30/07/2012

L’architrave, le plancher, la plate-forme

3792384-classical-rotonda-bottom-up.jpgUne aspiration, parfois visionnaire, marque les inventions et les évolutions des structures horizontales: qu’il s’agisse d’architraves de fenêtres ou de portes, de poutres appuyées sur des piliers ou des colonnes, ou entrecroisées pour réaliser des planchers, les constructeurs ont toujours tenté de conquérir des dimensions plus larges pour vaincre les limites de l’espace et créer de grandes ouvertures, pour affranchir les sols des points d’appui et obtenir une surface continue, pour réaliser une structure si clairsemée qu’elle devient invisible. Un parcours idéal se dessine à travers les siècles, de la découverte de l’architrave pour pratiquer une ouverture dans le mur, au rêve d’un habitat-surface, libéré de toute couverture. Pour atteindre ce but, les constructeurs sont passé par une extraordinaire série d’expérimentations.


L’histoire des structures horizontales est un récit passionnant dans lequel les images et les techniques se sont confrontées de manière si différente, et parfois même si violente, que cela met en évidence, plus que pour tout autre élément, à quel point les logiques de la construction se sont pliées à l’obligation de confirmer l’autorité de figures devenues sacrées.

Une fois que le grandiose monolithe de pierre est posé sur deux colonnes au moyen d’ingénieuses machines de levage, l’œuvre acquiert une telle force symbolique qu’elle devient l’icône d’une construction originelle et pure, capable de défier les siècles. Et pourtant, cet exceptionnel bloc de pierre suspendu dans le vide montre déjà son insoupçonnable fragilité, au point qu’il est souvent surmonté d’un système de décharge, tout d’abord visible comme à Mycènes, puis savamment dissimulé et conçu de manière à alléger tout poids reposant sur le bloc. Ce bloc de pierre est même creusé pour y loger une solide et élastique poutre de bois, elle aussi invisible, qui garantit la stabilité de la structure horizontale. Image aussi puissante que fragile, la pierre en forme d’architrave connaît un succès extraordinaire, qui ne s’explique que par la volonté d’en perpétuer la valeur symbolique. Mais d’autres structures sont appelées à supporter réellement les poids: arcs de décharge ou poutres, toutes conçues comme des esclaves, généralement invisibles, au service de la noble machine de l’architrave, toujours dessinée à l’antique.

L’architrave atteint le sommet de sa crise avec l’invention d’un système qui permet de la libérer du lourd poids du bloc de pierre originel, comme si l’arc de décharge était descendu à la place de l’architrave et en avait pris l’apparence. C’est ainsi que naît une combinaison de différentes parties, tout d’abord taillées dans cette même pierre et laissées apparentes, puis toujours plus petites, légères, maniables et exécutées en briques: l’architrave en plusieurs pièces ou plate-bande. Cette structure elle aussi, comme l’arc de décharge, reste soumise à l’icône originelle et est souvent déguisée en monolithe grâce à des plaques de pierre ou à un enduit de plâtre blanc comme le marbre.

La première grande révolte contre l’autorité du monolithe de pierre horizontal survient plusieurs siècles après la découverte de l’architrave et génère la plus fantastique série de variantes de dessins de petites pièces devenues finalement visibles, montées selon des mécaniques formelles et statiques d’apparence complexe, au point de défier ce que l’architrave originelle voulait représenter: la sûreté du soutien. Il se peut que les multiples combinaisons de claveaux avec des profils en vague ou dentelés, la joyeuse distinction polychromique des différentes pièces et les jeux de coupe des joints inventés pour montrer qu’elle avait vaincu la force de gravité, ne soient rien de plus que l’orgueilleuse célébration de la fin d’un mythe. Ils démentent solidité du monolithe, dévoilent le mouvement visible des joints, comme si les différentes pièces participaient à un mécanisme prêt à s’activer. Jamais dans l’évolution tourmentée de l’architrave, l’image du monolithe n’avait atteint un tel point de rupture, et tout laissait présager un retour impossible. Après cette triomphale célébration de la mort de l’architrave, les jeux maniérés de claveaux qui paraissent glisser vers le bas semblent de pathétiques et théâtrales mises en scène de la fragilité de chaque structure horizontale, dénuées de cette conscience technique qui rendaient à la fois festives et dramatiques ces puissantes fragmentations en parties autonomes.

A un certain point de ce récit millénaire, l’aspiration inévitable à retrouver l’antique soliditas se manifeste dans la recherche de l’architrave monolithe originelle. L’étude des ruines et des traditions constructives permet de réinventer le monolithe, les machines pour le soulever et, naturellement, tous les expédients invisibles qui en garantissaient l’autorité et la force apparente. Pourtant, ceux qui ont clairement conscience de l’impossibilité de ramener à la vie l’architrave, l’ont laissée «morte» dans le mur; ils se limitent à la réaliser en plusieurs parties taillées dans de grands blocs de pierre savamment appareillés dans le mur de façon à annoncer, sans jamais la mettre en scène, une renaissance à venir de l’architrave en tant que partie essentielle d’une ossature. Toutes les architraves mortes dans le mur, rendues toujours plus saillantes grâce à des consoles, acquièrent une force plastique et semblent redevenir la structure originelle; mais leur libération s’interrompt juste avant leur détachement complet du mur qui continue à les soutenir et, en définitive, à les justifier.

Les charpentes pour les planchers subissent des évolutions techniques similaires à celles des architraves. Mais les structures conçues par les charpentiers ont déjà des entrelacements d’un niveau de complexité incomparable. Les poutres de bois sont entrecroisées pour créer des trames dans lesquelles on reconnaît par moments cette virtuosité constructive sous-jacente au fractionnement du monolithe. On commence aussi à monter les pierres, taillées en petites pièces à la géométrie complexe, pour créer des planchers stupéfiants. Les charpentiers, les tailleurs de pierre, les ingénieurs et les mathématiciens engendrent un univers de variantes qui convergent rapidement vers certains types devenus internationalement célèbres, non tant parce qu’ils sont utilisés à des fins pratiques, mais parce qu’ils contiennent, dans leur géométrie libérée de la logique du monolithe originel, une leçon pour la recherche de structures à venir.

L’étude sur la nature physique et la résistance des matériaux, de la pierre au bois, permet aussi de définir de nouveaux paramètres, fondés sur des nombres et des formules et non plus sur la vénération des figures antiques, pour évaluer l’efficacité des structures horizontales. On découvre les lois que les ouvriers de chantier avaient déjà empiriquement comprises, mais qui, une fois traduites en formules, permettent aux scientifiques et théoriciens de commencer à saper les fondements qui avaient régi les variantes d’architraves et de poutres. Cette découverte de la nature physique et mécanique des matériaux marque la fin d’une ère millénaire. Dès ce moment, les logiques qui guident les expériences sur les structures horizontales sont différentes, les tests de rupture de toutes les inventions se succèdent et chaque structure horizontale est soumise à des calculs exécutés par des savants.
La disparition du critère d’imitation du monolithe ouvre la voie à l’invention de nouvelles figures, encouragée par l’avènement du métal et du béton armé grâce auxquels on crée de nouvelles généalogies, toujours en vigueur et en perpétuelle évolution, de systèmes de structures horizontales, de travées à la configuration mécanique complexe, de dalles aux caractéristiques statiques extraordinaires.

architrave.jpgMais l’évolution de la trame du plancher, comme celle de l’architrave en plusieurs pièces, présente elle aussi une incertitude fluctuante à propos de la visibilité de la structure réelle. Passionnés par la trame constructive, les charpentiers subordonnent toute autre décoration à ses motifs et laissent apparaître les poutres cylindriques pour en faire le symbole des lieux domestiques et sacrés, ou inventent des entrelacements complexes audelà de toute logique constructive, afin d’obtenir une décoration extraordinaire avec les poutres elles-mêmes. Les menuisiers, pour leur part, tentent de s’affranchir de toute trame structurelle, en la dissimulant sous un plafond parfois composé de compartiments aux dimensions choisies pour obtenir un effet décoratif et des surfaces délimitées comme des tableaux. Dans son évolution à travers les siècles, à partir des panneaux de bois jusqu’à ceux de plastique, le plafond lui-même se révèle une surface capable de créer des espaces aux qualités thermiques et acoustiques contrôlées, de réduire le volume d’air à réchauffer, jusqu’à devenir un organe fondamental pour la diffusion de la lumière et de l’aération artificielle, tandis que les matériaux du sol, devenus amovibles, sont choisis pour produire des sensations de froid ou de chaleur selon les saisons. Appelés «ciels» et peints en bleu clair, les antiques plafonds laissent désormais place aux panneaux transparents avec des diffuseurs de lumière au néon, et la métaphore perd son pouvoir d’illusion pour devenir ciel artificiel radieux dans la nuit.

Le fait de dissimuler le plancher ouvre de nouvelles possibilités d’organiser l’espace qui ne sont pas régies par la position des poutres et qui permettent aux constructeurs de théoriser et réaliser un plafond lisse en tant que forme structurelle indispensable pour une idée d’espace continu, librement divisible: le «plan libre». L’apothéose de cette idée de plan est contenue non dans les théories et les œuvres des grands architectes, mais dans les systèmes constructifs des planchers brevetés par les industries américaines pour les bureaux et dans lesquels le sol est équipé d’une trame serrée de prises pour l’électricité, la lumière et le téléphone à disposition des équipes d’employés. Ce type de sol devient le modèle secret de la surface habitable utopique imaginée dans les années de contestation juvénile pour un type de vie communautaire et alternatif. C’est probablement là que les recherches techniques millénaires sur le plancher aboutissent provisoirement; la sophistication des dispositifs et l’électronique produisent une technologie invisible, et le plancher est sublimé en surface.

Après l’invention des planchers plats qui ont couvert les temples ou les observatoires astronomiques, et après les diverses formes de toits-jardins, la construction de structures horizontales vise à créer un nouveau sol pour la ville. Ainsi, d’autres paysages artificiels apparaissent, surélevés par rapport au niveau naturel et de la même intensité que ceux générés par les plafonds lumineux. Ces paysages deviennent même ondulés, comme si le plancher était redevenu un sol accidenté naturel. Plié comme une feuille, le plancher affirme le dépassement de la stratification des structures horizontales toutes identiques et peut offrir des lieux d’apparence naturelle pour une humanité contemporaine nomade.

L’architrave, le plancher, la plate-forme, ce nouveau recueil d’essais, retrace les grandes lignes de l’histoire des structures horizontales. Grâce aux prestigieux auteurs de ces essais naît la seconde fresque de la Nouvelle histoire de la construction commencée avec le volume consacré à la colonne. Matériaux, machines de chantier, géométries constructives et logiques statiques continuent d’être les paramètres privilégiés des auteurs. Leurs analyses sur les matériaux, sur les techniques et leur mise en œuvre, sur les questions statiques des poutres, sur les trames et les fonctions des planchers, offrent un cadre complet et inédit des plus importantes structures expérimentées depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, du rigide trilithe aux plates-formes artificielles des villes.

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre  L’architrave, le plancher, la plate-forme sous la direction de Roberto Gargiani
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

Les commentaires sont fermés.