11/09/2013

Dominique Perrault: Portrait d'un architecte

Locarno Muralto, Genève Vernier, Lausanne, Fribourg et Zurich… En moins de cinq ans, Dominique Perrault a remporté quatre concours et un mandat pour des projets d’envergure sur sol helvétique. Cette émergence soudaine du travail de l’architecte français en Suisse n’est pas le fruit du hasard, mais l’aboutissement d’un processus de longue haleine, qui l’a fait participer à de nombreux concours.


 

Au-delà des spécificités régionales que Siegfried Giedion cherchait encore à préserver célébrant l’usage du bois d’un Alvaar Aalto « en une nouvelle liaison entre industrie et création qui doivent initier de nouveaux liens », c’est bien aux sources tardives d’une architecture moderne suisse que l’on peut trouver les bases d’une interrelation. Une certaine vulgate se fait l’écho de ce qui constituerait, pour ne pas dire une identité suisse, une culture architecturale fondée sur un ensemble de concepts et d’usages.

Nombre d’expositions, de publications encore récentes construisent, à partir d’une scène contemporaine dominante où l’on retrouve en tête d’affiche Herzog & de Meuron, Peter Zumthor, Gigon & Guyer ou Valerio Olgiati, une histoire récursive, ancrée sur des valeurs et des préceptes spécifiques. L’architecture suisse serait une architecture de la mesure, tenue par une rationalité critique définissant une logique de la composition, la mise en retrait de toute expression au profit d’une accentuation de l’aspect phénoménal des matériaux. Plus qu’une simple aspiration minimaliste, la réduction du vocabulaire formel à des formes simples, cubes et parallélépipèdes, s’affirmerait selon l’ordre de conventions typologiques favorisant l’intégration urbaine, des relations mieux maîtrisées entre intérieur et extérieur et plus avant une économie de la contextualisation ou les relations avec la nature, avec les éléments.

Curieusement on retrouve ici un cadre conceptuel en grande proximité avec le propos architectural élaboré par Dominique Perrault. On pourrait alors évoquer des sources communes, celles d’un vocabulaire miesien qui côté suisse s’ancre dans le réductionnisme de Rudolf Schwarz, ou celles d’un formalisme rigoureux manifeste dans l’esthétique fonctionnaliste de Max Bill. L’ambiguïté d’une telle lecture tient à la distinction à maintenir entre deux lectures critiques du modernisme ou plutôt aux conditions d’une possible transfiguration du langage moderne fondée sur une compréhension critique d’un rationalisme qui donnait à l’architecture un ordre, une logique, des raisons.

Pourtant Dominique Perrault s’est toujours refusé à cette formalisation du langage de l’architecte, à la définition a priori d’un système de représentation arc-bouté sur des règles, des lois abstraites de la composition. « Si l’on s’enferme dans les règles de la discipline, si l’on continue à vouloir utiliser un langage clos, fermé, il y a menace de rupture avec le public. Il est indispensable de quitter le champ traditionnel de l’architecture, de l’étendre à d’autres domaines afin d’excéder le langage constitué, de procéder par greffes, inséminations artificielles.»

Ce refus de toute grammaire, d’une formalisation normative de la composition architecturale, Dominique Perrault l’a imposé par un renversement de la méthodologie du projet qui tranche avec un dogme néo-rationaliste toujours sous-jacent à toute description de la scène architecturale suisse.

Point. Distensions de l’inscription

Toute l’oeuvre de Dominique Perrault se tient à cette ambiguïté entre un aspect formel immédiat, l’objet architectural qui affirme une présence, une identité qui pourtant semble vite débordée par une complexité contextuelle dont il n’est qu’un des éléments de la résolution. L’Hôtel industriel Berlier (1988-1990) reste un projet référent qui permet de saisir comment l’objet se forme, se détermine d’un tissu de contraintes externes qui conditionnent son inscription dans l’espace, qui l’imposent comme une marque, un point focal qui ancre le territoire, problématique que l’on retrouve en miroir dans le projet de la compagnie pharmaceutique Novartis à Bâle, avec sa peau mosaïquée de verre transparent et noir. L’objet architectural est un pivot, un point d’articulation autour duquel tourne et se rassemble une multiplicité d’éléments programmatiques. Nombre de projets développés pour la Suisse déploient cette stratégie en redéfinissant un pôle d’attraction qui surdétermine la cohérence du contexte.

C’est ainsi qu’il faut appréhender la boîte dissimulée sous une lourde résille métallique, scellée comme un coffre, du Centre de politique de sécurité (1996) à Genève, ou la masse des deux volumes cubiques de la Tour Messeplatz (1998) à Bâle, dont le décalage crée un vaste atrium articulé sur une trame suspendue qui couvre la place faisant face et redonne ainsi une unité à l’espace public. L’inscription pour Dominique Perrault a valeur d’une relocalisation qui a une fonction presque géométrique, qui redéfinit les dimensions, redonne une mesure d’échelle à un territoire. La construction fait souvent signal, comme cet empilement de cinq boîtes de verre qui fait au sens propre extension dans la cour du Musée national suisse de Zurich (2000), et qui s’affirme comme un phare entre le fleuve et le Uetliberg, ou encore le projet du City Gate (2003) de Bâle où trois tours sont enserrées entre deux vastes trames de verre qui forment une sorte d’écran jalonnant comme une porte l’entrée de la cité. L’objet architectural s’étend, il réorganise son emprise, c’est un « plug-in » qui réactive le contexte.

Pour Dominique Perrault, l’inscription est une décision qu’il marque par un geste, souvent un dessin réduit à l’essentiel, non un simple point qui désigne, mais une marque, une croix, un cercle, une empreinte. Ainsi Swiss Re Next (2008)à Zurich, un immeuble en forme de carré concave aux façades de verre tournées vers un atrium central qui libère sur son pourtour des espaces plantés, ou Lifescience (2009) à Bâle, petite tour dont les quatre branches d’une croix s’élèvent à différentes hauteurs et distinguent les secteurs d’activités de cette société de conseil en écologie.

L’inscription perd toute valeur ponctuelle, elle ne localise pas, elle distend le contexte en instituant de nouvelles polarités.

Démonstration avec la proposition du Circle (2009), où le projet forme une vaste courbe qui cerne un tumulus pour créer par l’assemblage d’une quinzaine d’éléments triangulaires un long espace de circulation couvert, ensemble de près de 800’000 m2 qui accueille une grande diversité d’équipements culturels, commerciaux et administratifs, dans une proximité immédiate de l’aéroport de Zurich.

> Pour en savoir plus

Extrait du titre  Dominique Perrault Architecture - Territoires et horizons

de Anna Hohler

Publié aux Presses polytechniques et universitaires romande

Les commentaires sont fermés.