28/08/2013

1920 - 1975: L'évolution architectural du Pays de Vaud


A l’image de cette terre millénaire morcelée, composée et souvent écartelée du Pays de Vaud entre le Jura et les Alpes, entre ses campagnes retirées et ses villes lacustres, la modernité du XXe siècle s’y affirme disparate, multiple et diffuse. Disparate: elle essaime pourtant dans ses paysages la différence comme principe et comme affirmation. Multiple : la modernité y retrouve les marques d’un siècle producteur d’icônes formelles souvent imposées dans les régions les plus reculées. Diffuse enfin: l’expression de ce courant majeur du siècle précédent n’y apparaît pas comme révélateur d’un grand mouvement avant-gardiste, mais plutôt comme une référence dont les exemples s’éparpillent au gré des commandes et de la clientèle de l’architecte.

Certes, l’éloignement des grands centres de décision et de diffusion de la pensée urbaine, qui se développe de façon patente dès les années 1920 dans les villes majeures de Suisse, ne favorise pas le rattachement immédiat à une culture de la modernité définie par des avant-gardes tonitruantes. Le son de la modernité se fait ici sourd, discret, voire secret, ancré bien plus dans l’interprétation de parangons partagés que révélateur d’expériences démonstratives. Chaperonnée par l’œuvre exemplaire de ses poètes Gustave Roud, Philippe Jacottet ou Jacques Chessex, la modernité en terre vaudoise doit se lire et se comprendre à l’écart du tumulte de l’exposition ostentatoire de ses manifestations habituelles, révélée dans la rigueur et la constance créatrice de la fabrique de l’ouvrage, de ses lieux, de ses propres mondes.

Une stratification historique imbriquée

L’architecture de la modernité vaudoise n’échappe pas à la valeur simple et interprétative de l’œuvre de ses poètes, nourrie du mouvement bruissant autour d’elle, mais conserve la parcimonie, la retenue et l’insigne d’une expression arrondie mais affirmée, en contrepoint des angles célébrés par ses voisins. Pas de théorie lumineuse, ni d’école revendicatrice. Le seul exercice du métier d’architecte est pris ici comme expression d’un temps moderne affairé à illustrer ce lien fondateur des formes et des matériaux de l’habitation de l’homme dans son rapport à la nature, dans cette confrontation permanente de la ruralité des terroirs à l’urbanisme des bourgs et des cités romaines ou médiévales qui composent le paysage millénaire du Pays de Vaud.

Suisse_Lavaux-thumb-940x705-12183-600x450.jpgA l’écart des capitales, les œuvres culturelles et en particulier architecturales vaudoises du XXe siècle fondent leur expression sur la définition qu’en a précédemment livrée Charles Baudelaire : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, l’autre moi- tié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. » La modernité en Pays de Vaud fait sienne cet assemblage de moitiés, cette complémentarité de pensées, ce double regard de Janus.

 

 

Des pensées et des manifestations sans véritable rupture dans lesquelles l’histoire lointaine et éternelle, les lieux du village à la ville, rencontrent l’expression d’un idéal du temps contemporain sans lui donner de rôle déclaratif. Ce regard dédoublé atténue, il est vrai, la valeur singulière des affirmations architecturales ou urbanistiques du XXe siècle. Les ouvrages se juxtaposent sans faire table rase, le territoire s’aménage plus qu’il ne se transforme radicalement. La stratification historique s’insère dans le tissu existant, parfois maladroitement, et n’y substitue pas une nouvelle image. Pas de manifeste architectural do- minant, ni de Cité radieuse. Plutôt quelques développements dans le cours du siècle qui, à l’échelle locale, ont permis de donner une configuration plus qu’une image à la modernité.

Le territoire balancé

Cette période cinquantenaire des années 1920 à 1975 a fait entrer sur le territoire du Pays de Vaud l’identité diffuse d’un paysage différent. A la fois celui de la résistance à la nouveauté pure, celui de l’essaimage de formes et de matérialités modernistes au sein de la géographie des terroirs du canton, celui aussi du mouvement inégal de la répartition des établissements sur l’ensemble du territoire. L’expérimentation privilégiant l’expérience, la confrontation se heurtant à l’accommodement, la volonté se soumettant à la pression.

Les véritables transformations modernistes du Pays de Vaud au XXe siècle ne sont pas consécutives à l’introduction répartie de modèles iconiques ou de révolutions matérielles ou programmatiques. La géographie de la modernité vaudoise est avant tout à lire dans l’écar- tèlement territorial et social de sa configuration géographique. Alors qu’au début du siècle, la diversité du canton accepte l’intégration souvent radicale d’établissements touristiques au sein d’entités constituées comme dans les vallées du Jura, des Préalpes et sur la côte du lac Léman, les années d’après-guerre voient la concentration d’intérêts économiques et sociaux forcer la colonisation de secteurs particuliers aux dépens d’identités territoriales réparties jusqu’ici sur l’ensemble du canton. Dès le siècle entamé, la ségrégation du terri- toire est à l’œuvre, et la manifestation de la modernité se concentre sur quelques positions privilégiées. Le territoire du réseau rural des entités distinctes devient en quelques décennies le territoire des concentrations post-urbaines. Le poids de cette modernité du développe- ment a déséquilibré l’identité du Pays de Vaud en la transformant en régionalismes à pas variables. Le fractionnement du territoire a creusé des écarts tels que la modernité ne s’est pas ou peu établie sur certaines de ses parties. La principale leçon de ces temps modernes pour le Pays de Vaud, à cheval sur le milieu du siècle, est celle de la modification de l’usage de son territoire et du gommage de l’identité de ses terroirs, au détriment de la valeur du réseau de ses entités territoriales. Au cours de ce XXe siècle, l’urbanité sociale a gagné sur la ruralité composite, jusqu’alors maîtresse des lieux.

Un patrimoine typique

Pour beaucoup, le XXe siècle est celui du bouleversement et de la destruction d’un monde ancien. Aloïs Riegl reprend cet état de la transformation du monde et interprète ce passage d’un siècle à l’autre comme une modification de valeurs: «Si le XIXe siècle fut le siècle de la valeur historique, le XXe semble devoir être celui de la valeur d’ancienneté.»3 Avec la modernité, un monde s’écroule, un autre émerge. Au tournant du siècle, et avec la création, par les autorités cantonales, de la première loi en Suisse sur la conservation des monuments historiques (1898), la mise sous protection est consécutive à l’identification de la valeur historique des édifices et des antiquités du canton. La première mesure de classement, du 25 mai 1900, consacre les châteaux, églises et monuments archéologiques dignes de figurer au panthéon de l’histoire culturelle vaudoise. Ce n’est que plus tardivement, au milieu des an- nées 1950, que la valeur de l’histoire cède le pas devant la valeur d’ancienneté, reconnaissant ainsi la prévalence du patrimoine partagé sur le monument unique. La seconde modernité, celle de l’après-guerre, consacre ainsi l’abandon du spectaculaire au profit de la mise en valeur du structurel. Cures, ponts, garages, hôtels de ville, fontaines forment alors le corpus d’une structure territoriale cantonale ancienne, identifiée et reconnue. Ce corpus, étendu à l’ensemble des édifices du canton construits jusqu’en 1925, est la base même du recensement architectural opéré dès le milieu des années 1970 par l’administration cantonale.

Rechercher et décrire aujourd’hui le patrimoine du XXe siècle, c’est considérer l’en- semble des ouvrages d’architecture et d’ingénierie non plus du point de vue exprimant la mémoire d’un temps et d’une destination souvent perdue, mais bien à partir d’une attention forte à l’usage actuel de ces structures modernes que sont les écoles, le logement collectif ou encore les bâtiments de loisirs ou d’industrie. Avec la prise en compte de l’architecture du XXe siècle, la catégorie mémorielle du « monument historique » s’étend à celle du « type ». De la logique de l’unicum, le champ de l’architecture moderne nous oblige à traiter dans le corpus patrimonial la logique du typicum4. D’un objet individuel, l’inventaire considère désormais les collections et les ensembles significatifs du champ patrimonial.

A cet égard, le Pays de Vaud recèle de façon exceptionnelle une collection de types architecturaux que le présent ouvrage met en évidence. La cartographie des objets recen- sés trace les contours d’une nouvelle géographie du patrimoine bâti à travers les régions du canton. Le repérage typologique des objets les plus significatifs valide la description territoriale de la modernité vaudoise. Ce portrait du patrimoine du XXe siècle entre 1920 et 1975 permet de désigner, de quantifier, de comprendre, de définir l’identité architecturale significative d’une représentation de la modernité en pays vaudois. Loin des radicalités monumentales de certaines expressions de la modernité, l’architecture vaudoise de ce de- mi-siècle témoigne avec précision et clarté à la fois des nouvelles formes et matérialités de son bâti, et de la mutation considérable du substrat de son territoire.

Au-delà des connaissances nouvelles apportées par l’outil d’inventaire, les choix retenus permettent de dresser une certaine identité architecturale de ce canton. Ils expliquent aussi la difficulté de donner à cette nouvelle image un caractère homogène. Le patrimoine vaudois du XXe siècle est, en ce sens, et s’il est possible de le dire ainsi, parfaitement vaudois. Il colle au passé sans faire de bruit et s’affranchit des effets d’un environnement moderne souvent critiqué et critiquable.

Par un travail sur la mémoire culturelle, les précédents inventaires d’architecture monumentale ont eu le privilège d’affirmer la valeur historique des objets emblématiques répartis sur le territoire.

 

Cet ouvrage sur l’architecture du XXe siècle nous apprend, parti- culièrement dans le Pays de Vaud, à aiguiser notre culture du regard. Ce regard qui, avec le temps raccourci qui nous sépare de ce corpus moderne, nous rapproche aussi de notre propre compréhension de l’environnement contemporain, architectural et territorial, dans lequel nous vivons au quotidien.

> Pour en savoir plus

Extrait du titre  Architecture du canton de Vaud
Sous la direction de Bruno Marchand
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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