21/12/2013

Vers une architecture durable

Il n’existe pas de recette univoque pour faire évoluer la ville actuelle vers plus de durabilité. Cette évolution émergera plutôt de la concrétisation de « solutions sur mesure », développées de manière itérative et adaptée, tant en termes de projet que de processus, aux spécificités de chaque agglomération, de chaque ville, de chaque site. Face à cette exigence simultanée de précision, d’innovation et de souplesse, une approche des problématiques de durabilité par le projet architectural peut favoriser l’émergence de solutions à la fois créatives et fédératrices, à même de favoriser l’engagement d’un nombre de plus en plus élevé d’acteurs .


Face à la complexité des enjeux, le contexte académique offre un cadre particulièrement adapté à des démarches de type exploratoire, à l’instar de celles qui ont caractérisé les différentes phases du projet Green Density. Au choix d’un site réel et d’un programme concret s’additionne en effet la liberté de jouer avec les contingences, de se limiter aux informations les plus pertinentes et de dépasser certaines contraintes rencontrées sur le terrain. L’inventivité projectuelle, l’approche visionnaire, l’évaluation multicritères et la synthèse conceptuelle qui en résultent constituent une source de nouvelles connaissances et, potentiellement, de nouveaux savoir-faire transposables dans d’autres contextes.

Pour organiser des processus d’interactions autour d’un référent commun, le projet apparaît être un des vecteurs les plus adaptés. Il est en effet par définition un moyen de synthétiser des logiques diverses et d’intégrer dans un concept cohérent des données issues de multiples sources. Procéder sur la base d’un concept global est une démarche inhérente à la notion même de projet : c’est ce qui le distingue radicalement d’une simple addition d’expertises différenciées ou de la coordination de solutions ponctuelles à une série de problèmes juxtaposés. Cette approche de la durabilité par le projet reconnaît implicitement l’importance de la créativité dans le développement des villes et des agglomérations.

S’inscrivant dans une évolution de la planification urbaine classique (de l’urban planning à l’urban design), cette approche de la problématique par le projet permet d’envisager des lignes directrices pour le site qui dépassent l’abstraction de simples données programmatiques, en incarnant dès les premiers pas, de manière à la fois englobante, concrète et évolutive, la notion d’espace. Dans ce sens, l’approche développée dans le cadre de la présente démarche a mis en évidence l’intérêt de procéder par la définition de visions conceptuelles et spatiales qui soient diversifiées, radicalisées et optimisées.

Par définition, le concept de développement durable induit cependant une thématique si vaste, qu’il n’est pas aisé de la transposer de manière directe à un niveau opérationnel. Comme le relève Bruno Peuportier, « un maître d’ouvrage qui demanderait dans son programme de construire un bâtiment qui répond aux besoins présents sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ne faciliterait pas la tâche des maîtres d’oeuvre ». L’objectif est en effet si global qu’il n’est pas directement applicable dans une démarche concrète.

Des moyens structurés d’évaluation du projet se révèlent ainsi nécessaires, d’autant plus que la complexité induite par la multiplicité des paramètres à considérer dépasse les limites de la seule intuition. Dans une perspective de durabilité, cette approche évaluative s’inscrit dans une démarche d’essence holistique, qui se traduit par un regard à la fois global et intégré sur les problématiques à traiter. Elle se traduit par la prise en compte simultanée et optimale de paramètres d’ordre environnemental, socioculturel et économique, par la visualisation des projets architecturaux non seulement en tant qu’objets isolés, mais aussi en tant qu’éléments participants d’un ensemble plus vaste, et par la recherche d’une optimisation entre les différents éléments constitutifs du projet. Le vaste champ d’investigation induit par cette approche holistique implique d’intégrer un nombre accru de compétences au développement du projet, ce qui se traduit par la mise en place et la coordination intégrée de collaborations interdisciplinaires. Le processus du projet s’alimente ainsi de considérations liées à d’autres disciplines que l’architecture, sans renoncer pour autant à la cohérence spatiale et expressive qui en fait l’essence.

L’interdisciplinarité inhérente au présent ouvrage, qui a permis d’appréhender de manière approfondie les dimensions environnementales, économiques et socioculturelles des visions développées, montre que l’évaluation peut constituer un enrichissement pour la démarche du projet et non une limitation pour la conception urbanistique et architecturale, encore moins une substitution de cette dernière.

Dans les décennies à venir, un élément fondamentalement différent de ce qui pouvait prévaloir précédemment est l’importance considérable du tissu déjà bâti. Comme le relève un rapport de la Communauté européenne, près de 80% de la ville du futur peuvent être considérés comme déjà construits aujourd’hui. Les stratégies visant le développement durable de l’environnement construit – et en particulier les synergies entre la densité, la mixité et la mobilité ne peuvent donc pas se concevoir comme la recherche et l’application d’un modèle idéal et figé. Elles se placent plutôt dans une logique d’évolution à partir de la situation actuelle des villes et des agglomérations, qu’il s’agit de « re-concevoir » en fonction simultanément de caractéristiques existantes et de nouvelles perspectives.

architecture durable,bruno peuportier,emmanuel rey,green density,impacts environnementaux,laboratoire d’architecture et technologies durables,last,lufkin,planification urbaine,projet architectural,sophie lufkin,urban design,urban planningLa rencontre complexe entre les paramètres liés à la durabilité et les points fixes issus d’une situation préexistante rend d’autant plus crucial le travail de l’architecte, dont l’apport essentiel est notamment l’intégration de ces multiples aspects au sein d’une synthèse spatiale cohérente. L’échelle du quartier, qui a été prise comme référence dans la présente démarche, constitue dans ce contexte une base de travail particulièrement intéressante. Située entre l’échelle de la ville et celle du bâtiment, elle apparaît bien adaptée à l’expérimentation de pratiques spécifiques visant l’accroissement de la durabilité du milieu urbain. Elle permet en effet d’appréhender de manière tangible des problématiques urbaines qui dépassent clairement la dimension d’un seul bâtiment. La nécessité d’une maîtrise coordonnée de l’urbanisation et de la mobilité, la création de pôles denses et mixtes et la recherche d’une qualité de vie accrue en milieu urbain peuvent ainsi être abordées au travers de solutions concrètes. Les visions présentées dans le présent ouvrage incarnent ainsi la rencontre entre des considérations à grande échelle liées au thème de la ville polynucléaire et des définitions plus circonscrites de bâtiments et d’espaces publics explorant de nouvelles configurations.

Ces travaux deviennent ainsi source d’un questionnement théorique plus vaste, visant notamment à redéfinir la relation qu’entretient l’architecture avec un contexte marqué par le retour en ville. Ils mettent en particulier en exergue les enjeux projectuels induits par les dialectiques spécifiques qui en résultent: densité du bâti et qualité de vie, intensité urbaine et mobilité douce, aménité et biodiversité, confort optimal et préservation des ressources.

Plus largement, la démarche développée dans le projet Green Density démontre que, loin d’être une contrainte, les enjeux de durabilité peuvent constituer au contraire une véritable « matière première » pour le projet architectural. Grâce à une démarche structurée et intégrative, les résultats obtenus présentent ainsi non seulement un intérêt pour le site exploré, mais fournissent également des bases méthodologiques inédites pour appréhender concrètement l’intégration de la durabilité à ce type de projets dans d’autres contextes urbains.

Extrait du titre Green Density 
De Emmanuel Rey et Sophie Lufkin 
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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