15/12/2013

La montagne suisse en politique

La Suisse est un petit pays de grandes montagnes. Les faits s’imposent avec la force des évidences indiscutables, même si tout n’est pas montagne dans ce petit pays, loin de là.Ces montagnes étaient là bien avant que la Suisse existe et il a fallu faire avec elles des siècles durant. Toutefois, malgré cette évidence, là n’est pas la principale singularité de la Suisse. Après tout, de nombreux pays dans le monde sont aussi faits de montagnes, parfois plus abondantes et plus hautes encore. Ce qui frappe en Suisse, et ce qui en constitue une des spécificités, c’est surtout l’importance politique de la montagne.


« Notre pays a trouvé ses origines à la montagne. Ce sont des paysans de la montagne qui, inspirés par un esprit indomptable de liberté et entraînés par une énergie irrésistible, ont donné naissance à notre Etat. Si nous voulons que la Suisse reste cette Suisse que l’histoire nous a léguée, nous devons veiller à assurer des possibilités d’existence aux paysans de nos montagnes. C’est un devoir national, une mission patriotique, digne des plus hauts efforts. »

Cette citation est extraite d’une intervention du conseiller fédéral Walther Stämpfli lors de la séance du Conseil national du 10 décembre 1941 consacrée à l’aide à apporter aux populations de montagne. Une composante majeure de l’imaginaire politique de la nation et de l’Etat helvétiques s’y trouve condensée. La citation s’ouvre sur une référence appuyée à la montagne, puis aux paysans qui en constituent la catégorie sociale emblématique, et aux traits de caractère – l’énergie – et aux valeurs – l’esprit de liberté et d’indépendance – qui sont supposés animer leur conduite. Elle se prolonge avec l’idée de responsabilité qui doit animer l’Etat : il est de son devoir d’assurer le bien-être de ceux qui incarnent autant l’origine de la nation que son esprit. Les débats de cette séance de 1941 donnent écho à la conviction que la physionomie socio-politique de la Suisse tout entière serait modifiée si les populations montagnardes étaient amenées à quitter leurs vallées.

Cette image d’une Suisse montagnarde dépositaire des valeurs du pays culmine au début des années 1940, au moment où les élites helvétiques sont tentées par un repli identitaire et stratégique dans ce que l’on appelle alors le « réduit alpin », quand les nations voisines viennent de s’engager dans une guerre fratricide. Toutefois, cette image remonte loin dans le temps, aux origines du tourisme alpin et aux sources du nationalisme helvétique. Depuis le début du 20e siècle, elle irrigue quantité de politiques publiques qui visent l’équipement et le développement des régions de montagne, le soutien aux activités qui s’y trouvent et aux initiatives de leurs habitants, ou encore la préservation des paysages. L’imaginaire national de la montagne et des populations montagnardes a représenté pendant plus d’un siècle et demi le terreau fertile sur lequel ont été élaborées plusieurs générations de politiques publiques.

Les ressorts de l’imaginaire national

Beaucoup de recherches de sciences sociales ont récemment concentré leur attention sur la construction des Etats-Nations. On en retient qu’au 19e siècle, les Etats d’Europe ont tendu à faire coïncider la légitimité et l’action des institutions avec leur capacité à représenter un corps social, la nation, et à répondre à ses aspirations. Mais ces nations ne préexistent pas à ce projet. Elles sont encore largement à construire. Et elles sont de dimension telle, plusieurs millions voire plusieurs dizaines de millions d’habitants, que l’on ne peut compter sur l’interconnaissance entre tous les individus qui les composent pour les faire exister. C’est pourquoi on a parfois parlé à leur endroit de « communautés imaginées ». Dans ces conditions, les nations modernes n’ont pu émerger qu’en développant l’attachement de chacun à des valeurs, à des institutions, à des récits et à des images et en mettant en scène leur célébration collective.

Le nationalisme est d’abord affaire de mythes et de symboles, et ensuite de rituels laïcs. Tous les Etats d’Europe, ceux qui s’adaptent à cette nouvelle donne et ceux qui, comme l’Allemagne et l’Italie, émergent alors, sont confrontés à cette même exigence ; et tous utilisent les mêmes ressorts : des récits de fondation, des images du territoire, des personnages et des paysages emblématiques. En Suisse, le récit fondateur du pays a pour cadre la région du Saint-Gothard et les communautés alpines qui, localisées dans sa partie septentrionale, s’affranchissent au 13e siècle du joug impérial de la maison des Habsbourg. Ce récit fondateur est ponctué par les actes de bravoure de Guillaume Tell et par le pacte de 1291 grâce auquel quelques communautés paysannes s’érigent en cantons autonomes. Mais le récit lui-même est bien postérieur aux événements qu’il met en forme ; il est forgé dans la première moitié du 19e siècle par la littérature romantique, notamment les oeuvres du poète allemand Schiller, et l’historiographie nationaliste. Il sert alors d’assise aux aspirations démocratiques d’un peuple qui cultive sa singularité face aux Empires qui le cernent. Il participe aussi à l’éloge de l’autonomie locale quand triomphe sur ses marges l’édification d’Etats centralisés.

Cet imaginaire des montagnards libres et combatifs a servi de modèle littéraire et politique pour de nombreux peuples et communautés de par le monde, de l’Ecosse aux Balkans, en passant par les régions montagneuses de l’Asie du Sud-Est. Le pôle principal de l’imaginaire national est donc placé dans les cantons de la Suisse centrale et plus précisément sur la prairie du Grütli, le lieu supposé de concrétisation du pacte de 1291, où s’incarne « l’étroite symbiose entre la nature et l’histoire » (Walter, 2010) sur laquelle capitalise le récit national helvétique. Mais, par métonymie, cet imaginaire s’est aussi déployé à l’ensemble des Alpes et des montagnes helvétiques. Celles-ci bénéficiaient déjà depuis le 18e siècle de l’attention des élites suisses et européennes, des premiers touristes, des philosophes et des naturalistes. Une génération d’oeuvres littéraires et scientifiques avait contribué à ce changement de regard à l’encontre de la montagne, notamment le poème Les Alpes d’Albert de Haller (1729) et le roman de Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse (1761). Ce tournant voit en la montagne un paysage « sublime », où peut se projeter la sensibilité romantique. Les populations montagnardes sont volontiers présentées comme des sociétés de bergers vertueux (Reichler et Ruffieux, 1998). Ce regard positif porté sur la montagne et plus particulièrement sur les Alpes fut le moteur d’un développement touristique exceptionnel qui porte ses fruits encore aujourd’hui.

Mais les montagnes participent aussi clairement d’un clivage social et culturel constitutif de la représentation que les Suisses se donnent d’eux-mêmes dès le début du 19e siècle. La célébration épisodique des fêtes d’Unspunnen visant à mettre en scène l’opposition au sein du canton de Berne entre les gens de la montagne d’une part, de la ville et de la plaine d’autre part, prend clairement une connotation symbolique et nationaliste à partir de 1805. Quant à la guerre du Sonderbund qui oppose les « villes protestantes » et les « montagnes catholiques » en 1847, elle renouvelle ce clivage originel tout en rendant nécessaire son dépassement par la construction de pratiques et de récits de cohésion nationale qui prennent une forme renouvelée avec la Constitution de 1848. Comme l’écrit l’historien Anselm Zurfluh, « le mythe des Alpes » permet de procéder à « une synthèse idéologique en créant un sentiment d’appartenance qui transcende les anciens espaces cantonaux » (Zurfluh, 1998).

montagne.jpgContrairement aux autres Etats européens, la Suisse choisit donc de conférer à la montagne une position centrale dans son imaginaire national. Les signes et les manifestations délibérées de cet imaginaire sont omniprésents depuis deux siècles. Certains prennent une forme matérielle et monumentale qui, de ce fait, s’inscrit dans la longue durée : c’est le cas des fresques tantôt paysagères, tantôt ethnographiques peintes dans quelques bâtiments emblématiques de la Confédération, comme la grande salle du Conseil national à Berne ou celle de l’ancien Tribunal fédéral à Lausanne ; c’est aussi le cas du Musée alpin, créé en 1905, dont l’historien François Walter disait qu’il avait pour « fonction de maintenir, dans la population, le sens et l’amour du milieu montagnard » (Walter, 1990). Certains sont plus éphémères, mais leur répétition quasi rituelle déploie elle aussi ses effets sur le long terme : les expositions nationales ont régulièrement célébré la montagne suisse, notamment à Genève en 1896 et à Berne en 1914, où fut aménagé un village alpin qui a marqué les esprits. La représentation suisse dans les événements planétaires de ces dernières décennies a souvent aussi mobilisé l’image de la montagne ; ce fut le cas à l’exposition universelle d’Aichi en 2005, à la conférence de Rio + 20 en 2012, mais aussi aux Jeux olympiques de Londres la même année. Dans ce type d’événements, l’image très forte, et fortement associée aux Alpes, que la Suisse a acquise à l’extérieur de ses frontières, vient constamment renforcer la valeur emblématique que la montagne continue d’avoir au coeur même de l’imaginaire national.

Toutefois, il ne faudrait pas conclure de cette célébration nationaliste de la montagne, longue de plus de deux siècles, qu’elle a été indifférente aux tournants de l’histoire et toujours consensuelle. De la fin du 18e siècle aux années 1870, durant les décennies où le territoire helvétique prend sa forme définitive, où la diversité linguistique devient un trait fondamental et reconnu de l’identité helvétique et où la Constitution de 1848 dote le pays d’institutions fédérales et d’un régime libéral, Olivier Zimmer (1998) identifie un processus de « nationalisation de la nature » ; la nature montagnarde vantée par les élites est convertie en bien commun des Suisses, un bien commun qui transcende la diversité des langues et des histoires cantonales.

Puis, des années 1870 à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il reconnaît un processus de « naturalisation de la nation », par lequel la nation helvétique est elle-même décrite comme un produit de la nature montagnarde, selon un mode de pensée déterministe commun à cette époque. Est alors promue l’idée que les Suisses d’alors doivent beaucoup à leurs paysages naturels et à leurs ancêtres montagnards et qu’il est de leur devoir de célébrer les uns et les autres. Par ailleurs, comme l’a bien montré Hans Ulrich Jost (1992), cette exaltation nationaliste de la nature et de la tradition montagnarde doit beaucoup à ce qu’il appelle les « avantgardes réactionnaires » qui forgent un nouveau discours identitaire au tournant du 20e siècle, notamment en réaction à la rhétorique internationaliste de la gauche ouvrière et urbaine. C’est dans ce souci de « défense spirituelle » de la nation helvétique qu’est fondée en 1905 la Ligue pour la conservation de la Suisse pittoresque, le Heimatschutz, et, un peu plus tard, la principale institution publique de promotion culturelle, Pro Helvetia en 1939. Un des principaux idéologues de l’entredeux- guerres, Gonzague de Reynold, écrivait peu avant : « Nous nous efforcerons de renouer avec la tradition, de la créer s’il le faut » (cité par Jost, 1992).

Ce marquage idéologique de l’imaginaire montagnard par le nationalisme helvétique, à la droite de l’échiquier politique, a contribué à sa critique, surtout à partir des années 1960. Les partis de gauche et une certaine jeunesse ont eu de plus en plus de peine à se reconnaître dans cette rhétorique. La place qu’il convenait de donner à la montagne et aux valeurs traditionnelles qui lui étaient associées, est alors devenue sujet de polémique, par exemple au moment de la conception de l’Exposition nationale de 2002.

Extrait de La montagne suisse en politique 
De Gilles Rudaz et Bernard Debarbieux 
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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