18/05/2014

Naissance et mort, deux processus parallèles

Étonnamment, beaucoup de similitudes rapprochent la naissance et la mort. Ces deux événements sont les seuls communs à tous les êtres humains et à tous les êtres vivants. Dans les deux cas, la nature a tout prévu : elle a pris des mesures pour que les processus physiologiques se déroulent le mieux possible ; elle fait d’autant mieux son travail que la médecine ne s’en mêle pas. Or la réalité est tout autre.



NAÎTRE

On sait depuis longtemps que des processus biologiques compliqués se déroulent plus ou moins automatiquement pendant la grossesse et à la naissance. Ces dernières années, la recherche en biologie moléculaire a étudié minutieusement le développement embryonnaire ; elle a mis en lumière un nombre croissant de détails fascinants sur les mécanismes biologiques qui produisent un organisme humain complexe à partir d’un ovule microscopique. Nous connaissons aussi très bien ce qui se joue à la naissance : par exemple comment elle est pilotée par des hormones administrables artificiellement pour « provoquer » l’accouchement lorsqu’il tarde. En règle générale, la naissance suit donc un schéma exactement préparé par la nature pour maximiser les chances de survie de la mère et de l’enfant. Les sages-femmes expérimentées savent qu’elles doivent intervenir le moins possible pour que l’accouchement se déroule bien. Les interventions médicales ne sont nécessaires que dans une minorité de cas. Aux Pays-Bas, plus de la moitié des accouchements ont lieu à la maison sans assistance médicale ; or la mortalité des nouveaux-nés y est plus basse qu’en Italie qui détient le record européen des naissances par césarienne.

Une intervention médicale peut bien sûr s’avérer indispensable, par exemple quand le bébé se présente dans une position inadéquate ou si la mère a souffert de certaines maladies. Heureusement, rares sont les situations imposant de recourir aux technologies sophistiquées de la médecine des prématurés et de la médecine intensive. Il faut s’y résoudre quand l’enfant naît avec beaucoup d’avance sur le terme ou lors de grossesses multiples qui résultent presque toujours d’une insémination artificielle.

L’enjeu, c’est alors la survie du nouveau-né ainsi que la santé de la mère et du bébé. Les immenses progrès réalisés ces dernières années dans cette discipline permettent à des enfants pesant moins de 500 grammes à la naissance de survivre sans handicap sévère.

Malheureusement, la méfiance envers la naissance naturelle a progressé durant la deuxième moitié du 20e siècle ; avec pour conséquence une médicalisation croissante de la grossesse et de l’accouchement. Si l’utilité des investigations prénatales est indiscutable, leur fréquence élevée dans les pays industrialisés l’est moins. Les résultats de ces examens peuvent plonger les futurs parents dans une inquiétude excessive. La césarienne, souvent recommandée par les gynécologues (une naissance sur trois en Suisse), tend à remplacer les accouchements naturels. Pourtant les avantages de ceux-ci ont été redécouverts ces dernières années ; le succès croissant des maternités dirigées par des sages-femmes en témoigne.

MOURIR

borasio,bruno reichart,carl gustav jung,gian domenico borasio,mort,mort imminente,mourir,naissance,naître,vieLa mort est aussi l’aboutissement de processus biologiques que l’on commence à comprendre ou que l’on redécouvre depuis peu. Fait révélateur, la mort naturelle n’est pas mentionnée dans la classification internationale des maladies (CIM-10). Quand une personne meurt, il faut apparemment que ce soit d’une maladie. Mourir « de vieillesse », comme on disait autrefois, n’est pas dans le radar de la médecine contemporaine. Il n’est donc pas étonnant que les médecins se sentent obligés d’intervenir en permanence dans le déroulement du décès de leurs patients : ils ne savent pas – leur formation ne les y a pas préparés – qu’il existe un processus de mort naturelle : il se prépare, se reconnaît et s’accompagne ; et dans l’idéal il ne faudrait jamais le perturber.



Pas loin de 90% des personnes en fin de vie pourraient sans problème être prises en charge par des médecins de famille, avec l’aide de soignants professionnels et de bénévoles formés. Tous ces gens pourraient en principe mourir à la maison. Pour environ 10% des décès, des connaissances spécialisées en médecine palliative sont nécessaires, et la plupart de ces cas peuvent être suivis à domicile par des équipes mobiles de soins palliatifs. Seulement 1 à 2% des personnes en fin de vie doivent être traitées dans une unité spécialisée de médecine palliative. La complexité de leur situation exige parfois de recourir aux technologies les plus avancées de la médecine, mais avec le seul but d’alléger leurs souffrances.

Malheureusement la mort a aussi fait l’objet d’une médicalisation croissante durant la deuxième moitié du 20e siècle. Les succès époustouflants de la chirurgie et des soins intensifs ont fait naître un sentiment de toute-puissance dans le corps médical. Si bien que la mort finit par être considérée comme une ennemie et son arrivée est ressentie comme un échec, voire une vexation narcissique. « Je hais la mort ! » proclame Bruno Reichart. Le plus célèbre chirurgien cardiaque allemand s’exprimait ainsi dans une interview à Die Zeit en 2007. Cette attitude, encore répandue dans les hôpitaux des pays occidentaux, a causé et provoque encore des souffrances inutiles à bien des patients et à leurs familles. Elle est aussi responsable des frustrations et du surmenage de tant de médecins et infirmiers. Exactement comme pour la naissance, cette évolution erronée a fini par entraîner une prise de conscience. Notre appréhension de la mort change.

On « redécouvre » dans la mort naturelle et l’accompagnement des personnes en fin de vie une mission ancestrale de la médecine. Une maxime attribuée à plusieurs auteurs au cours des siècles redevient tout à fait actuelle : le médecin « guérit quelquefois, soulage souvent, console toujours ». A la « naissance en douceur » répond l’aspiration, largement partagée, à une « mort douce ».

Le sens de la mort naturelle, les moyens de s’y préparer, les mesures à prendre et les erreurs à ne pas commettre au moment crucial feront l’objet des chapitres suivants.

EXPÉRIENCES DE MORT IMMINENTE

Les expériences de « mort imminente » intriguent. Ce phénomène est régulièrement commenté depuis longtemps. Carl Gustav Jung s’est penché sur ces expériences « extracorporelles » (out of body experiences) après en avoir vécu une personnellement. Plus récemment, des dizaines de livres et d’innombrables articles ont été consacrés à ce sujet. Un livre dont le titre est Mourir ne peut l’ignorer. J’accompagne des mourants depuis de nombreuses années et j’avoue que jamais je n’ai rencontré une personne ayant vécu pareille expérience. Mais la majorité des récits de « mort imminente » surviennent à la suite d’accidents, après des séjours aux soins intensifs ou de lourdes opérations, et non pas lors de passage dans des unités de soins palliatifs.

Les comptes rendus décrivent comment, sous narcose ou dans tout autre état troublé de la conscience, le sujet a la sensation d’être arraché de son corps et de pouvoir observer la situation de l’extérieur. Les témoignages narrent assez précisément les paroles, ainsi que les faits et gestes des personnes présentes (par exemple l’équipe chirurgicale). Une image revient souvent : celle d’un tunnel au bout duquel brille une forte lumière ; des sujets y reconnaissent des parents décédés ou y associent des figures religieuses. Il règne une sensation de paix et de bien-être, si bien que les témoins disent souvent avoir trouvé pénible de « revenir » dans leur corps. Il n’est pas possible de tirer des conclusions de ces expériences car elles ont toutes en commun que les témoins ne sont justement pas morts. Une explication neurophysiologique plausible de ce phénomène est avancée, mais elle reste controversée.

Une chose est toutefois certaine : ceux qui ont approché ainsi la mort confient que désormais ils la redoutent moins et qu’ils sont plus calmes face aux épreuves. Leurs témoignages nous invitent donc à considérer ce phénomène sous un angle positif. Car tout ce qui diminue la frayeur de la mort aide les gens à vivre.

Extrait du titre Mourir
De Gian Domenico Borasio
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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