01/11/2013

Emergence de l'inconscient

Carl Gustav Jung (1875-1961) est l’un des grands explorateurs de l’âme humaine du 20e siècle. Avec Sigmund Freud il a imposé l’inconscient à l’attention du monde occidental. La psychiatrie elle-même en a été radicalement changée, l’inconscient devenant grâce aux travaux de ces pionniers une composante incontournable de l’homme, dont le fonctionnement recèle les causes de maladies mentales, mais aussi la dynamique centrale de sa personnalité.



 

A ce titre l’influence de Freud et de Jung dépasse largement le champ de la psychiatrie et de la psychologie : elle s’est étendue à l’analyse des diverses formes d’art, aux théories sur la publicité et aux sciences humaines en général. Cette approche nouvelle du monde intérieur de l’homme s’inscrit dans la continuité du Romantisme allemand du début du 19e, précédé par les tourments du Faust. Pour Goethe, l’homme est la proie de violentes aspirations affectives dont les poètes Novalis et Hölderlin ou E. T. A. Hoffman brossent des évocations saisissantes. C’est dans ce contexte que naît l’intérêt pour l’inconscient. déjà C. G. Carus (1789-1869), contemporain et ami de Goethe, écrit un ouvrage intitulé Psyché, qui traite de l’inconscient et de ses différentes couches et que Jung reconnaît par la suite comme une source importante de ses propres travaux. Carus, qui est lui-même peintre et médecin, parle des aspects « prométhéique» et « épiméthéique» de l’inconscient, tournés respectivement vers le passé et le futur, notions que Jung reprendra également.


Si la perspective de la psychanalyse sur l’homme est celle d’un tourbillon affectif, elle se réclame d’une approche non seulement empirique mais aussi scientifique. Nous verrons que ce dernier point est aujourd’hui fortement contesté, même si historiquement cette dimension est très importante car c’est par  elle que l’inconscient quitte le champ de la littérature pour rejoindre la psychologie et la psychiatrie, avant de faire retour à lui par la suite.

UNE VIE ET UNE OEUVRE INDISSOLUBLEMENT LIEES

Jung contribue de manière décisive à prouver expérimentalement des fonctionnements psychologiques qui échappent au plan conscient, apportant ainsi la preuve de l’existence de l’inconscient. Il développe une fructueuse théorie sur le monde intérieur de l’homme en relation avec son conscient et établit des parallèles originaux entre inconscient et production culturelle ou artistique de l’homme. Il voit surtout les forces à l’oeuvre dans l’inconscient comme le résultat d’un passé biographique, ainsi que l’indication d’une direction, d’une ébauche de solutions possibles à des conflits intérieurs. Cette caractéristique de l’approche de Jung continue à lui attirer la sympathie de tous ceux qui ressentent la nécessité de reconnaître également une dimension spirituelle à leur vie, dans une époque où une adhésion traditionnelle à la religion chrétienne suscite un malaise, dès lors qu’on s’abstient à son égard de toute critique.

La vie et l’oeuvre de Carl Gustav Jung sont indissolublement liées. C’est d’ailleurs probablement une des raisons de sa popularité. Mais à ce propos une relecture s’impose à la lumière des recherches récentes qui jettent un nouvel éclairage sur plusieurs événements liés à l’élaboration de sa théorie de l’inconscient. L’observation détaillée et sans complaisance par Jung de sa confrontation avec son propre monde intérieur, notamment après la rupture de ses intenses échanges intellectuels et amicaux avec Freud, était jusqu’ici connue surtout par ce que Jung et ses héritiers avaient bien voulu en dire. Aujourd’hui, nous savons que des pans entiers de sa vie ont été occultés par ses biographes, et même dans ses mémoires, et que l’influence de certaines sources a été sous-estimée par ses épigones. Il paraît donc nécessaire de proposer une lecture de son oeuvre qui intègre les connaissances plus récentes sur les circonstances exactes de sa vie.

Jung continue à exercer une forte attraction sur le public et notre but n’est pas de remettre en cause le bien-fondé de ce rayonnement ni d’émettre des doutes sur l’importance de son apport à la psychologie de l’inconscient. Mais si nous resituons dans son contexte l’élaboration de son savoir psychologique, nous pourrons mieux dégager les enjeux de son oeuvre, les situer dans leur temps et, à partir de là, mieux situer aujourd’hui son approche psychologique. Rappelons aussi que les textes de Jung sont souvent difficiles d’accès pour le lecteur qui ne possède pas sa vaste culture.

L’INCONSCIENT COMME GUIDE

Sa vie durant, Jung se trouve confronté au champ de bataille des forces psychiques qu’il ressent en continuelle lutte à l’intérieur de lui-même. Il apprend à les écouter, à s’en faire complice plutôt que d’en avoir peur, même s’il est parfois lui-même submergé. Il a su dégager des analogies – ou des amplifications comme il le dit lui-même – entre ce qui se passe en lui et les productions culturelles de l’homme au cours des siècles. Sur un plan plus général, il s’agit de parallèles entre sa vie intérieure et la production artistique ou la quête spirituelle, telle qu’en témoignent les oeuvres littéraires, tableaux et sculptures à travers les âges et les différentes cultures que Jung interprète comme des clés psychologiques. L’oeuvre d’art est reconnue comme telle parce qu’elle parle à beaucoup d’hommes, qu’elle touche quelque chose en eux. Jung remonte de cette oeuvre – en l’appelant expression symbolique – à ce qui est ressenti, en termes de conflits ou d’envies. dans l’autre sens, Jung parle de projections.

Ce que l’homme ressent et vit en lui-même comme un conflit, un tourment ou un désir affectif, il aura tendance à le reconnaître dans le monde extérieur, dans une personne, une situation, un récit ou une oeuvre d’art sur lesquels il le projettera. Cette projection révèle quelque chose de ce qui agite l’individu à ce moment-là, elle renvoie à l’un de ses complexes. En prenant conscience de telles situations, l’homme apprend à mieux connaître sa propre dynamique psychique – les complexes qui l’agitent. Il se met à l’écoute de son inconscient. C’est ainsi que nous pouvons formuler en quelques mots, et avec un recours à des concepts définis par Jung, ce qu’il élabore à partir de l’observation et des récits de ses patients et en même temps à son propre sujet.


Une des découvertes de Freud et de Jung est que beaucoup de productions de l’inconscient – rêves, fantaisies spontanées, visions, mais aussi délires et hallucinations – expriment en images des conflits ou des envies psychiques qui semblent ne pas avoir beaucoup changé à travers l’histoire documentée de l’homme. Les représentations de ces conflits ou envies varient d’une culture à l’autre, d’une époque à l’autre, mais les forces en présence, leurs séquences et dynamiques psychiques paraissent immuables du moins si on les saisit au travers des témoignages qui nous en restent. La spécificité de Jung est de saisir dans de telles représentations non seulement l’expression d’un conflit ou d’une envie actuelle et qui a son origine dans le passé biographique de l’individu, mais aussi une possible direction vers laquelle orienter sa vie. L’inconscient joue en somme également un rôle de guide.

Freud, de façon plus stricte, considère les images produites par l’inconscient comme un déguisement, un travestissement de quelque chose d’inavouable au conscient et que l’inconscient exprime de façon détournée. C’est sur ce point que la complicité de Freud et de Jung se brise. Jung sent, et nous dirions aujourd’hui parce qu’il l’a expérimenté personnellement et reconnu dans les productions imaginaires de ses patients, que l’inconscient est constamment à l’oeuvre pour compenser des difficultés conscientes et pour proposer un autre point de vue ainsi que des pistes pour dépasser les conflits intérieurs. Outre sa propre expérience avec son inconscient, on peut reconnaître ici l’influence sur Jung de la tradition hégélienne, proche sinon identique au Romantisme, même s’il ne s’en réclame pas explicitement. Les polarités du conflit seraient la thèse et l’antithèse qui par leur antagonisme et la tension qu’elles génèrent portent en elles-mêmes la possibilité de leur dépassement (ou Aufhebung).

Jung reconnaît cette dimension prospective également dans beaucoup d’oeuvres d’art, en particulier religieuses, ainsi que dans des textes et témoignages à caractère spirituel ou ésotérique. Ce point de vue expose Jung à beaucoup de critiques, car il porte sur l’homme un regard finaliste difficilement conciliable avec l’orthodoxie scientifique qui s’oriente par les causes. Jung considère en effet qu’un des buts de la prise de conscience de son propre fonctionnement est de permettre à l’homme de s’«individuer», de trouver en lui-même l’instance qui concilie les forces qui l’animent et ainsi donner une direction à sa vie. Celle-ci viendrait donc de l’inconscient, où il n’y aurait pas seulement des impulsions et forces instinctuelles, mais également «un centre» que Jung nomme le Soi, à condition d’y accéder.

Le Soi serait personnel à chacun mais comporterait également une composante collective importante, un inconscient collectif dont nous héritons et qui marque notre pensée et notre action de son empreinte. Ce lien entre inconscient et spiritualité, où Jung lui-même considère le Soi comme un éclairage psychologique sur ce qui est traditionnellement le rapport au divin, nous paraît décisif pour expliquer la popularité ainsi que l’importance de Jung aujourd’hui encore. Au cours du siècle où, en Occident, les Eglises se sont vidées, Jung, grâce à sa lecture psychologique, rétablit chez l’homme un sens à l’aspiration spirituelle, pérenne malgré tout. Jung est ici en opposition avec Freud qui, lui, parle de sublimation à propos de toute expression créative ou spirituelle de l’homme, en voyant derrière celle-ci une aspiration à caractère sexuel détournée ou réorientée, qui s’établit au cours de l’enfance de l’individu.

JUNG, SA THEORIE ET SON OMBRE

La relecture de Jung que nous proposons peut être qualifiée de postmoderne dans le sens où il ne nous paraît pas prioritaire de mettre à l’épreuve le caractère scientifique de son oeuvre, mais nous nous interrogeons plutôt sur son apport non seulement dans la sphère limitée de la psychologie de l’inconscient, mais, de manière plus large, dans le débat de société qui est le nôtre.

Il paraît en effet indiscutable que si l’on devait dresser une liste des penseurs occidentaux les plus influents du siècle passé, Jung y figurerait en bonne place, tant certains de ses concepts et de ses idées sont aujourd’hui répandus – par exemple, les catégories d’introversion et d’extraversion, de compensation entre conscient et inconscient, d’inconscient collectif, d’archétype, d’ombre, d’anima ou animus. Son influence se fait aussi sentir dans le recours de la psychologie contemporaine aux contes et aux mythes, aux religions polythéistes et orientales et dans le débat sur une approche féminine ou masculine du monde. Nous allons en même temps examiner dans quelle mesure ces concepts affirment une certaine vision de l’homme, en concurrence aujourd’hui avec d’autres approches, mais qui conserve indéniablement sa place. Par ailleurs, l’individualité même de Jung continue à intriguer, apparaissant comme personnage de romans, de films et de pièces de théâtre. Il est toujours présenté comme une forte personnalité, souvent avec des caractéristiques négatives pour les autres. Il est vrai qu’il y a chez lui, de manière prononcée, un côté ombre, concept que nous lui devons d’ailleurs dans sa formulation psychologique et qui longtemps a été occulté par ses adeptes et mis en avant par ses seuls détracteurs.

> Pour en savoir plus

Extrait du titre Carl Gustav Jung, Kaj Noschis
Publié dans la collection Le savoir suisse

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