27/12/2013

Architectures catalanes des années 1950

23499673-spain--circa-1955-a-stamp-printed-in-spain-shows-francisco-franco-circa-1955.jpgLe Catalan Francesc Català-Roca (1922-1998) est aujourd’hui reconnu dans toute l’Espagne comme l’un des photographes majeurs de l’après-guerre. Premier représentant de sa discipline à justifier le Prix national des arts plastiques en 1983, il a vu récemment sa position confirmée par d’importants recueils et expositions posthumes. Son historiographie encore embryonnaire souligne l’exceptionnelle polyvalence de son oeuvre. Y dominerait, sous une forme assimilée au photoreportage, une vision à la fois poétique et critique de la société espagnole et des profondes mutations qui l’ont progressivement traversée à partir des années 1950 pour s’accélérer après la chute de la dictature franquiste.


Mais d’autres composantes inséparables de son système sont à redécouvrir, dont une aptitude à mettre en images fortement différenciées et également efficaces des thèmes très personnalisés, tel le travail du plasticien, ou réputés plus techniques et documentaires comme l’architecture.

La trajectoire de Català s’inscrit d’ailleurs dans une tradition dynastique aux orientations complémentaires. Elle englobe le frère Pere (1923-2009), documentaliste/historien émérite du patrimoine construit, plus accessoirement la soeur María Àurea (1921-1994), retoucheuse du clan passée à la peinture et à l’illustration; elle se poursuivra avec deux fils encore actifs, Andreu et Martí Català Pedersen. Surtout, la fratrie Català-Roca tient sa formation du père, Pere Català i Pic (1889-1971), photographe industriel et commercial mais aussi familier des milieux avant-gardistes (ADLAN/Amis de l’art nouveau, architectes du GATCPAC), relais de la Nouvelle photographie en Catalogne, puis chef de la propagande auprès de la Généralité républicaine pendant la guerre civile, discrètement retiré ensuite dans l’écriture et d’inoffensives pratiques publicitaires. Celles-ci sont également, avec la photographie mortuaire et la reproduction d’art, une école de rigueur et le pain quotidien du jeune Francesc au cours des années les plus obscures du franquisme.

L’autonomie se concrétise avec l’ouverture d’un atelier personnel en 1948, puis avec des cycles d’images barcelonaises rapidement distinguées (prix de la Ville de Barcelone en 1950 et 1952), y compris deux courts métrages tournés en 16 mm. Català-Roca noue alors des contacts parmi les intellectuels et les critiques locaux les plus dynamiques, fussent-ils d’extraction phalangiste (par exemple autour de l’hebdomadaire culturel Revista où Francesc officie régulièrement en 1952- 1953, puis de son concurrent Destino), parmi les plasticiens (Dalí, Miró, jeune groupe Dau al Set) et les architectes (Grup R). Tous incarnent solidairement, dans le cadre du régime franquiste qui en attend un profit symbolique, la «modernisation» de la culture et son ouverture aux valeurs occidentales, sinon démocratiques. Sans compter l’affirmation officiellement proscrite du fait catalan et de ses spécificités. Ainsi sont bientôt réunis les principaux horizons de référence qui vont orienter quatre décennies durant la pratique du photographe.

 

Sa réputation de Cartier-Bresson espagnol, pourvu d’un rare sens de l’«instant», s’établira en réalité au fil d’une incessante exploration de l’en - semble du territoire national et de ses activités humaines, tant urbaines que rurales, transcrite dans la presse puis, plus durablement, dans une vingtaine de livres essentiellement en noir et blanc, soutenus par des textes de qualité. La commande et le prétexte en sont généralement «touristiques»; leur valeur est certes formelle mais aussi chorographique, sociologique et patrimoniale, dans les limites consenties par le contrôle politique. Le thème du travail y est omniprésent, singulièrement artisanal, une dimension que Català-Roca développera dans une série d’ouvrages spécialisés des années 1970 repris par plusieurs éditeurs étrangers. Il s’agit d’abord de la céramique populaire, en collaboration avec son ami J. Llorens Artigas, figure tutélaire de la discipline en Catalogne, riche en ressources plastiques, texturales et architectoniques, puis du meuble et de bien d’autres techniques que son éditeur Blume l’enverra imager en fin de décennie jusque dans les deux Amériques. La fonction documentaire s’y conjugue avec un regard esthétique et social caractéristique de tous ses engagements

Architectures

Une démarche parallèle le conduit à observer des activités «artistiques» plus personnalisées impliquant le mouvement – dont la danse et jusqu’à la tauromachie, objet d’un livre en 1968 – ou une perception en mouvement, soit prioritairement la sculpture et autres pratiques tridimensionnelles : il en transcrit les valeurs visuelles, matérielles et spatiales propres en séquences photographiques plus ou moins détaillées, voire par le truchement du film (10 courts métrages de 1969 à 1978, consacrés à Artigas, Miró, Guinovart et Chillida). Cette approche rejoint à bien des égards la formule «cinéphotographique» dite en espagnol Fotoscop – lenguaje visual, une narration purement visuelle et sérielle mais quelque peu «mécanique ». Elle a été mise en oeuvre dès les années 1950 mais surtout autour de 1970 aux éditions Polígrafa par Joaquim Gomis (1902-1991, autre pionnier catalan de la photographie moderne, maître du «fragment») et l’entrepreneur culturel Joan Prats dans une vingtaine de livres d’art et d’architecture de diffusion internationale, Gaudi en tête.

Le cas échéant, Català-Roca leur fournit certaines photos ou le matériel intégral (Miró sculpteur, Les espaces de Chillida, dont la modeste construction d’acier Iru Burni justifie à elle seule 40 images); il en risquera lui-même en 1977 une variante plus libre dans son ouvrage sur la Fondation Miró de Josep Lluis Sert. De fait l’expérience préalable de l’architecture, où s’impose à une autre échelle le déplacement, le temps et donc la représentation séquentielle, est venue conforter ce regard. Car l’espace construit a d’emblée occupé une place centrale dans l’oeuvre du photographe, là encore sous des formes différenciées et complémentaires: ses travaux primés en 1950 traitaient de l’environnement urbain barcelonais, son premier livre, en 1952, de la Sagrada Familia (doublé d’un film emblématiquement intitulé Piedras vivas, jamais diffusé); Gaudi architecte et sculpteur continuera de le solliciter à divers titres, jusqu’à la monographie d’Ignasi Morales de Solà de 1983, de diffusion mondiale, presque exclusivement en couleur.

De même les recueils «touristiques» amplifient régulièrement l’architecture traditionnelle, monumentale et surtout vernaculaire, par ailleurs cadre inséparable des activités artisanales photographiées pour l’éditeur Blume. Et c’est à un registre patrimonial à peine plus savant qu’il a consacré ses deux volumes majeurs des années 1960, Les cases pairals catalanes (architecture paysanne domaniale) et Els monestirs catalans — donnant aussi à voir la composante humaine de la vie monastique — pour ne pas parler des séries ultérieures sur l’histoire de l’art national. Quant à la photographie d’architecture contemporaine, très pratiquée elle aussi, elle vaut à Català-Roca une visibilité moindre ou en tout cas plus diffuse, conforme au statut de la discipline. Ses rarissimes publications en nom propre sur ce terrain sont tardives (Fondation Miró, Pavillon barcelonais de Mies van der Rohe), à un moment où ses images commencent à nourrir massivement – à titre rétrospectif – l’histoire désormais close du «renouveau de l’architecture catalane» des années 1950.

Cet apport est d’autant plus indispensable que notre photographe, davantage que ses concurrents barcelonais Sender, Publifoto ou Plasencia, a été vingt années durant le principal interprète de ce mouvement alors considéré comme l’un des plus originaux à l’échelle européenne. Autant dire que le regard de Català-Roca en a orienté la perception globale et la reconnaissance internationale. Il en a souvent établi les images «originelles », à valeur de référence, agréées par les architectes comme les plus conformes à leurs intentions avant toute altération due au temps et aux usagers. Mais celles-ci ont d’abord été diffusées presque anonymement par une presse professionnelle – à commencer par les Cuadernos de arquitectura/Cuaderns d’arquitectura de l’influent Collège des architectes de Catalogne (COAC) – très avare d’attributions et de crédits, à un moment où le rôle de la photographie d’architecture se faisait pourtant déterminant. Or le COAC deviendra précisément en 2008 le dépositaire exclusif de ses archives, tous secteurs confondus (plus de 200 000 négatifs, des milliers de planches contact), en charge de leur catalogage et de leur exploitation. On peut donc espérer bientôt une valorisation – entre autres – de leur versant architectural, traité de façon marginale dans la littérature, les expositions et jusque dans les Mémoires du photographe publiées en 1995.

Català-Roca, ses architectes et la collection Sartoris

C’est avec le Grup R (1951-1958), fer de lance de la «rénovation» catalane, que la collaboration de Català-Roca est la plus précoce et que la connivence est la plus évidente. Ses membres fondateurs, Oriol Bohigas, Josep Antoni Coderch, Joaquim Gili, Josep Maria Martorell, Antoni de Moragas, Josep Pratmarsó, Josep Maria Sostres et Manuel Valls, nés entre 1912 et 1925, y mettent en oeuvre des options diverses mais complémentaires: outre la mémoire du GATCPAC fonctionnaliste d’avant-guerre, l’impact des modèles respectivement «rationalistes» ou «organiques» – dans leurs définitions évolutives des années 1950 – s’y croise avec des références régionales, y compris «modernistes», au sens catalan, et vernaculaires. Le débutant Català se voit confier l’image de la plupart des constructions du groupe. Equipé d’une modeste chambre 13 x 18 ou, gage de souplesse, d’un 6 x 6 Rolleiflex – auquel succédera un Hasselblad –, il maîtrisera rapidement les contraintes techniques et représentatives du genre. La rigueur mais aussi la grande liberté avec lesquelles il opère – en fonction des particularités de l’objet et bien sûr des intentions, ou des consignes, de l’architecte – le situeront parmi les principaux rénovateurs internationaux de la photographie d’architecture de son temps, comme Lucien Hervé en France ou Armando Salas Portugal et Guillermo Zamora au Mexique, voire, avec de tout autres moyens, Julius Shulman en Californie.Tels sont les premiers aspects de son oeuvre que documente la sélection reproduite dans le présent ouvrage, issue du fonds Sartoris des Archives de la construction moderne (Acm) de l’EPFL.

On rappellera que l’architecte italo-suisse Alberto Sartoris (1901-1998) a constitué, trente années durant, une collection de photographies d’architecture riche de plus de 8 000 pièces pour illustrer son entreprise de promotion du Mouvement moderne, couronnée par les trois volumes de l’Encyclopédie de l’architecture nouvelle (1948- 1957). Gérée par les Archives de la construction moderne, la collection est en grande partie accessible online (http://athanase.epfl.ch). La production espagnole y est représentée par plus de 600 tirages originaux, dont les deux tiers illustrent la «nouvelle école catalane» jusqu’en 1958. Ils témoignent aussi du rôle de mentor qu’a joué dès 1949 Sartoris auprès de divers milieux espagnols dans le processus de la «rénovation» – en concurrence avec d’autres personnalités européennes parfois antagonistes –, puis des relations étroites qu’il a continué d’entretenir avec certains membres du Grup R ou leurs confrères, tels Francesc Barba Corsini ou Francesc Baldrich Tibau.

alberto sartoris,antoine baudin,architectures catalanes,baudin,català- roca,collection sartoris,francesc baldrich tibau,francesc barba corsini,joan prats,llorens artigas,sagrada familiaCe corpus certes restreint est aussi exemplaire, car choisi par les architectes eux-mêmes pour leur promotion internationale. Il comprend quelque 250 tirages de Català-Roca, dans les formats 18 x 24, plus rarement 24 x 30 cm. Mais seuls 75 d’entre eux sont signés ou formellement attribués au verso; le nom du photographe n’apparaît pratiquement jamais dans la correspondance des architectes avec Sartoris et celui-ci ne songe pas à le créditer dans ses publications, où il reproduira moins du quart de ses images. En cas de doute, l’attribution se fonde donc sur la littérature historique ultérieure – en attendant un inventaire complet des archives du photographe. Les photographies reprises ici interprètent des constructions parmi les plus emblématiques du Grup R et du renouveau catalan, qui ont justifié l’envoi à Sartoris de séquences plus ou moins longues selon les édifices. C’est sur ce mode qu’elles sont présentées ici, selon le principe inhérent à la photographie d’architecture moderne et, on l’a vu, à d’autres thèmes chers à Català- Roca. Treize objets dus à cinq architectes réputés les plus proches du photographe ont été retenus, en référence à leurs programmes de prédilection: équipements et logements collectifs pionniers illustrent d’abord différents types d’intervention dans le tissu urbain bien marqué de Barcelone; leur succèdent cinq maisons de vacances à l’usage de la nouvelle bourgeoisie cosmopolite et/ou catalaniste, prototypes de la «nouvelle villa catalane» qui ont eu alors valeur de manifeste formel et technique.

Extrait du titre Architectures catalanes des années 1950 
De Antoine Baudin 
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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