22/01/2014

Habiter le patrimoine

Les travaux de l’architecte Philippe Gueissaz dans le domaine de la transformation de constructions qui font partie du patrimoine jurassien – fermes, ateliers, petites usines, mais aussi villas, écoles et autres genres de bâtiments – constituent le contexte de quelques réflexions qui posent le problème de la réaffectation de manière générale, ou mieux qui mettent en exergue différentes facettes de ce problème. Si ces travaux se prêtent à des études de cas, les stratégies qui les sous-tendent ne se limitent pas au patrimoine jurassien ni même aux seules constructions que l’on peut qualifier de patrimoine vernaculaire. Il s’agit d’une « manière de penser l’architecture » qui prend forme dans ces fermes ou ateliers transformés en logements autour de Sainte-Croix, lieu où travaille l’architecte.


Le patrimoine du Jura vaudois

« Une part importante […] du patrimoine architectural du canton se trouve dispersée sur le territoire […] Nombre de bâtiments de valeur, héritages de modes traditionnels d’exploitation révolus, ne sont plus utilisés, ou plus adaptés aux besoins. Cette situation conduit souvent à leur abandon, compromettant ainsi leur conservation à long terme. » Ainsi commence un guide du canton de Vaud édité à l’attention des communes, concernant les bâtiments dignes de protection situés hors des zones constructibles, qui pourraient bénéficier d’un changement d’affectation pour autant que ce soit la seule manière d’assurer leur sauvegarde. « Cela ne sera cependant possible que si le bâtiment est […] transformé dans le respect du caractère qui constitue sa valeur. »

Cette problématique est au centre de notre ouvrage, et les exemples documentés dans sa deuxième partie répondent à cette condition, indépendamment d’où ils se trouvent. C’est en effet ce respect qui guide le travail de leur architecte, Gueissaz, pour préserver le patrimoine de « sa » région, mais pas seulement, car ce qui le motive, ce sont des réflexions architecturales autant que des considérations patrimoniales. Pour lui, la transformation d’une ferme ou d’un atelier mécanique est avant tout un problème architectural : la mise en relation des trois domaines vitruviens « firmitas, utilitas, venustas » ou, dans les termes de l’architecture moderne, « construction, fonction, forme ». Seulement, et cela distingue la transformation d’un bâtiment de sa construction, la relation en question est déjà établie et la tâche de l’architecte consiste à la modifier selon les nouveaux besoins, avec le moins de mesures possible. Là est en tout cas la conviction de cet architecte.

Le guide cité ne concerne pas les bâtiments classés, ceux qui sont protégés par les Monuments historiques, mais les bâtiments qui témoignent de la vie de tous les jours ou, selon les termes du guide, « des relations particulières instaurées au fil des siècles par les communautés avec leur territoire ». Hors des zones constructibles, ces bâtiments sont en grande partie construits en fonction de l’économie rurale – fermes, granges, fenils –, mais ils sont aussi d’origine artisanale, industrielle ou institutionnelle – ateliers, usines, écoles et autres. Outre les bâtiments, le patrimoine comprend également des aménagements extérieurs tels que haies, murs, vergers, potagers, « éléments qui font partie intégrante de leur identité ». Il est donc essentiel, continue le guide, de ne pas se limiter à considérer les bâtiments de manière isolée. « De plus, toute transformation […] d’une construction jugée digne d’être protégée doit viser un double objectif : lui permettre de s’adapter à l’évolution de l’activité humaine, sans pour autant que les interventions ne viennent affecter […] les caractéristiques qui constituent sa valeur. »

Le document dont nous citons ces quelques passages s’adresse aux communes et leur donne un cadre pour le traitement de demandes de construction dans les zones non constructibles. Mais les réflexions à la base des mesures administratives dans ces zones sont également valables dans les zones où la transformation de bâtiments qui ne sont pas protégés par les Monuments historiques ne rencontre pas d’obstacle légal. Telles les conditions générales sur le changement d’affectation qui demandent que « toute transformation d’une construction jugée digne d’être protégée […] s’effectue en considérant l’ensemble des composantes du système auquel appartient le bâtiment (valeur architecturale et valeur de situation), tenant compte des qualités esthétiques, du développement historique du site et de ses caractéristiques socio-culturelles ».

Le patrimoine vernaculaire

Les bâtiments dont il est question dans ce document appartiennent à un patrimoine que l’on peut appeler vernaculaire. Ils ont peu d’importance au niveau architectural, mais ils sont les traces de l’histoire de la vie de tous les jours, des besoins simples qui la commandent. Les types que ces bâtiments représentent prennent forme selon les habitudes qui déterminent cette vie, et d’autre part ils donnent une forme spatiale à ces habitudes.

Mais la vie, et par conséquent la manière d’habiter et de travailler, change et rend obsolète, dans une certaine mesure, des bâtiments qui, au moment de leur construction, correspondaient pleinement aux besoins de leurs habitants. Il peut arriver, et nous en parlerons plus loin, qu’un bâtiment épouse si étroitement son affectation que la possibilité d’une réaffectation soit difficile, ou alors demande une intervention lourde qui menace de détruire sa valeur patrimoniale. A l’exception de ce cas cependant, les bâtiments dépassent leur affectation et permettent de ce fait l’adaptation à un nouvel usage selon des variables objectives telles que son état ou ses matériaux, ou des variables plus subjectives telles que sa valeur historique, architecturale ou esthétique. En outre, l’usage d’un bâtiment est la condition nécessaire pour sa préservation comme élément du patrimoine. De là se pose la question de la compatibilité de sa structure constructive, spatiale et architecturale qui répond aux conditions d’un usage déterminé, aujourd’hui obsolète, avec un nouvel usage qui doit s’inscrire dans cette structure sans lui imposer des conditions propres allant jusqu’à la détruire, même partiellement.

architecture,bernard zurbuchen,gueissaz,jura vaudois,martin steinmann,patrimoine habité,patrimoine vernaculaire,philippe gueissaz,piranèse,steinmann,zurbuchenNous sommes là au coeur de la problématique traitée dans ce livre : la relation dialectique entre le contenant et le contenu. « L’obsolescence agit comme déstabilisateur […] du bâtiment. Il brise en quelque sorte la relation qui existe entre le contenant et le contenu. Il crée un vacuum au niveau du contenu qui est la justification de l’existence du bâtiment. (On construit pour un but précis.) L’absence de cette relation peut signifier une menace d’abandon et de […] destruction du bâtiment. D’autre part cependant, la perte de fonction n’appauvrit pas le bâtiment mais lui donne la chance de s’intégrer à notre propre culture. Dans cette optique, on accepte mieux le caractère éphémère du contenu que celui du contenant. »



Réutilisation de matériaux et de formes

Aux deux formes d’obsolescence que sont la forme matérielle et la forme fonctionnelle, il faut en ajouter une troisième, l’obsolescence qui est donnée quand un bâtiment ne répond plus aux valeurs culturelles de son propriétaire. Les raisons peuvent être multiples, allant de l’esthétique à l’idéologique, et elles peuvent conduire à l’adaptation du bâtiment à un autre registre formel. Un exemple prestigieux est la basilique San Giovanni in Laterano à Rome. Construit au IVe siècle par l’empereur Constantin, l’imposant édifice se trouvait en mauvais état au XVIIe siècle ; il fut consolidé par Francesco Borromini et, en même temps, adapté aux idées de son temps par l’utilisation de formes baroques. A cette fin, les colonnes romaines de la structure porteuse furent remplacées par des pilastres qui articulent dès lors l’intérieur en une suite d’arches et de niches.

Revenons sur la relation d’un bâtiment comme structure spatiale avec son usage comme structure comportementale, et une éventuelle obsolescence au niveau de la fonction qui demande de revoir les deux termes de cette relation. Par sa nature, le contenant, la structure spatiale, est plus stable, même si une fonction comme l’habiter n’a pas fortement changé dans ses besoins essentiels (ce qui a changé, ce sont les « machines », les installations qui soutiennent cette fonction, mais les installations ellesmêmes ont peu d’influence sur l’évolution des types). Dans l’histoire de l’urbanisme, le problème de l’obsolescence fonctionnelle s’est toujours posé ; à l’intérieur, les villes ont toujours évolué par la réutilisation de leurs bâtiments et par l’adaptation de ceux-ci à des besoins nouveaux.

San Giovanni in Laterano, transformation de Borromini, 1646-1650, gravure de Pietro Ruga

Depuis quelques années déjà, la réutilisation de bâtiments est devenue un thème important dans le débat sur un développement responsable de nos villes, cela sous la notion de « durable » qui met en relation l’économique, le social et l’écologique. Nous ne voulons pas entrer ici dans ce débat, mais plutôt le prendre comme fondement éthique d’une démarche qui touche aussi, comme un aspect du social, à la préservation du patrimoine et en particulier du patrimoine vernaculaire. Sous cette dernière désignation se rangent les bâtiments qui, regardés d’un point de vue architectural, n’ont que peu de valeur et sont de ce fait menacés de démolition, mais qui témoignent, en tant que types, de la vie de tous les jours d’une région, de la manière de travailler et d’habiter en premier lieu. C’est ce qui, avec les terrains qui les entourent, les constitue en patrimoine. Et la préservation de ce patrimoine demande que les bâtiments soient affectés et, là où il le faut, adaptés à une affectation différente de celle qui avait déterminé leur forme.

Cette démarche n’est pas nouvelle, même si le raisonnement qui la fonde, ou mieux le besoin d’un tel raisonnement, appartient à notre temps. De fait, la réutilisation de bâtiments est une pratique normale dans l’histoire de la ville. Les raisons sont simples, à commencer par l’économie des matériaux, qui coûtaient cher jusqu’au XXe siècle, plus cher que la main-d’oeuvre. Ne parlons pas de l’exploitation de bâtiments comme « carrière », ce qui fut le sort de l’énorme abbatiale romane de Cluny III du Xe siècle : elle fut vendue après la Révolution à un entrepreneur de construction qui la fit sauter en grande partie en 1810. Ne parlons pas non plus de l’utilisation de colonnes romaines dans des centaines d’églises des débuts du christianisme, comme dans la basilique San Giovanni in Laterano, dont les images figurant l’intérieur avant la transformation par Borromini montrent des chapiteaux de différents ordres. Une raison autre que celle de l’économie primait parfois. En pratiquant de tels spolia, les bâtisseurs s’assuraient le prestige des édifices d’où venaient ces pièces, à l’exemple de San Marco avec ses 145 colonnes provenant du pillage de Constantinople de 1204, par lesquelles Venise s’affirmait comme successeur légitime de l’Empire romain d’Orient.

Il paraît que les commandants de la marine vénitienne arrivaient sur place avec une « liste des courses » précisant le nombre, les tailles et les couleurs des colonnes qui depuis décorent la façade de l’église donnant sur la grande place. Dans un registre beaucoup plus banal, nous connaissons tous ces poutres où des traces d’une autre construction prouvent que tant que les matériaux d’un bâtiment obsolète étaient en bon état, on les réutilisait de manière pragmatique : ces traces n’étaient pas des signes – les poutres qui les portent sont parfois à peine visibles. Non, ces matériaux étaient là, c’est tout. Mais, même dans ce cas, pouvons-nous vraiment exclure que de tels éléments trouvés soient utilisés aussi comme signes, comme éléments destinés à signifier la « biographie » de la maison ? Il suffit de penser aux sols industriels de ciment ou de bois présentant les empreintes des machines comme des stigmates, même si celles-ci ne sont pas d’ordre politique comme les colonnes de San Marco, mais romantique.

Giovanni Battista Piranesi : veduta degli avanzi del Foro di Nerva, veduta du Roma, pl. 95

Réutilisation de structures

L’attitude qui se manifeste dans cette pratique détermine aussi le rapport aux bâtiments qui pour une raison ou une autre sont obsolètes, soit qu’ils aient perdu leur affectation, soit qu’ils ne répondent plus aux critères de l’affectation devenue leur. Dans ce deuxième cas, habituel dans l’histoire de nos villes, les maisons sont transformées pour répondre à la demande de plus de place ou plus de confort : elles sont élevées par de nouveaux étages et étendues à l’arrière par des ailes dans la cour, et l’on change la structure spatiale – l’expression fondamentale d’un mode de vie – dans les limites de ce que la structure constructive permet. Ainsi les villes évoluent sur elles-mêmes, sur le parcellaire qui détermine leur morphologie et sur les bâtiments qui, par leur typologie, correspondent au parcellaire.

Ce n’est pourtant pas la seule manière par laquelle les bâtiments peuvent s’adapter à des besoins modifiés. Ceux qui ont perdu leur affectation sont utilisés autrement, ils sont réaffectés, soit à l’intérieur de la structure spatiale existante, soit en transformant celle-ci, afin de mieux répondre aux nouveaux besoins. La réutilisation de bâtiments ne concernait – et ne concerne – pas seulement les maisons d’une ville, mais aussi des édifices de tout genre. Pensons à la pratique de construire des maisons contre les remparts et d’ouvrir dans leurs murs des fenêtres, plus tard, quand les remparts avaient perdu leur raison d’être. Pensons au cas spectaculaire du palais de Dioclétien à Split : construit en 295-305 sur 30 000 mètres carrés comme résidence de l’empereur romain en retraite, il fut transformé en forteresse habitée après la mort de l’empereur, puis adapté successivement à des besoins changeants par la construction de maisons dans la structure porteuse de son énorme ensemble.

Dans ce dernier cas, une affectation a remplacé une autre, sans qu’il reste des traces de la vie du palais ; au niveau de la forme par contre, les deux affectations successives s’imbriquent par des éléments architecturaux qui renvoient, comme signes, à deux moments différents de la vie de ce bâtiment. Ainsi, les espaces entre les grandes colonnes sont murés et les fenêtres ouvertes dans les murs parlent de l’étonnant sort de cet édifice romain. Dans certaines gravures de Piranèse représentant des monuments de l’Antiquité à Rome, par exemple la « Veduta degli avanzi del Foro di Nerva », on voit, au niveau des fonctions, des transformations semblables, souvent de temples en simples maisons. Au niveau des formes architecturales par contre, les deux moments de la « biographie » de ces bâtiments se superposent pour former un palimpseste marqué par d’étonnants contrastes.

Extrait du titre Le patrimoine habité
De Philippe Gueissaz, Martin Steinmann et Bernard Zurbuchen
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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