28/08/2013

Une introduction à l'étude de l'architecture


L’architecture est moins une «chose à voir», qu’une «scène à vivre». Faire l’expérience de l’architecture, de la ville, du paysage construit par le labeur de l’homme, c’est pour le mieux et pour le pire, le sort de tout le monde. En tant que visiteurs, nous scrutons l’architecture - tête en l’air– comme des objets d’un musée à grande échelle.

 

La vie s’y déroule comme le spectacle d’un extraordinaire metteur en scène anonyme, interprétée avec un naturel stupéfiant par les passants, les négoces, les serveurs de café, les enfants rentrant de l’école.


 

En tant qu’habitants nous nous servons de l’architecture. Elle encadre notre quotidien – infailliblement. Nous pouvons éteindre la radio lorsque les tonalités de Schönberg nous dérangent et aller nous acheter le bon disque de jazz; nous pouvons éviter Dali ou Rothko en allant à l’exposition Cézanne ; nous pouvons adorer la littérature et laisser James Joyce de côté. L’architecture n’accorde pas cette liberté de choix; elle est là, qu’on la veuille ou non, qu’on l’aime ou qu’on la déteste : impossible de lui échapper. Elle est la scénographie de notre vie. De là notre hésitation à accepter la thèse selon laquelle le rôle de l’architecte serait celui d’un «artiste».

Ce que Loos sous-entend en disant cela, c’est que l’architecture doit presque toujours être utile, exigence à laquelle le peintre, le sculpteur, l’écrivain et le compositeur échappent. Pourtant bien des architectes et maîtres d’ouvrage contemporains de grand renom ont su profiter du statut ambigu de l’architecture en tant qu’art; l’édifice comme signe culturel est alors « vendu » séparément de l’objet à bâtir et à utiliser avec aise et plaisir.

L’architecte de notre livre sera plutôt un artisan « qui a appris son latin» qu’un artiste; n’est-il pas scénographe du paysage à la salle de bain, un personnage avec une grande sensibilité et les connaissances nécessaires au diagnostic des besoins et des désirs tant spirituels que pragmatiques des acteurs et spectateurs? Il aura une remarquable capacité de composition et de synthèse. Il saura faire bon usage de ce que son regard critique sur les précédents historiques peut apporter, plutôt que de s’acharner sur des valeurs fragiles comme «l’originalité», prétention assez futile aux vues de tout ce qui a été réalisé au cours des siècles. Il sera aussi un excellent artisan avec une aptitude de concevoir et coordonner la construction dans l’esprit du projet. Pourtant, ce ne sont que quelques aspects de ces savoirs et savoir-faire qui sont abordés ici. Cet ouvrage n’est qu’une brique contribuant à l’édifice de l’enseignement de l’architecture. Il expose, de manière non exhaustive, de nombreux mécanismes perceptifs et conceptuels, qui aident à raisonner notre démarche pour aboutir au projet d’architecture. En ce sens, c’est plus un livre de « théorie du projet » qu’un livre de théorie et d’histoire de l’architecture. Il ne remplace nullement les précieuses analyses historiques.

A la recherche d’une bonne efficacité didactique, nous tentons d’embrasser le phénomène architectural en un seul livre d’introduction. Cela exige une sélection limitative et une certaine humilité par rapport aux ambitions scientifiques.

immeuble_6728-500x400.jpgEnseigner l’architecture, c’est offrir le plaisir de découvrir et d’aimer l’étendue et les principaux aspects d’une discipline qui organise et donne un sens à la scène de la vie des hommes d’aujourd’hui et de demain. L’aspect multiforme de cette discipline doit être présenté avec clarté. Cet enseignement s’exerce d’une manière assez différente dans les diverses écoles d’architecture, mais il ne s’écrit plus; dès lors, le discours varie d’un enseignant à l’autre, d’une école à l’autre.

 

Au fil des années, l’étudiant se heurte à l’hétérogénéité des concepts et des langages concernant les mêmes principes fondamentaux de l’architecture. A la différence des scientifiques, nous n’organisons pas encore des congrès mondiaux pour nous accorder sur une nomenclature : et pire, bien des enseignants inventent leur propre vocabulaire ambigu et parfois obscur.

En réalité, les différences concernent plus les modalités que le fond. Les uns basent leur discours sur l’analyse critique et approfondie de quelques études de cas; d’autres jugent préférable d’aborder la matière par l’étude comparative d’éléments typiques (la colonne, le mur, le socle, l’angle, le couronnement, la fenêtre, la porte, l’escalier, la place, la rue, etc.). D’autres encore choisissent des thèmes plus génériques de la composition ; ceci sera notre option dans cet ouvrage. Quelles que soient les modalités choisies, ce qui compte pour l’étudiant est de se faire une idée plus claire de la discipline, de découvrir quelques certitudes et principes, d’apprendre des méthodes et de commencer à édifier ses propres références qui lui permettront de continuer à apprendre.

Notre approche est essentiellement phénoménologique. Nous nous servons en toute liberté des paradigmes historiques, plutôt que stylistiques, pour en extraire des principes fondamentaux ou du moins relativement durables. Au lecteur de faire ses choix et de sélectionner les moyens les plus judicieux pour mener sa propre tâche à bien, dans l’esprit et le respect d’une «science du bâtir» patiemment accumulée au fil du temps.

Voici le contexte culturel de ce livre. Au risque d’omissions inévitables, la première partie, «De la forme au lieu», est forgée autour des thèmes de la géométrie et de la perception de l’environnement, afin d’acquérir d’essentielles références conceptuelles et grammaticales. Celles-ci organisent la connaissance actuelle sur la forme bâtie en tant que telle et en tant qu’instrument pour le projet. La forme est ici considérée parfois avec un certain degré d’autonomie par rapport aux significations; elle est d’abord « le creux du sens » avant d’être investie par des significations diverses, modulables dans le temps.

Cette «grammaire» cherchera par exemple à expliquer les phénomènes formels qui font que certains ensembles urbains (Hydra, San Gimignano, Berne, etc.) sont jugés d’une grande cohérence formelle ou –à l’opposé– pour quelles raisons la ville contemporaine est souvent ressentie comme chaotique. La même réflexion peut s’appliquer à la disposition des ouvertures dans une façade. On cherchera à comprendre pourquoi certaines dispositions planimétriques et spatiales paraissent plus équilibrées que d’autres; à détecter grâce à quels phénomènes tel édifice joue le rôle d’un objet et tel autre celui d’une maille d’un tissu urbain; à comprendre comment on définit l’espace architectural avec une économie de moyens et quels sont les principes essentiels pour réussir des liaisons entre espaces ; à découvrir les caractéristiques spatiales de certaines géométries et comment elles peuvent être manipulées.

La dissection et la classification des attributs de la forme architecturale ne sont pas sans danger. Elles ne reflètent ni la perception du monde physique qui se fait toujours dans la globalité, ni le processus de la conception architecturale. Pour enseigner et apprendre nous devons toutefois passer par l’analyse des structures du monde des formes. Le lecteur comprendra rapidement qu’il ne s’agit ici ni d’un traité, ni d’un dictionnaire, ni d’un livre de recettes architecturales, mais plutôt d’une introduction à une discipline.

La vision adoptée situe l’architecture entre le monde des réalités physiques et celui du désir et de l’imaginaire. L’architecture ne peut donc pas être une science, mais elle se sert des sciences: sciences exactes pour sa stabilité, sa durabilité, son confort; sciences humaines pour mieux comprendre les rapports que l’homme entretient avec le lieu et le temps. L’architecte vérifie les intuitions artistiques et culturelles exprimées dans son projet par des moyens rationnels. Il agit en connaissance de l’acquis scientifique. L’idée séduisante d’une architecture entièrement rationnelle, scientifique, se fondant sur les faits et débarrassée de toute spéculation, est par contre un leurre ; ou en reprenant les termes de Colin Rowe : « …Si les lois de la statique peuvent être admises avec certitude, les “lois” de l’usage et du plaisir n’ont certainement pas encore été soumises à une révolution newtonienne; et, s’il n’est pas inconcevable qu’elles le soient un jour, toutes idées quant à l’utile et au beau restent pour le moment des hypothèses invérifiables…»

En architecture, comme dans la vie tout court, science et art ont des positions d’importance équivalente. Puisque nous traitons plus particulièrement de la forme, ce que nous appelons «principes» est finalement constitué d’observations et d’hypothèses sur les composantes les plus permanentes de l’architecture. Nous ferons référence aux recherches scientifiques quand elles ont contribué à renforcer les certitudes. Ailleurs, notre approche restera plus phénoménologique et nous nous efforcerons d’établir nos règles avec un maximum de pertinence. Le corpus des précédents nous sera alors d’un précieux secours.

Notre époque est marquée d’incertitude entre l’architecture, le temps et l’histoire. L’architecture du début du 21e siècle semble vivre dans un monde sans histoire, voire dans un éternel présent, comme le dirait Antoine Picon. Les tendances et les «écoles» sont multiples et parfois éphémères ; il semble donc utile que le discours sur l’architecture cherche à rassembler, mettre en évidence et ordonner ce que ces tendances auraient en commun. Ce livre est un recueil d’observations, de recherches, d’expériences et de réflexions ordonnées qui se veulent utiles à chacun dans la critique raisonnée de son propre travail, voire des projets et réalisations d’autrui.

La formule de présentation choisie pour cet ouvrage est celle de vous inviter à une visite guidée du petit « musée imaginaire » de l’auteur qui commentera sa collection thématique. Images et textes forment un couple indissociable. Écrire et lire sont des efforts fastidieux ; l’image en est la synthèse.

Les références inciteront peut-être l’un ou l’autre des lecteurs à approfondir ses études par la consultation d’ouvrages plus spécialisés lorsque sa curiosité ou ses besoins l’y inviteront. La collection trahit les sympathies de l’auteur: les mouvements de l’architecture moderne du premier tiers du 20e siècle, l’Antiquité grecque, le Roman et le Gothique, la Renaissance et parfois le Baroque.

Pourquoi cette nouvelle édition? Au cours de ce quart de siècle, depuis l’écriture originale de cet ouvrage, le contexte de l’étudiant d’architecture a considérablement évolué – une réadaptation s’imposait donc. Cette évolution se caractérise essentiellement par trois aspects : la gestion de nos ressources environnementales «soudainement» limitées, la généralisation de l’utilisation de l’ordinateur et d’Internet, la médiatisation soutenue d’un segment de la production architecturale.

Les limites de nos ressources environnementales posent de sérieuses questions à l’humanité tout entière ; l’architecture en est un des acteursclé. Nous avons préféré introduire cet aspect de manière discrète et continue, sans pour autant en faire un chapitre distinct. La littérature disponible sur ce thème est d’ailleurs plus qu’abondante. Trop rares sont encore les jurys de projet de fin de semestre ou de fin d’études qui intègrent ce défi dans leur critique et leur jugement.

L’étudiant est, par la nature des choses, fort intéressé de connaître où en est l’état des lieux en matière de conception architecturale. Online, ses sources d’investigation se sont multipliées de manière gigantesque; par ailleurs il travaille de plus en plus avec de la Conception Assistée par Ordinateur (CAO), une technique qui a aussi ses fléaux, car elle conduit très vite à perdre la vue d’ensemble.

L’échelle de valeurs des étudiants d’architecture tend à être plus marquée par les médias que par l’école où ils se trouvent. De leur côté, les médias professionnels ne parviennent à attirer un public académique qu’à condition de faire découvrir des « nouveautés », voire de promouvoir de nouveaux « héros » et ainsi de suite. Le « dernier cri » est un engrenage médiatique difficile à saisir, parfois pédagogiquement utile, mais le plus souvent néfaste, désordonné et hors contrôle.

Sans entrer spécifiquement en matière sur ces sollicitations, nous avons surtout profité de nos propres recherches et expériences au cours des dernières décennies pour affiner et compléter cette «introduction à l’étude de l’architecture».

Une révision des sept premiers chapitres et interludes de De la forme au lieu constituent la 1re partie de la nouvelle édition.

La nouvelle 2e partie « De la tectonique » cherche à mieux intégrer les tenants et aboutissants de la matérialité et de la construction dans notre approche au projet dès le début des études.

Force est de constater que l’université, haut lieu de la pensée critique et de l’abstraction, n’est pas forcément le meilleur milieu pour nourrir l’intégration entre projet, matériaux et construction. Dans ces trois chapitres nous tentons d’éveiller le goût pour la tectonique, le «bâtir» en tant qu’ingrédient incontournable du projet.

La nouvelle annexe est un parti pris. Les références utilisées dans ce livre sont multiples et nombreuses – pour le novice, il est dès lors assez difficile d’en faire un choix gérable. Subsiste la question «Quel article ne devrais-je en aucun cas manquer de lire et d’étudier?». Nous avons donc jugé opportun d’ajouter ici trois textes-clé des dernières 50 années, posant des questions fondamentales concernant la composition, la ville et le paysage de notre civilisation.

> Pour en savoir plus

Extrait du titre De la forme au lieu + de la tectonique
de Pierre von Meiss
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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