélérée d’appauvrissement pour le second.


N’y surnage plus qu’une poignée d’établissements d’excellence (l’I.E. Business School en Espagne, la Bocconi à Milan), quelques pépites comme la Scuola Superiore di Studi Avanzati (SISSA) de Trieste ou la Libera Università San Raffaele de Milan, parmi des épaves qu’abandonnent, passeport en mains, les étudiants les plus doués et les chercheurs non résignés. Leurs points de chute sont désormais clairement balisés. Dans ces pays de destination, l’enseignement supérieur ne se limite pas à n’être qu’un centre de coût. Agissant à la manière d’un gigantesque incubateur où se cuisine la future société, l’enseignement conditionne la prospérité future. Surtout, il y prépare les esprits.

Quand sont recensées 1400 sociétés de haute technologie dans le périmètre immédiat de l’université de Cambridge en Angleterre, on en déduira que ce pôle scientifique d’excellence de 20000 étudiants, désigné meilleur établissement supérieur hors Etats-Unis par les classements internationaux, a su aimanter les sociétés innovantes, puis les irriguer avec ses diplômés à haute valeur ajoutée. Quand 1/5e des start-ups nées aux Etats-Unis ont germé sur les campus universitaires, la collectivité tout entière touche le dividende de ces développements.

Dans cette compétition planétaire pour les meilleurs chercheurs au départ des innovations les plus prometteuses, la Suisse figure dans le peloton de tête. Mieux vaut garder à l’esprit qu’en ce domaine, les acquis sont précaires. Réclamant une «ligue des champions» pour les universités suisses, Charles Kleiber, alors secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche, redoutait leur relégation dans une « quatrième ligue», scénario toujours possible, comme en témoignent tant d’établissements en Europe, hier renommés et aujourd’hui disparus de l’écran radar de l’excellence.

Phénomène aggravant, seuls ceux dans le peloton de tête captent la lumière. « Nous n’en savons rien, poursuivait Charles Kleiber, mais il faut se faire à l’idée qu’en dehors de ces extrêmes, il n’y a pas de terrain à occuper. Dans la société mondiale de la connaissance, où le savoir (heureusement) est le bien suprême, seules les meilleures universités survivront. Personne ne voudra financer la médiocrité.» Ces propos puisent dans le simple bon sens. En regard du bien immatériel que livrent universités et établissements supérieurs, le prix de revient de leur production reste néanmoins considérable. En Allemagne, les pouvoirs publics injectent 36 milliards d’euros dans le secteur. En Grande-Bretagne, les dépenses dans l’enseignement supérieur sont passées de 13 milliards de £ en 2001/2002 à quelque 23 milliards de £ en 2007/20086. En Suisse, les chiffres donnent pareillement le tournis : 9,7 milliards de francs pour l’année 2010/2011.

2003, le triomphe modeste de la Suisse

Sur l’ensemble du globe, 2003 est une borne dans l’histoire de l’enseignement supérieur. Cette année-là, un séisme a secoué un monde qui, hormis ses manifestations estudiantines qui en sont un de ses traits distinctifs, faisait peu parler de lui. A la surprise générale, un coup de baguette magique transforme la discrète université suisse en éclatante battante. Le monde entier de découvrir qu’à côté des Blue Chips nommées Cambridge, Yale ou Harvard, figurent les universités de Bâle, de Genève ou de Zurich et d’autres établissements aux noms improbables et encore mal connus, du grand public tout au moins : ainsi l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ou encore l’Eidgenössische Technische Hochschule Zürich (ETHZ), l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. L’inventeur du palmarès est un magicien, universitaire chinois myope aux solides épaules, docteur en chimie, diplômé de Queen’s University dans l’Ontario.

Pour pousser son pays vers des réformes nécessaires, le professeur Nian Cai Liu, directeur à Shanghai de l’Institut d’enseignement supérieur Jiao Tong, a élaboré le classement des 500 meilleures universités du monde entier. Parmi les qualités qu’ont retenues Nian Cai Liu et sa petite équipe pour monter sur le podium: la notoriété médiatique des établissements, leur ancienneté? Nullement. Selon le chimiste chinois un critère prime : la recherche scientifique, mesurée classiquement par le biais des publications et le nombre de brevets déposés, qui sont en effet de bons indicateurs de performance dans le secteur d’activités concerné. Le palmarès de Jiao-Tong est d’autant moins irréfutable qu’il est signé par des Chinois, que ne s’y devine aucune malignité chauvine et qu’il est vide pour ainsi dire d’établissements chinois.

Sitôt publié, le palmarès fait le tour du monde et les réactions fusent. A la surprise qu’a suscitée le billboard de 2003 succède la stupeur, notamment en Allemagne ou en Espagne, pays mal classés voire, pour le second, carrément hors course7. La stupeur s’accompagne parfois de réserve et d’indignation. Indignation outrée en France, dont les établissements supérieurs sont pratiquement tous absents de la décoction chinoise. Réserve feutrée en Suisse où le professeur David Gugerli, président de la commission stratégique de l’ETHZ, déplore qu’un classement, quel qu’il soit, « examine non pas ce qui est important, mais ce qui est mesurable ».

epfl,ethz,formation,françois garçon,l’enseignement supérieur,mooc,politique suisse,suisse,universitéMais en Suisse, c’est pourtant la surprise qui l’emporte. Qui pouvait imaginer que derrière les incontournables universités américaines, que talonne un gros peloton d’universités britanniques déjà célèbres, les établissements helvétiques tutoyaient les meilleurs ? Certainement pas ceux qui, dix ans plus tôt, ironisaient sur la luxueuse médiocrité des universités suisses: «Quant à comparer nos prestations académiques avec les meilleures universités américaines ou japonaises... mieux vaut s’abstenir pour ne pas être trop ridicules ! » Au diable les sarcasmes désormais ! La divine surprise de 2003 va même prendre des allures de consécration quand, les années suivantes, une salve de palmarès sur l’enseignement supérieur forgés cette fois dans les ateliers hollandais (Leiden) ou britanniques (Times Higher Education), trompettent des résultats voisins qui, à quelques détails, confirment le premier verdict chinois. Moulinant d’autres critères, les constats européens déclarent que l’enseignement supérieur suisse, circonscrit aux seules hautes écoles universitaires (HEU), fait bien la course en tête. Au fil des palmarès concurrents, le classement de 2003, le premier du genre au plan mondial, apparaît donc comme n’étant nullement farfelu, au contraire de ce que d’aucuns avaient prétendu, notamment en France, en Italie et en Allemagne, atterrés de constater vers quels abîmes les avaient plongés les classificateurs asiatiques.

Finalement, peu importe que les méthodologies manquent parfois de transparence, que les sciences humaines et sociales soient souvent zappées, que les experts bornent leur tamisage à seulement 1 ou 3% des établissements de la planète : désormais, au moment de choisir leur point de chute, les étudiants épluchent ces palmarès, non pas ceux se transvasant du collège à l’université faute de perspectives, mais ceux s’engageant résolument dans les études supérieures. Au final, ceux-là comptent, et ceux-là seuls.

Comme à l’accoutumée, leur triomphe, les Suisses l’ont eu modeste. Peu nombreux ont été les politiques ou les universitaires qui se sont publiquement félicités de ces résultats, rappelant à des Suisses peu enclins à l’exubérance la chance qu’avaient leurs enfants de faire des études dans des établissements classés pour 80% d’entre eux parmi les 120 premières universités de la planète. Pour mieux mesurer cette chance rappelons que, début 2013, quelque 17500 universités étaient recensées, démographie en hausse constante ne serait-ce qu’avec l’inauguration, cette même année, de deux nouvelles universités chinoises chaque semaine.

L’euphorie retombée, la question s’est alors posée : comment la Suisse, pays de 8 millions d’habitants, parvenait-elle à placer année après année et dans tous les palmarès, trois de ses douze établissements supérieurs parmi les cents premiers mondiaux quand l’Autriche voisine, de même démographie, n’en plaçait pas un seul ? Comment un pays de taille lilliputienne en regard des mastodontes japonais, italiens ou français, est-il parvenu à les surpasser ? Comment l’enseignement universitaire suisse fait-il jeu égal avec l’Allemagne, dont les performances dans des domaines aussi divers que le commerce, l’industrie ou l’ingénierie sont célébrées à longueur de colonnes dans la presse internationale ? Et par quel miracle non seulement parvient-elle à se situer «tout simplement au firmament mondial», selon le conseiller fédéral Didier Burkhalter, mais encore comment les établissements supérieurs suisses améliorent-ils leurs positions au fil des années, comme l’entrée de l’ETHZ dans le top 20 du classement de Shanghai à l’été 2013, quand d’autres, en France et en Italie notamment, poursuivent leur déclin?

Compte tenu du chemin parcouru, parler de miracle n’a donc rien d’exagéré. Dix ans auparavant, l’enseignement supérieur suisse était ignoré de tous! «En mai 1995, j’avais dû organiser à Washington une conférence de presse à l’occasion de la venue d’une délégation réunissant la crème des chercheurs suisses. Ce fut un fiasco. Aucun journaliste n’était venu», se souvient Xavier Comtesse, alors «sherpa» du secrétaire d’Etat Heinrich Ursprung. La suite est connue, notamment une politique offensive dans le domaine des HEU. Gnomes dans les années 1990, en l’espace de vingt ans les HEU suisses sont devenues des géants scientifiques reconnus par la communauté scientifique mondiale.

Les universités suisses ne se privent plus d’afficher l’excellence qui leur est prêtée. Dans sa brochure de présentation, l’université de Genève annonce fièrement : « L’UNIGE se profile parmi les trois meilleures universités généralistes leader du monde francophone et parmi les 150 meilleures des 20 000 universités au monde !»

Extrait du titre Formation: l'autre miracle suisse
De François Garçon
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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