02/11/2012

Réflexions sur la construction avec l’existant

14184272-viennese-building.jpgLes rénovations de bâtiments supposent toujours plus de s’adapter aux standards actuels, qu’il s’agisse de nouvelles exigences de confort ou de nouvelles prescriptions techniques. Les mesures de construction nécessaires exigent des connaissances sur les techniques de construction aussi bien actuelles qu’anciennes. Cette tâche est techniquement possible si elle repose sur la compréhension et l’évaluation des constructions anciennes. Le point essentiel semble se situer dans un premier temps au niveau technique plutôt qu’esthétique, mais il ne faudrait pas en conclure que les rénovations et les transformations sont de pures prestations d’ingénierie.


Cette conception très répandue vient du fait qu’une partie essentielle de la création est déjà donnée : le volume est bien défini, la structure déterminée par les éléments porteurs et même l’image paraît déjà fixée. La tâche du concepteur semble se limiter à la résolution de problèmes purement techniques du bâtiment existant comme les isolations phonique et thermique insuffisantes, l’esthétique étant réduite à la portion congrue. Cette vision est renforcée par la longue pratique de la conservation du patrimoine : il n’est pas rare que le choix du détail, de la technique et des surfaces revienne à un historien de l’art. Ce dernier est certes un spécialiste formé dans cette discipline, mais il renonce toutefois à la moindre intervention esthétique personnelle. En ce sens, les simples rénovations comportent déjà un minimum de création. L’application désormais courante d’une isolation périphérique entraîne souvent un approfondissement notable des embrasures et la formation souvent malheureuse de «fenêtres-trous». Les ouvertures des fenêtres sont diminuées par l’épaisseur de l’isolant, ce qui modifie la proportion entre la fenêtre et le mur. L’isolation thermique rapportée sur la paroi extérieure réduit, voire supprime, les avant-toits existants. De même, les éléments de construction légèrement saillants essentiels pour la modénature de la façade comme les encadrements de porte en pierre reconstituée sont nivelés. Ainsi pour des raisons financières, des détails de construction sophistiqués comme le socle exécuté par un tailleur de pierre sont-ils recouverts par de nouveaux complexes d’enduit tandis que les traditionnels élégants encadrements des fenêtres sont tout simplement oubliés sur les façades enduites d’Après-guerre au moment de l’application d’un nouvel enduit. Même la surface des façades enduites existantes disparaît avec la rénovation car les anciennes techniques d’enduits comme l’enduit projeté ou l’enduit gratté sont remplacées par les seuls enduits ribés par manque de maind’œuvre qualifiée.

De même, le remplacement des fenêtres s’accompagne de façon presque inévitable de profilés plus larges, sans parler du verre flotté réfléchissant à reflets verts en remplacement des fins vitrages étirés aux surfaces irrégulières, solution particulièrement inadaptée quand on compare l’ancien et le neuf. Même la couverture d’une toiture en pente avec de larges tuiles préfabriquées peut défigurer un pignon si sa douce extrémité supérieure assurée par des tuiles maçonnées au profit de massives tuiles de rive.

Le traitement de la maçonnerie apparente en Europe du Nord fournit un autre exemple : les systèmes d’isolation bon marché font de plus en plus souvent disparaître des villes les façades en briques caractéristiques. Même si l’on choisit plutôt de réaliser la coûteuse solution de l’enveloppe multicouche avec mur extérieur en brique, on ne pourra retrouver la diversité chromatique, les irrégularités, et donc la dimension vivante, de l’ancienne façade.

A l’intérieur, les faux-plafonds exigés par les normes phoniques ou la protection incendie ne modifient pas seulement les proportions des espaces, ils cachent aussi les anciennes corniches de raccord entre murs et plafonds et même leurs décorations. Même l’amélioration de la protection contre les bruits d’impact a des incidences formelles comme le recouvrement des parquets à lames clouées, y compris l’habituel remplacement, pour des raisons financières, des anciennes plinthes laquées et moulurées par de banales plinthes en bois. Même des adaptations purement techniques donnent aux anciens bâtiments une image souvent étrange. Ainsi de simples convecteurs métalliques semblent mornes dans un contexte ancien, par rapport aux massifs radiateurs d’origine ; quant aux soubassements des murs des cages d’escaliers en céramique ou en revêtements particuliers, ils sont totalement défigurés par l’insertion de gaines techniques.
Ces exemples sont infinis et les mesures de rénovation semblent toujours aussi inévitables. Ceci pour répondre aux exigences législatives sur les plans acoustique, thermique ou de la protection incendie. Mais le résultat est différent si le projet se base sur des principes architectuaux, c’est-à-dire avec un point de vue global sur le plan conceptuel, formel et technique, plutôt que si le projet est exclusivement guidé par la faisabilité technique et économique.

Si les mesures mentionnées plus haut concernent plutôt les travaux courants de rénovation, elles s’appliquent d’autant plus aux interventions plus lourdes sur l’existant, comme les rénovations générales, les transformations et les extensions – donc des opérations architecturales complexes qui exigent une synthèse des conceptions formelle et technique. Le rôle du projet par rapport à de telles missions de réhabilitation semble en plein bouleversement. Entre-temps, les expériences tirées de multiples projets sur la substance bâtie ont donné naissance à une nouvelle approche qui met en avant l’unité u bâtiment – non plus l’ancien ou le neuf en tant que contraires, mais l’ancien et le neuf comme un tout harmonieux (ill. A 2.1). Cette réflexion sur la «construction avec l’existant» sera approfondie dans les deux prochaines parties.

renover.jpgConstruction continue? Construction continue!

Construire, qu’il s’agisse de construction ou de transformation, implique une continuité – dans un lieu donné, une maison, une rue, un quartier, une ville, un paysage. Il s’agit toujours d’une confrontation avec ce qui est là. Aucun lieu est inoccupé ou non qualifié. Notre espace de vie est un espace culturel tissé de relations visibles ou non, en tous les cas à identifier, c’est-à-dire de traces historiques, culturelles et spirituelles, fonctionnelles et physiques. Elles sont soit apparentes de nos jours, soit à manifester. Construire signifie vivre. C’est pourquoi l’architecture repose sur la durée et la continuité. La confrontation avec sa propre histoire sociale et architecturale constitue ainsi une condition essentielle pour tout ce qui relève du neuf. Tout projet architectural construit de façon idéale et matérielle sur ce qui le précède et sur sa complexe préhistoire (ill. A 2.2 et 3). De sorte qu’une signification et une responsabilité viennent s’ajouter à toute modification qui dépassent de loin le projet individuel de l’architecte. Le thème architectural de la poursuite de la construction remonte aussi loin que l’architecture elle-même. Au début se pose la question «Comment construire?» – une simple hutte de feuilles, une maison entre les arbres ou un nid d’oiseau ? A un moment donné surgit la question «Comment poursuivre la construction ?» Que faire lorsque la hutte, la maison ou le nid doivent se confronter à des utilisations renouvelées ou à des exigences radicalement différentes? La «construction continue» («Weiterbauen») suppose une mise en balance permanente entre conservation et rénovation. On attend là des architectes une implication, des connaissances, une sensibilité et l’imposition de restrictions. Il importe d’abord de pénétrer le langage constructif et de bien lire l’espace existant. Viendra ensuite l’activité de conception qui doit résoudre avec pertinence la double tâche de conservation et de rénovation. Mais qu’entend-on par pertinence? Le rapport entre l’ancien et le neuf ne peut se suffire d’une réponse technique et fonctionnelle. La tâche architecturale/spatiale exige la transformation de bâtiments existants, c’est-à-dire une activité de composition/ conception. Il faut, selon les termes de l’architecte italien Francesco Collotti, «entendre par-là un travail avec les formes intérieurement vivantes en vue d’atteindre une interprétation, un acte subtil, à la fois technique et littéraire, de composition créatrice». Le champ de tension dans lequel évoluent les architectes se scinde vite : d’un côté le bâtiment existant avec son idée spatiale manifestée par sa construction et ses matériaux, et de l’autre un nouveau programme, résultat d’exigences modifiées ou d’une utilisation renouvelée du bâtiment. Conséquence logique de l’évolution du mot d’ordre lancé au cours des débats de principe «Conserver plutôt que rénover» autour de 1900. L’approche actuelle de la protection du patrimoine reste fidèle à l’idée selon laquelle les différentes époques de construction d’un bâtiment doivent être clairement visibles et identifiables, à savoir que l’ancien et le neuf doivent rester distincts. Cette conception duale – l’ancien d’un côté et le neuf de l’autre – est devenue une ligne directrice générale pour la construction avec l’existant. Propagé par les acteurs de la protection du patrimoine et les architectes, cette séparation catégorique entre ancien et nouveau perdure aujourd’hui. Lorsque la conservation du patrimoine fait appel à des connaissances scientifiques, l’intégrité, l’authenticité et la lisibilité de la construction sont préservées; pour nombre d’architectes, c’est un argument bienvenu qui les autorise à donner libre cours à leur créativité individuelle. Cette césure, cette fragmentation, cette stratification consistant à ajouter du neuf à l’ancien est une pratique très répandue. On comprendra bien qu’une transformation opérée sur cette base suppose des interventions importantes dans l’existant pour pouvoir insérer l’élément venant opérer des contrastes visuels, matériels et aussi constructifs. Le résultat sera marqué par son absence d’homogénéité et d’harmonie. Les principes nécessaires aux débats qui président, pas uniquement dans le monde spécialisé des architectes, à une poursuite de la construction plus ou moins réussie, ne peuvent qu’être les critères architecturaux. L’image d’une ville reconnaissable et identifiable, d’une rue ou d’un quartier en tant que communauté culturelle de maisons et d’espaces naît d’un tout pensé en tant que tel et qui prend en compte l’existant et l’accepte. Entre-temps, une approche et une pratique de construction continue, de «Weiterbauen», se sont développées, qui ignorent toutes les tentatives de séparation et qui ne mettent pas au premier plan la célébration des époques historiques, mais qui soulignent l’unité architecturale d’un bâtiment. La liaison, au-delà des époques, entre ce qui est actuel et les restes bâtis du passé n’estelle pas une illustration satisfaisante de la tradition? La conscience d’un héritage culturel continu et la prise en compte de traditions architecturales au cœur de la mission de «construire avec l’existant» sont une invitation explicite à une juxtaposition et à une coexistence sur un mode esthétique et figuré, en quête d’une posture conceptuelle cohérente sur le plan du contenu. L’architecte suisse Miroslav Sik voit la recherche d’une posture conceptuelle cohérente comme «le juste milieu entre les manifestations banales éhontées et les singeries plastiques à l’ambition disproportionnée. Concevoir l’essentiel, négliger le superflu et se consacrer en tant qu’architecte aux maisons et à ses habitants.» Telle est la seule façon pour la métaphore imagée de la réunification d’émerger comme une transformation faite de conservation et de renouvellement, sans faire courir à son origine un risque de modification ou de disparition totale. Dans un concept du «nouveau tout», l’ancien n’est pas mis en scène pour valoriser le nouveau. C’est la recherche d’une cohérence conceptuelle qui confère à l’existant et à l’intervention une forme architecturale globale, au-delà des barrières quasiment infranchissables dressées entre l’ancien et le neuf, sans pour autant que ne se perdent dans la résolution de la tâche de construction la multiplicité des strates et le caractère polysémique. Le neuf visible en tant que tout transformé porte un peu des deux en soi sans manifestation des couches : un tout continu et homogène.

Construire dans l’existant? Construire avec l’existant! On pourrait aussi comprendre la construction continue dans un autre sens : une poursuite de la construction dépourvue de critique d’une époque depuis longtemps révolue, comme une vague rétro qui piétine aussi le passé bâti. A côté de cet acte compréhensible de reconstruction, la copie du passé – que la reconstruction de la Frauenkirche de Dresde semble légitimer – est hélas aussi le point de départ de monstruosités architecturales comme les arcades du château de Braunschweig et de tous les petits exemples, d’apparence banals, dans la tradition du Bauhaus ou d’autres époques positivement «commercialisables». à cet égard, l’«architecture historique» est bien historique et ne peut être contemporaine. La reconstruction «fidèle à l’original» d’une maison de l’époque de la Révolution industrielle doit échouer de la même façon que la réaffectation d’un palais de verre. Plusieurs obstacles infranchissables se dressent :

• des conditions politiques et sociales différentes ;
• un environnement – architectural et urbain – différent;
• des lois et des directives;
• des techniques artisanales différentes;
• un stade de la technique différent;
• le concepteur n’étant pas «historique», il ne peut construire selon le sens de l’histoire.

C’est pour ces raisons que la variété dogmatique de l’historicisme copieur doit échouer. Mais où se situe le juste milieu mentionné plus haut, «la juxtaposition et la coexistence réconciliatrices»? Elle commence quand on n’entend plus la construction continue comme quelque chose de neuf «dans» un donné existant, à savoir quelque chose de neuf «dans» l’existant, mais la construction «avec» l’existant, le parcours parallèle de l’existant et du nouveau pour former un tout global, comme ont pu par exemple le faire avec succès les architectes Feyferlik/Fritzer avec les restructurations et constructions pour le lieu de pèlerinage de Mariazell (ill. A 2.4 et 5). Mais l’utilisation de l’existant suppose aussi sa compréhension dans son ensemble. C’est un préalable à l’appréhension globale du bâtiment, et non pas celle isolée des avantages et inconvénients. La construction continue ne se limite pas à la compréhension des particularités techniques; elle recherche la conception originelle et son insertion dans le processus de conception en la libérant des contraintes factices et du mauvais goût ; il s’agit donc de séparer ce qui était de l’ordre de la conception historique de ce qui était alors nécessaire, prescrit, limité techniquement ou lié à la mode. Contrairement à une construction neuve qui se laisse couler dans une attitude – ou «style» – un bâtiment existant ne le permet pas. L’existant n’accepte pas après coup d’être forcé dans une attitude : on ne contraint pas les bâtiments réaffectés. Le concepteur qui ne voit que les inconvénients du bâtiment existant n’obtiendra pas de résultat satisfaisant. Poursuivre la construction signifie découvrir le positif dans l’existant et négliger le négatif, aimer l’existant.

Comprendre l’existant, aimer apprendre et créer un tout à partir du neuf pourrait être comparé à une «communauté de travail» : le partenariat entre les architectes de l’existant et ceux du neuf. Ce partenariat se réduit en fait à une seule personne – quasiment schizophrène – celle de l’architecte mandaté. Pour que ce partenariat réussisse, le concepteur actuel peut s’appuyer sur une expérience commune qui est aussi valide pour les architectes du passé que pour les architectes contemporains: tout doit si possible être fabriqué de façon économique, rapide et sans défauts. Les modes constructifs historiques et les formes qui en résultent sont souvent l’expression de cette problématique et non d’une expression artistique autonome – comme peuvent souvent le prétendre les acteurs de la protection du patrimoine et s’en réjouir les designers rétro. La rigidité d’une fenêtre à croisillons ne relève pas de la conception formelle, mais d’une construction économique qui fonctionne bien mais qui ne satisfait hélas plus aux exigences actuelles. Si la construction continue signifie trouver une solution adaptée à l’époque qui convient à un concept global, ceci ne peut être le cas ni du vitrage aluminium fixe sans croisillons ni la «construction qui ressemble de loin à…». C’est la fenêtre que l’architecte de l’époque aurait construite s’il avait eu les possibilités techniques actuelles et le même recul par rapport à sa propre époque. L’empathie avec le créateur de l’existant n’est pas possible hors de sa propre vie, ce qui exclut d’emblée la reprise de concepts historiques sans analyse critique.
L’empathie interroge l’architecte de l’époque. Comment aurait-il résolu le détail? Avec quelles constructions aurait-il pris en compte les exigences liées à la consommatoin d’énergie? La conception de la construction continue avec les nécessaires constructions neuves et restructurations suppose des constructions et des techniques artisanales actuelles qui intègrent en elles des formes tout autres. En tant que construction économique sans défauts, la structure et l’ondulation d’une façade enduite du 19e siècle ne peuvent plus être imitées car les maçonneries actuelles sont trop précises, l’expérience des artisans nécessaire pour la réalisation d’enduits à la chaux est insuffisante du fait qu’ils ne travaillent plus sur un mode artisanal. La construction continue ou la construction avec l’existant signifie reconnaître l’existant et penser à sa place, reconnaître sa structure et son statut – et seulement alors développer une attitude propre qui réagit à l’existant. Cette attitude propre se rapporte toujours au présent: aux conditions politiques et sociales actuelles, aux coûts et aux constructions actuelles. Il n’est pas blâmable – dans ces conditions – de leur donner forme selon les échelles actuelles – non pour produire un contraste maniaque, pas davantage pour rendre le nouveau lisible comme cela est trop souvent exigé. Pourquoi une chose désirant être un tout, «un» bâtiment et non une exposition didactique, devrait-elle être divisée en plusieurs parties? On exige seulement avec raison qu’il s’agisse d’une «bonne» architecture, à savoir un tout cohérent sur les plans conceptuel et fonctionnel.
Dans la construction continue, l’exclusivité vaut par contraste ou adaptation, et non comme préalable à la conception. Les deux renvoient un travail commun, compréhensif et respectueux; c’est-à-dire le respect du concepteur actuel pour le travail des architectes du passé, mais aussi l’acceptation posthume de ses derniers pour la poursuite de la construction selon les principes d’aujourd’hui.

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Extrait du titre  Rénover le bâti de Georg Giebeler, Rainer Fisch,
Harald Krause, Florian Musso, Karl-Heinz Petzinka et Alexander Rudolphi
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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