03/11/2013

Comment définir la cause d'un incendie?

En matière d’incendie ou d’explosion, ce n’est pas l’étendue des dégâts ni l’impact médiatique possible qui constituent l’intérêt d’un cas. Sur les plans chimique et physique, le mécanisme d’allumage d’un hangar peut être beaucoup plus intéressant que celui d’une usine. Le véritable expert est celui qui voit le plus de cas variés, non celui qui s’intéresse exclusivement aux sinistres d’importance.

Sa présence sur les lieux est indispensable. Plus il intervient rapidement après le sinistre, plus il a de chances de trouver les lieux en l’état. Il observe, il fouille, en un mot, il se salit. Il faut souvent remuer plusieurs tonnes de gravats pour trouver l’origine d’un feu ou d’une explosion, pour suivre la trace d’une ligne électrique, réunir quelques fragments d’un moteur ou tout simplement pour acquérir la certitude qu’il n’y a rien à découvrir à tel endroit. Cette démarche s’apparente à celle de l’archéologue.


La situation après un sinistre relève du paradoxe. Si l’origine du feu est déterminée, le système d’allumage est vraisemblablement connu, ce qui signifie que la cause de l’incendie est évidente et l’expertise inutile. Si l’origine du feu n’est pas déterminée, c’est de loin le cas le plus fréquent, les indices matériels sont dispersés sous un amas de décombres quand ils n’ont pas tout simplement disparu. C’est en cela que réside la complexité propre à cette démarche criminalistique.
Car, dans tous les autres cas, le policier technique ou l’expert travaillent sur des indices matériels; ils les recherchent, les révèlent, puis les comparent: comment identifier une personne, un objet, sans la présence de traces ? Comment individualiser une arme sans projectile tiré par elle ? Comment authentifier un document, ou confondre l’auteur de textes anonymes, sans écrits incriminés et de comparaison?

Mais, dans une situation d’incendie, on ne compare pas. Chaque sinistre est unique et, s’il y a des analogies possibles, il n’y a pas identité. De même ce qui a disparu, et qu’on peut reconstituer, comme ce qui reste, est révélateur.
Il faut rappeler que l’expertise d’incendie n’est pas un exercice solitaire. Elle se pratique en collaboration avec les services de la police, les pompiers et les organismes professionnels spécialisés. Les gens de métier, électriciens, chauffagistes, soudeurs, etc., voient ou vivent fréquemment des situations pouvant déclencher un allumage.
Cependant, un des points les plus importants pour la réussite d’une telle démarche demeure la fixation immédiate de l’état des lieux. Les pompiers et parfois les médecins interviennent bien évidemment les premiers; des traces disparaissent, d’autres s’ajoutent, les lieux subissant des modifications profondes; il ne reste plus, en certaines occasions, que le témoignage de ces professionnels pour reconstituer les éléments qui manquent et peuvent donner sens à l’ensemble du processus d’allumage. S’ils font défaut, alors l’expertise ne pourra pas être conduite jusqu’au bout, avec cette preuve ultime et évidente que, peut-être, le feu lui-même avait préservée.

Origine et cause de l’incendie

Localiser l’origine du sinistre et en déterminer la cause constituent deux activités entreprises suivant un ordre immuable. En effet, ce n’est qu’en situant le foyer originel ou l’endroit du déversement de gaz ou de liquide combustibles qu’il est possible de découvrir la cause de l’incendie ou de l’explosion. Dès lors, dans une première phase, l’investigation recherche tous les éléments permettant de découvrir la zone dans laquelle un dégagement d’énergie calorifique a provoqué l’allumage:

• vision globale du site
• recueil et étude des témoignages
• analyse du déplacement des flammes, du sens des forces de pression à la suite d’une explosion
• établissement de la séquence des déclenchements électriques en fonction de l’évolution du feu
• recours éventuel à la modélisation des flux de chaleur

Dans une seconde phase, l’investigation recherche, sur le périmètre que la localisation de l’origine du sinistre a défini, la source d’allumage. Le succès de l’expertise incendie - explosion impose de respecter une méthodologie applicable à l’examen du site et à l’analyse ; elle comprend les étapes suivantes, dont l’ordre chronologique peut évidemment être modifié :

• pour chaque sinistre, avant tout travail d’investigation et de recueil d’éléments de preuve, considérer l’ensemble des possibilités d’allumage
• collaborer avec les enquêteurs qui, dans la plupart des situations, précèdent l’expert sur le lieu du sinistre et ont ainsi collecté des informations permettant d’effectuer un premier tri parmi les hypothèses d’allumage;
• si nécessaire, recourir à l’expérimentation;
• considérer les fondements de toute expertise, l’examen des traces et leur exploitation, par le raisonnement physique et chimique
• recourir aux caractéristiques générales de l’incendie pour interpréter es témoignages.

Les possibilités d’allumage

exemple

La situation suivante montre le caractère particulier de l’investigation d’incendie où, par recoupements, on parvient à éliminer certaines hypothèses, et à parvenir à la bonne. Un incendie se déclare dans la cuisine d’un appartement équipée d’appareils électriques, chauffée par un radiateur à eau, non raccordée au réseau de gaz, ce qui élimine d’emblée cette cause possible d’incendie. Mais subsistent:

• l’alimentation électrique
– une alimentation électrique peut subir une contrainte mécanique ou thermique: écrasement ou contact avec une plaque de cuisson chaude d’un câble alimentant un appareil électroménager
– l’isolation de la ligne est altérée: sous l’effet de l’humidité ambiante, une déviation du courant se produit avec, consécutivement, la création d’une source ponctuelle de chaleur

 les connexions électriques
– la fixation d’une alimentation est défectueuse car, à la mise hors service de l’appareil, la traction est exercée sur le câble et non sur la fiche : une étincelle apparaît à l’endroit de la connexion
– l’emploi fréquent d’un interrupteur altère son dispositif de rappel : l’ouverture et la fermeture du circuit engendrent une étincelle avec la création d’un point chaud

• la table de cuisson
– une plaque de cuisson demeure enclenchée après utilisation, entraînant la conduction de chaleur à travers le métal de la table: l’échauffement d’une surface ou d’un revêtement combustibles aboutit à l’incandescence, puis à l’inflammation du matériau
– une préparation alimentaire, à la suite d’un chauffage prolongé, s’enflamme (cas de la bassine d’huile)

• l’appareil électrique
– l’appareil lui-même produit de la chaleur qui, ne pouvant pas se dissiper dans le milieu ambiant, s’accumule à l’intérieur d’un volume quasi isolé dont la température s’élève jusqu’à l’apparition d’une combustion lente: moteur de réfrigérateur ou de congélateur dont les aérations sont obstruées

• le luminaire
– un éclairage à incandescence produit une quantité de chaleur approximativement égale à l’énergie électrique consommée; en termes de puissance, une ampoule de 100 W équivaut à un chauffage de 100 W
- un défaut d’installation mettant en contact le luminaire avec une surface combustible ou la concentration du rayonnement calorifique sur un matériau inflammable provoquent un échauffement localisé, favorable à l’établissement d’une combustion couvante

 l’imprudence, la négligence
– le cendrier contenant un mégot encore incandescent est vidé dans une pou- belle entreposée à l’intérieur d’un meuble ; une combustion lente naît dans les déchets combustibles; la température du milieu augmente et l’inflammation est inévitable

• l’autocombustion
– c’est la présence de certaines substances pouvant s’enflammer spontanément lorsqu’elles sont adsorbées par des chiffons ou des textiles : solvants particuliers, certaines matières grasses, l’huile de lin

• l’acte volontaire
– l’incendie volontaire d’une cuisine est techniquement aisé puisque le combustible est présent et les sources d’allumage sont nombreuses, comme l’indiquent les exemples précédents.

La collaboration entre l’expert et l’enquêteur

Confrontés à autant de possibilités d’allumage, l’enquêteur et l’expert doivent collaborer. Au premier revient la tâche de recueillir les renseignements pour orienter les recherches:

• où sont apparues les premières flammes?
• quels étaient les appareils sous tension?
• ont-ils été utilisés avant le sinistre?
• les occupants de l’appartement sont-ils des fumeurs ?

A l’expert ensuite de vérifier in situ la réalité physique et chimique de l’hypothèse posée.

> Pour en savoir plus

Extrait du titre  Incendies et explosions d'atmosphère
de Jean-Claude Martin
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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