18/05/2014

Le livre: un monde en ébullition

Le monde de l’édition en Suisse romande est aujourd’hui en effervescence et fait la Une de l’actualité.En mars 2012, la loi fédérale sur la réglementation du prix du livre était refusée par le peuple suisse (mais acceptée largement en Suisse romande d’où était parti le combat), dernier acte d’un débat public nourri autour de la dérégulation du marché du livre entamée au cours des années 1990.



Quelques semaines plus tard, la Commission de la concurrence (COMCO) dénonçait dans un rapport accablant les pratiques cartellaires des diffuseurs français en Suisse romande et l’inflation artificielle sur les prix des livres importés. Pointant du doigt les contrats d’exclusivité qui lient éditeurs et importateurs ainsi que les entraves faites aux importations parallèles, la Commission confirme ses attendus en juin 2013. Elle oblige dix diffuseurs à revoir leurs pratiques commerciales et inflige des amendes pour un montant total de 16,5 millions de francs suisses: différents recours devraient maintenir cette problématique pendante au cours des prochains mois, voire des prochaines années.

L’édition littéraire régionale tire son épingle du jeu avec le phénomène Joël Dicker. Publié en 2012, le roman de ce jeune auteur genevois La Vérité sur l’affaire Harry Quebert est couronné par le Grand Prix du Roman de l’Académie française et, après avoir figuré dans le dernier carré pour le Goncourt, par le Goncourt des Lycéens. Fruit d’une coédition de Fallois et L’Age d’Homme, l’ouvrage va occuper pendant de nombreuses semaines la tête des meilleures ventes à l’échelon francophone : en août 2013, soit une année après sa sortie, on comptabilise 650000 ventes en français et en grand format dont plus de 80 000 exemplaires ont été écoulés sur la seule Suisse romande. A la même époque, les droits de traduction avaient été achetés dans vingt-neuf pays et trente-trois langues.

Enfin, plusieurs initiatives récentes visent à mieux coordonner les politiques de soutien en faveur du livre et valoriser le patrimoine éditorial et littéraire au niveau régional. Au lendemain de l’échec de la votation de 2012, le conseiller d’Etat genevois Charles Beer – président de Pro Helvetia depuis 2014 – lance l’idée d’une Fondation romande pour le livre qui, sur le modèle de ce qui existe déjà pour le cinéma, permettrait d’harmoniser les mécanismes de soutien au niveau régional. A l’échelon vaudois, un collectif constitué de vingt-deux éditeurs développe un manifeste pour demander, après un état des lieux, une véritable politique culturelle à l’échelon cantonal ; quelques chiffres intéressants concluent le rapport: «Avec un rythme de production annuel d’environ 620 titres en moyenne, [...] ces éditeurs représentent environ le quart de la production globale annuelle de livres suisses de langue française (environ 2400 en moyenne, selon la Bibliothèque nationale suisse). [...] Une part importante de cette production se vend à l’étranger, puisque pour huit de ces éditeurs l’export représente 40 à 70% de leur volume de ventes. Pour quatre éditeurs, elle est de l’ordre de 20 à 35% » (Pour une politique culturelle de soutien et de promotion du livre par l’Etat de Vaud, 7 mars 2013).

Parallèlement, la Commune de Lausanne lance un ambitieux projet de Maison du livre et du patrimoine qui devrait regrouper, à l’horizon 2016, une bibliothèque et un centre patrimonial tout en mettant en valeur la politique lausannoise du livre. En été 2013, c’est la Maison de l’écriture qui ouvre aussi ses portes au pied du Jura, à Montricher. Initiée par l’éditrice Vera Michalski et conçue par l’architecte Vincent Mangeat, cette cité en pleine nature est organisée autour d’une bibliothèque sur cinq étages et bientôt d’une succession de cabanes suspendues à la canopée qui devraient accueillir, en résidence, des écrivains du monde entier.

Un milieu méconnu des lecteurs

asdel,comco,édition,lecteur,librairie,numérique,slesr,suisse romande,vallottonS’il fait parler de lui, le monde du livre en Suisse romande reste toutefois largement méconnu, voire peu considéré. Les études sur son histoire sont encore rares tandis que le chercheur est confronté à un déficit chronique de données économiques et statistiques pertinentes sur ce marché, telles qu’il en existe en Suisse allemande ou dans d’autres pays européens. Quant aux acteurs, force est de constater qu’ils ne sont guère perçus dans leur hétérogénéité, comme en témoignent les nombreuses idées reçues et les raccourcis qui ont émaillé la campagne référendaire de 2012. Les conditions de travail et les difficultés au quotidien restent ignorées, de même que certaines particularités de la filière du livre en Suisse romande. Dans cette aire géographique, la librairie dépend pour 80% d’ouvrages importés de France; des ouvrages dont le prix d’origine est souvent majoré en Suisse de 30 à 50% par l’existence d’une tabelle, soit une plus-value recouvrant le taux de change, les frais de douane, les frais de distribution (dans les deux sens, soit livraisons et retours) ainsi que les marges des diffuseurs et libraires. Ce différentiel saute aux yeux de tout acheteur en librairie dans la mesure où, en France, la loi Lang prescrit que le prix du livre doit figurer – en euros et en quatrième de couverture – sur chaque volume mis en vente : le consommateur suisse, amené à subir des prix majorés pour toute une série de produits, le vérifiera de visu pour le livre, les prix en euros des médicaments ou de la viande ne figurant pour leur part ni sur l’emballage ni sur le steak lui-même ! La vox populi s’en prend ainsi régulièrement aux libraires en concluant un peu vite que la différence de prix constitue leur marge !

La démarche privilégiée dans cet ouvrage entend replacer les évolutions actuelles dans une perspective historique de plus longue durée : une focale large qui doit permettre de distinguer les logiques structurelles propres à un marché francophone non français et les phénomènes plus conjoncturels, liés aux transformations radicales que connaît le monde du livre depuis deux décennies. Différentes recherches antérieures sur le monde éditorial romand nous ont familiarisé avec ce milieu mais aussi avec les ressources documentaires propres à en reconstituer l’histoire. En l’occurrence, et outre l’accès à quelques fonds privés, la consultation des archives de l’association professionnelle régionale – la Société des libraires et éditeurs de la Suisse romande (SLESR), créée en 1866, qui devient l’Association des diffuseurs, éditeurs et libraires (ASDEL) en 2003 – aura été précieuse. L’autre parti pris consiste à développer une approche multisectorielle soulignant l’interdépendance des enjeux techniques, économiques, politiques et culturels qui ont influé sur le marché suisse du livre au cours des trente dernières années.

En nous appuyant sur de nombreux entretiens menés avec les différents protagonistes de la chaîne du livre, on s’interroge sur les véritables éléments de rupture dans la situation que connaît actuellement le marché du livre en Suisse romande et sur les acteurs, outre les représentants de la branche, qui ont pesé et pèsent aujourd’hui encore sur son évolution. Une réflexion dont les principaux jalons sont constitués par l’observation d’un durcissement de la politique de la concurrence, des ajustements constants des politiques de soutien – étatique ou privée ; communale, cantonale ou fédérale –, des bouleversements économiques et culturels entraînés par la révolution technologique actuelle ou encore l’évolution des pratiques de lecture et de consommation.

Extrait du titre Les batailles du livre
De François Vallotton
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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