01/12/2013

Le quatrième âge ou la dernière étape de la vie

L’expression « quatrième âge » a été inventée au cours des années 1980 et s’est répandue très rapidement dans le langage courant. Cette création lexicale est européenne ; aux Etats-Unis avait été lancée un peu plus tôt une apparente tautologie : les old old (« vieux vieux »). Des deux côtés de l’Atlantique, l’intention est la même, mais suit des pistes différentes : sur la rive occidentale de l’océan, il s’agit de distinguer dans la population âgée les vieux vraiment vieux, dits old old, de ceux qui ne le sont pas encore vraiment, que l’on baptise au moyen de l’oxymore young old (« jeunes vieux » ; Neugarten, 1974).


Sur sa rive orientale, il s’agit de concevoir deux âges distincts dans le processus de vieillissement, le « troisième âge » puis le « quatrième âge ». Le choix terminologique met ainsi en évidence une différence dans l’approche de la question. En Europe, c’est d’abord l’individu qui est considéré dans son vieillissement au sein duquel on distingue deux périodes successives. En Amérique du Nord, les vocables désignent moins l’individu que la population vieillissante au sein de laquelle on distingue d’abord deux sousensembles, puis trois, car déjà dans les années 1980 s’impose une distinction tripartite : les young old, puis les old old redéfinis maintenant comme les « vieux en passe de devenir vieux », et enfin les oldest old, soit les « vieux vraiment vieux » (Suzman et Riley, 1985).

Une prise de conscience commune est à l’origine de ces distinguos langagiers. Sa première source est d’ordre démographique. Dès les années d’après-guerre, la croissance de la population âgée a retenu l’attention des démographes, mais il s’agissait alors avant tout de sexagénaires et septuagénaires. A partir des années 1980, la croissance s’est poursuivie, mais était de plus en plus le fait des octogénaires, voire des nonagénaires. En Suisse, selon les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS ; voir le site web Statistique suisse : www.statistique.admin.ch), en 1900 les personnes ayant dépassé la barre des quatre-vingts ans n’étaient que 17 000 ; en 1970 on en recensait 110 000 ; en 2012 elles étaient 390 900, formant ainsi 28% de la population âgée de soixante-cinq ans et plus ; elles seront plus d’un demi-million en 2050. Aujourd’hui, dans les pays d’Europe occidentale comme en Amérique du Nord, les personnes de quatre-vingts ans et plus composent la tranche d’âge à la plus forte croissance démographique.

La seconde source de cette prise de conscience découle d’une interrogation sur la signification existentielle de la réalité humaine et sociale que pointe le choix des vocables. Le « quatrième âge » serait alors véritablement celui de la vieillesse, ce temps de la vie où la sénescence impose sa pesanteur, alors que les femmes et les hommes dans le « troisième âge » seraient encore épargnés. Dans nos pays, une forte majorité des personnes de soixante à quatre-vingts ans jouissent d’une santé relativement bonne et mènent une vie indépendante. Dès lors, l’expression nouvelle « quatrième âge » désigne une réalité aussi ancienne que l’être humain, à savoir ce stade de la vie marqué par le déclin biologique. Mais, en même temps, elle met en évidence sa nouveauté, à savoir qu’aujourd’hui ce déclin n’intervient pour la grande majorité qu’à un âge très avancé.

De son côté, l’expression « troisième âge » rend compte d’une réalité radicalement nouvelle, tout particulièrement en Europe occidentale où le développement de l’Etat-providence conduit à l’institutionnalisation de la retraite autour de l’âge de soixante ou soixante-cinq ans. C’est sans doute l’historien Peter Laslett (1989) qui, dans son ouvrage Une nouvelle carte de la vie : l’émergence du troisième âge, a le mieux souligné le caractère radicalement original de ce cadeau que la seconde moitié du 20e siècle a fait aux humains des sociétés industrielles avancées. Une création aussi originale qu’imprévue : dans l’intention des législateurs de l’après-guerre, la retraite devait permettre aux hommes et aux femmes d’affronter la vieillesse dans la dignité, il s’agissait de leur épargner que la sénescence, qui altère l’aptitude au travail, ne se conjugue avec la misère. En Suisse, l’âge choisi comme marqueur du passage à la retraite, à savoir soixante-cinq ans, correspondait grosso modo à l’espérance de vie de l’époque ; à franchir ce cap, estimait-on, on entrait dans les turbulences de la vieillesse. Pouvait-on anticiper alors la transformation du flux de la vie humaine qui allait s’opérer dans les décennies suivantes, que l’on baptisera les « T rente Glorieuses » (Fourastié, 1979), ou encore les « décennies dorées », tant elles furent marquées par un enrichissement économique général, une amélioration et une transformation des conditions de vie sans précédent, un allongement spectaculaire de l’espérance de vie avec une amélioration notable de la santé ?

C’est ainsi qu’émerge le troisième âge qui s’offre aux individus à un stade déjà avancé du parcours de vie comme une nouvelle étape riche de potentialités, une parenthèse certes, mais de plus en plus longue, avant que la vieillesse ne vienne inexorablement la refermer. Un demi-siècle s’est écoulé depuis lors et l’histoire n’en a pas fini de se poursuivre et d’apporter son lot de surprises. Ce que dans l’euphorie des années 1960 on croyait acquis et irréversible se révèle aujourd’hui précaire. Dans nos pays, l’espérance de vie, brute et en santé, continue à augmenter, quoiqu’au sein de l’Union européenne certains groupes sociaux défavorisés la voient aujourd’hui se contracter. Elle a connu une régression sensible dans d’autres pays, par exemple ceux de l’ancienne Union soviétique. L’idée d’un progrès en marche et irréversible est donc mise à mal par les nouvelles réalités de notre monde globalisé.

Des âges de la vie
L’idée que la vie humaine s’organise selon un emboîtement d’âges, ou d’étapes, de nature différente est présente depuis toujours dans les représentations collectives et a nourri depuis l’Antiquité la réflexion de théologiens, philosophes et savants. La plus ancienne, sans doute aussi la plus naturelle et la plus universelle, consiste dans la division tripartite entre la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse. Elle fournit la clé de l’énigme que le Sphinx soumet à OEdipe et elle est exprimée aujourd’hui encore dans la représentation de la vie que propose notre langage qui distingue entre jeunes, adultes et vieux. Le sens commun l’atteste en se basant sur l’observation du développement biologique de la vie humaine, le philosophe lui associe des vertus morales : avec l’enfance va l’innocence ; de son côté, la décrépitude de la vieillesse est transcendée par l’association avec la notion de sagesse. Une autre vision naturaliste qui traverse les siècles associe la vie aux saisons. N’utilise-t-on pas toujours les métaphores de printemps, été, automne et hiver de la vie (Levinson, 1978) ?

Des élaborations plus poussées jalonnent le Moyen Age, tant dans l’Orient musulman que dans l’Occident chrétien. Le persan Avicenne (Ibn Sina, 11e siècle) énonce cinq âges : enfance, adolescence, « l’âge de la beauté » (qui va de 22 à 35-40 ans) et, au cours du vieillissement, senectus et senium. Au 14e siècle, le dominicain Vincent de Beauvais, qui emprunte à Isidore de Séville (7e siècle), propose une échelle à six paliers : infantia (0-7 ans), pueritia (8-14 ans), adolescentia (15-28), juventus (jusqu’à 50 ans), gravitas (50-72 ans), puis senium. Des écrivains comme Dante Alighieri (dans le Convivio) ou William Shakespeare (dans Comme il vous plaira) reprennent ce thème qu’illustrent de leur côté peintres et sculpteurs. Certaines de ces constructions attestent un remarquable travail d’observation de l’organisation des âges au sein de leur société.

S’y insèrent aussi des repères symboliques. Situer, comme le fait Dante, l’apex de la vie à trente-trois ans est une référence à l’âge de Jésus à sa mort. Fixer à quatre-vingts ans le maximum de vie possible renvoie au Psaume 90 : « Les jours de nos années s’élèvent à soixante-dix ans, pour les plus robustes à quatre-vingts ! ». Depuis le 16e et jusqu’au début du 20e siècle, la mesure arithmétique diffuse sa logique et les « degrés des âges » se popularisent. Ils satisfont à la fois à la règle du système décimal et à l’idée d’une symétrie entre croissance et déclin. La vie humaine, de la naissance à la mort, est répartie en paliers de dix ans, le moribond de « l’âge sénile » retrouvant le lit quitté à la sortie du premier âge. L’arithmétique y gagne, au détriment de la charge symbolique autant que de l’observation de la réalité (Schuster- Cordone, 2009).

Dans le champ scientifique contemporain, c’est tout d’abord la psychologie développementale qui a fait de cette thématique un objet de recherche, sous l’impulsion de Jean Piaget qui s’intéressait exclusivement à l’enfant et aux étapes de son développement jusqu’à l’âge adulte. Mais déjà dans les années 1950, Erik Erikson (1959 [1950]), inspiré par Sigmund Freud et Carl Gustav Jung, élargissait la perspective à la totalité de la vie humaine en proposant un découpage de la vie en huit étapes, chacune étant caractérisée par une crise et un défi existentiels. A partir des années 1960, se développe tout un courant de recherche qui prend la forme d’un paradigme scientifique dit du « parcours de vie » (sur l’émergence de ce paradigme, voir Lalive d’Epinay, Bickel, Cavalli et Spini, 2005 ; Marshall et Mueller, 2003). Il repose sur deux prémisses.

La première affirme que la vie individuelle dans sa totalité, et non seulement dans ses premières étapes, doit être considérée comme un processus de développement et de transformation. La seconde tient du fait que toute société s’édifie autour de deux contraintes inhérentes à la nature humaine : organiser et signifier la différence sexuelle, condition de la reproduction et de la survie de l’espèce, ainsi que l’inscription de la vie humaine dans la durée, suivant un processus complexe de développement et de transformation qui opère dès la naissance et jusqu’à la mort. Une telle approche porte ainsi sur l’interface entre la nature et la culture dans le monde de l’être humain. Il s’agit d’analyser les interactions et les interdépendances entre le développement biologique et psychologique des individus d’un côté, et de l’autre les contextes sociétaux et historiques (Lalive d’Epinay, 2012). Ce paradigme implique une exigence interdisciplinaire, voire transdisciplinaire; voici quelques années, il a fait l’objet d’un ouvrage de la collection Le Savoir suisse (Les parcours de vie, Sapin, Spini et Widmer, 2007).

Dès le moment où la vie est conçue comme une suite de développements et de transformations imposés par la nature humaine et modulés par l’environnement sociétal, l’interrogation porte sur l’architecture générale de ce mouvement, donc sur la délimitation et la définition de ses grandes étapes, l’organisation des passages ou transitions entre l’une et l’autre, mais aussi sur les variations interculturelles de cette architecture et ses transformations au fil du temps dans une société donnée. Pour définir une période de la vie comme une « étape », les critères suivants doivent être satisfaits : temporel, elle doit s’inscrire dans la durée (plusieurs années) ; structurel, elle est caractérisée par un ensemble de traits stables ; séquentiel, elle s’inscrit dans l’architecture du développement humain selon un ordre précis ; général, la probabilité que les individus d’une société donnée ont de vivre cette étape de la vie est élevée. C’est à l’aide de ce filtre que l’on s’interrogera sur le fait de savoir si le quatrième âge est aujourd’hui une étape – la dernière ? – de la vie et que l’on en dégagera le contenu.

> Pour en savoir plus

Extrait de "Le quatrième âge ou la dernière étape de la vie"
De Christian Lalive d'Epinay et Stefano Cavalli
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

Les commentaires sont fermés.