18/07/2012

Les Tuileries, 10 août 1792

Jacques_Bertaux_-_Prise_du_palais_des_Tuileries_-_1793_.jpgLe 10 août 1792, la monarchie française s’effondra après treize siècles. Ce jour marqua aussi le commencement de la fin pour l’ancienne Confédération helvétique et, dans son histoire, s’inscrivit comme l’un de ses faits d’armes les plus spectaculaires. Le régiment des Gardes suisses assuma à Paris la mission impossible de défendre le palais des Tuileries, lors d’une sorte de baroud d’honneur de la royauté, qui se révéla le plus grand tournant de la Révolution française.


Tout sauf une surprise

Contrairement aux grandes journées révolutionnaires, l’attaque des Tuileries n’a pas été improvisée mais préparée durant plusieurs semaines, dès qu’il apparut vain pour les jacobins de réclamer à cor et à cri la déchéance du roi par une voie légale. La Patrie avait été déclarée en danger le 11 juillet et le 21 se mit en place un directoire secret. Le 25, les sections qui composaient le mouvement révolutionnaire à Paris furent autorisées à siéger en permanence. Un premier projet d’attaque fut ajourné en attendant l’arrivée de 500 Marseillais, qui entrèrent à Paris le 30 juillet. Le palais des Tuileries, situé sur la rive droite de la Seine, entre le Louvre et les Champs-Elysées, doubla dès lors sa Garde suisse, faisant passer ses effectifs d’une à deux compagnies dès le 1er août. L’idée de l’attaquer sur la lancée fut abandonnée, jugée prématurée. La force militaire royale occupa les Tuileries le dimanche 5 août mais retourna dans ses casernes une fois l’alerte passée. La rumeur se répandit que Louis XVI avait fui en se mêlant à ses gardes, déguisé en capucin. Les faubourgs se calmèrent quand des délégués de la Commune se furent présentés auprès du roi afin de vérifier sa présence. La section des révolutionnaires dite de Mauconseil fut la première à demander la déchéance du roi. Ce seront finalement 47 des 48 sections de Paris qui voteront sa déposition. Entre-temps, le maire de la capitale, Pétion, fit ajourner le déclenchement des hostilités afin de mieux préparer le projet.


Un cousin de Benjamin Constant témoigne

Le 8 août, avant-veille de la tragédie, le régiment des Gardes suisses comprenait en principe environ 1500 hommes répartis en un état-major et quatre bataillons : le 1er rue Grange Batelière, dans Paris, le 2e à Rueil, les 3e et 4e à Courbevoie. Cependant leurs effectifs avaient cessé de se renouveler. Bien des gardes et des officiers se trouvaient en congé. Près de 300 étaient indisponibles, dispersés pour la protection des casernes, de châteaux ou en divers postes parisiens. Trois cents autres venaient d’être envoyés en Normandie.

Avant le 8 août, seules deux compagnies se tenaient d’ordinaire en faction aux Tuileries. Dans la nuit du 8 au 9 août, 600 Suisses furent appelés de toute urgence en renfort à Paris. Avant de partir, le détachement enterra six drapeaux. Puis il gagna les Tuileries par le pont de Neuilly et les Champs-Elysées. Tout paraissait calme sur son passage.

Dans son journal, Jean-Victor de Constant-Rebecque, cousin de Benjamin Constant, deuxième sous-lieutenant avec rang de capitaine dans la compagnie du Vaudois Loys d’Orsan, relate presque heure par heure les événements qu’il a vécus du 8 août au 13 septembre 1792. Ce texte fut publié en 1792 par le comte d’Hérisson.

Mercredi 8 août : « Ce soir nos officiers-majors apportent l’ordre de se tenir prêt à marcher la nuit à Paris [...]. Je m’habille, ferme ma chambre à clef. »

Constant-Rebecque et ses compagnons quittent « en silence » Courbevoie à 2 heures du matin le jeudi 9 août : « Nous entrons en colonne dans le jardin du château (des Tuileries) ; on renforce les postes, et on nous place dans la cour des Suisses et dans l’hôtel de Brionne ; la journée se passe en alertes. M. de Montmollin, qui vient d’arriver de Suisse, est reçu ce matin officier au régiment et porte un drapeau. Je passe la nuit dans l’hôtel de Brionne sur un matelas par terre avec Ernest et d’autres officiers. »


A la veille du combat

Du côté du roi, il n’y a ni plan d’action ni commandement unique et encore moins de volonté de la part du premier concerné. Depuis longtemps Louis XVI est absent de son rôle. Les Suisses et la Gendarmerie sont officiellement aux ordres de Boissieu, maréchal de camp et commandant de la 17e division militaire, ainsi que de Jean-Antoine Galiot, ci-devant marquis de Mandat, commandant-général de la Garde nationale de Paris. Ce dernier n’exerce qu’un pouvoir théorique sur ses hommes. Afin d’empêcher la jonction des insurgés et pour contenir la pression du faubourg Saint-Antoine, il fait occuper le pont Royal, le pont Neuf et les ponts de la cité par les bataillons nationaux les plus sûrs. Le long de la colonnade du Louvre, 600 hommes de la gendarmerie à cheval sont censés, le moment venu, charger le flanc de la colonne qui descend du faubourg, tandis que 100 autres gendarmes à cheval occupent la place du Carrousel. Les deux compagnies françaises les plus sûres, les Grenadiers des FillesSaint-Thomas, commandés par Tassin de l’Estang, et celle des Petits-Pères protègent les issues de la terrasse des Feuillants. En réserve Mandat a disposé le bataillon de Saint-Roch dans la cour du palais des Tuileries. Une autre unité est cantonnée place Vendôme. Tout est prêt sur le papier pour écraser les révoltés sauf qu’en réalité, des 10 000 hommes qu’espère le commandant de la Garde nationale, seuls 2000, d’une loyauté douteuse, se sont présentés, appuyés par 14 canons dont les artilleurs sont hostiles au roi, tout comme les 300 gendarmes à pied rangés dans la cour de Marsan et devant l’Hôtel-de-Ville.

Du côté des Suisses, le capitaine Jost Dürler tient les cours face au Carrousel, tandis que le capitaine Henri de Salis se positionne du côté des jardins et le capitaine Pfyffer d’Altishofen tient en réserve 300 hommes dans la cour de Marsan, à proximité des petites rues d’où peuvent survenir à tout moment des forces hostiles. Les Suisses barricadent les portes avec des madriers. La tension monte durant la journée du jeudi 9 août. A 18 heures, tous les postes sont triplés. Vers 23h30, les fédérés de Marseille, qui sont arrivés à Paris, marchent en direction du pont Saint-Michel.

Peu après minuit, le tocsin sonne. Il appelle à la levée en masse des sections contre le roi. Celui-ci, après un entretien avec son confesseur, va s’étendre tout habillé dans sa chambre, tandis que Marie-Antoinette passe une nuit d’angoisse au milieu des siens. C’est au même moment que se constitue la « Commune insurrectionnelle de Paris », unissant les membres les plus actifs des sections. Le château n’apprendra cette nouvelle que vers 6 heures du matin.


«Républicains prêts à combattre contre la république»

Lamartine, dont le père est présent au palais des Tuileries cette nuit, nous en a laissé cette description dans son Histoire des Girondins (Livre 20, XII) : « Les Suisses furent massés dans le vestibule. Leur drapeau était là ! Assis sur des bancs et sur les marches de l’escalier, leurs fusils dans leurs mains, ils y passèrent dans un profond et martial silence les premières heures de la nuit. La réverbération des flambeaux sur leurs armes, le bruit des crosses de fusil retentissant de temps en temps sur le marbre, le qui-vive à voix sourde des sentinelles, donnaient au palais l’aspect d’un camp devant l’ennemi. Les uniformes rouges de ces 800 Suisses, assis ou couchés sur les paliers, sur les degrés, sur les rampes, faisaient ressembler d’avance l’escalier des Princes à un torrent de sang. Indifférents à toute cause politique, républicains prêts à combattre contre la république, ces hommes n’avaient pour âme que la discipline, et pour opinion que l’honneur. Ils allaient mourir pour leur parole, et non pour leurs idées ou pour leur patrie. Mais la fidélité est une vertu par elle-même ; cette indifférence des Suisses pour la cause du roi ou du peuple rendit leur héroïsme non pas plus saint, mais plus militaire. Ils n’eurent pas le dévouement du patriote, ils eurent celui du soldat. »

Dans la nuit du 9 au 10 août 1792, 800 à 900 Suisses, si l’on compte les volontaires accourus et quelques nobles français ayant revêtu l’uniforme helvétique pour faire bon poids et honorable contenance, répartis en une vingtaine de postes, en permanence sur le qui-vive, attendent l’ultime combat. Mais le palais des Tuileries n’a rien d’une forteresse comme la Bastille. Ces soldats font face à 35 000 insurgés armés. En plus des anciennes Gardes françaises qui sont passées du côté de la Révolution en juin 1789, des jacobins et autres membres des sections parisiennes ou révolutionnaires français de tout acabit, il faut compter avec les 2000 « fédérés », qui sont les volontaires de l’armée française, venus assister au 14 juillet avant de partir affronter l’ennemi extérieur. Ils s’attardent en se disposant sur ce qui apparaît comme le front intérieur. Ils se concentrent près de l’Hôtel de Ville et du côté du faubourg Saint-Antoine.

Finalement, en comptant les femmes et tous ceux qui, de l’artiste affamé au fort des Halles, veulent en finir avec la monarchie, ce sont 100 000 personnes que devront affronter les derniers défenseurs du pouvoir légal. Dans cette masse on en trouve qui ont déjà eu l’occasion d’en découdre, d’une manière ou d’une autre, avec les Suisses : 300 Brestois et 500 Marseillais.

A deux heures du matin la place du Carrousel est investie par ces bataillons révolutionnaires des faubourgs tandis que des Gardes nationaux parisiens et les Marseillais se placent sur la terrasse des Feuillants. Ils entonnent le chant qui deviendra l’hymne de la République : La Marseillaise. On l’entend alors pour la première fois à Paris. Aux Tuileries, pour se donner du courage, les partisans du roi chantent l’un des airs de Richard Cœur de Lion de Grétry « O Richard ! ô mon roi ». En ces circonstances dramatiques, les royalistes, en lieu et place d’un chant plus martial, recourent à un grand air d’opéra-comique. En l’occurrence de l’acte I, scène I. Mais pour la monarchie c’est le dernier acte et le rideau va tomber… On entend :

0 Richard ! ô mon roi !

L’univers t’abandonne ;

Sur la terre il n’est que moi

Qui s’intéresse à ta personne.

A l’aube le ciel est rouge sang. Les Gardes nationaux postés sur les ponts cèdent le passage à la foule sur ordre des officiers municipaux tandis qu’au Louvre les gendarmes à cheval tirent la bride en attendant de tourner casaque. Toutes les digues ou presque cèdent les unes après les autres. La disproportion des forces en présence est flagrante, l’encerclement est complet et les instructions, données par Danton, on ne peut plus claires : « Assiéger le château, exterminer les Suisses, s’emparer du Roi et de sa famille, les conduire à Vincennes et les garder comme otages ». Il est cinq heures à Paris, capitale déjà éveillée, quand Mandat est convoqué à l’Hôtel de Ville et qu’en qualité de commandant loyaliste de la Garde nationale, il est liquidé par la Commune insurrectionnelle. Sa tête est promenée au bout d’une pique. Santerre le remplace à son poste et contribue à parachever la désorganisation et la défection de la Garde nationale. La Commune légale de Paris est destituée. Désormais, les forces qui défendent le palais des Tuileries sont privées de chef, car La Chesnaye, suppléant de Mandat, est incapable d’assumer une telle charge.


La dernière revue de Louis XVI

A six heures du matin, c’est un gros homme défait et mal réveillé, en habit gris et la coiffure aplatie, tenant le dauphin par la main et accompagné de Maillardoz, de Bachmann et de quelques gentilshommes, qui achève de démoraliser ses défenseurs en les passant pitoyablement en revue devant le palais des Tuileries. Venus des insurgés, les cris de « Vive la Nation ! » submergent les acclamations des royalistes. Pâle, « comme s’il avait cessé d’exister » dit un témoin, le pauvre roi regagne une dernière fois ses appartements au palais. On entend des Gardes nationaux censés le soutenir lancer « A bas le Veto ! A bas le gros cochon ! », avant de quitter leurs positions pour aller se mêler aux attaquants sur les quais. Des canonniers abandonnent leurs pièces. Ils ont brandi leur poing sous le nez d’un Louis XVI qui se décompose sous les insultes. « Che coglione ! » se serait exclamé un jeune officier d’artillerie, Napoléon Bonaparte !

Louis XVI le fataliste n’a jamais été un roi-soldat. C’est Marie-Antoinette qui donne à boire aux Suisses. C’est elle qui a rétorqué au Procureur-général-syndic du département de la Seine, Pierre-Louis Roederer, qui plaide pour le retrait : « Monsieur, il y a ici des troupes. Il est temps enfin de savoir qui l’emportera, du Roi et de la Constitution ou de la faction ».

Plusieurs milliers de personnes occupent déjà les jardins et leurs piques se font de plus en plus menaçantes. La loi martiale est proclamée par deux officiers municipaux qui se trouvent au palais, afin de légaliser l’ordre maintenant donné aux troupes par Roederer, ceint de son écharpe, de repousser la force par la force, mais seulement si elles sont attaquées. A 7h30, conscient que les choses vont mal tourner, Roederer met le roi en demeure d’agir en résumant en trois mots la situation : « Tout Paris marche.

- Quoi, demande Marie-Antoinette, sommes-nous donc seuls, personne ne peut agir ?

- Oui, Madame, seuls. L’action est inutile, la résistance impossible. »

A 8h30, au lieu de se mettre à la tête de ses hommes, convaincu par Roederer et contre l’avis de la reine, Louis XVI, faisant preuve d’un vague courage mais pas téméraire, estime prudent de chercher un abri auprès de la représentation nationale. Lui et sa famille parviennent à quitter juste à temps le palais. Ils se frayent un chemin par le jardin vers la salle du Manège, où siège l’Assemblée législative, gardée par les Grenadiers des Filles-Saint-Thomas, la compagnie générale de la Garde aux ordres du capitaine suisse d’Erlach et six officiers supérieurs de l’état-major, avec le major Bachmann et le lieutenant-colonel de Maillardoz, copieusement injuriés par la foule massée sur la terrasse des Feuillants. Le roi des Français trouve le temps de remarquer que les feuilles tombent vite cette annéelà. L’état-major accompagne le roi au Manège. Le régiment est laissé sous le commandement de quatre capitaines seulement. Le roi ayant abandonné son palais, les défections de Gardes nationaux s’accélèrent. Avec la gendarmerie à cheval ils s’éclipsent le long des grilles ou passent directement du côté des insurgés, tels les canonniers qui, au mieux, déchargent leurs canons ou éteignent leurs mèches, au pire retournent leurs canons contre les Tuileries, visant les Suisses laissés au château sous le commandement du capitaine Jost Dürler. Ces défenseurs s’en tiennent à l’ordre reçu de repousser la force par la force. Pour les soutenir, deux centaines de nobles se révèlent plus encombrants qu’utiles à la cause, parfois même déguisés en Garde suisse.

A neuf heures du matin, ce 10 août, le nombre de Parisiens restés fidèles au roi se réduit à une centaine d’hommes équipés : une trentaine de gendarmes qui mettront dans quelques minutes leurs chapeaux au bout des baïonnettes en s’écriant « Vive la Nation ! », 40 Grenadiers des Filles-Saint-Thomas et 30 Gardes nationaux des Petits-Pères venus des beaux quartiers.

A ce moment précis, il n’y a pratiquement plus que des Suisses pour défendre l’Etat de droit en France.

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Les premiers tirs

Les émeutiers sont persuadés qu’ils pourront, comme le 20 juin, pénétrer sans coup férir dans le palais des Tuileries. Au lieu d’abandonner les lieux aux bons soins de la Garde nationale et de regagner leurs casernes, comme ils l’ont fait en maintes occasions, les Suisses reçoivent l’ordre d’abandonner les postes extérieurs et de se retirer à l’intérieur du château. Rien n’empêche alors les révoltés de forcer la grille d’entrée et de s’engouffrer dans la cour. Ils s’arrêtent face aux Suisses alignés en rangs serrés sur les escaliers, devant les portes, dans le vestibule et aux fenêtres. Aux injonctions de Westermann, qui commande les assaillants et exige la reddition, Dürler répond au nom de ses hommes : « Je suis responsable de ma conduite devant les cantons suisses mes souverains. Jamais je ne rendrai les armes. Si vous nous laissez en paix, on ne vous fera pas de mal. Si vous nous attaquez, nous saurons nous défendre ».

Le sergent fourrier Blaser, recevant l’ordre de se rendre dans la cour de Marsan, juste avant le carnage, déclare : « Nous sommes Suisses et les Suisses ne rendent les armes qu’avec la vie. Nous ne croyons pas avoir mérité un tel affront. Si on ne veut plus du régiment qu’on le renvoie légalement ». Selon Constant-Rebecque : « La porte Royale enfoncée, je vis entrer une douzaine de Marseillais qui vinrent jusqu’à nos gens pour parlementer, les engager à mettre bas les armes, et leur criaient de descendre, de venir avec eux, ou de s’attendre à être tous massacrés. Aucun des nôtres ne quitta son poste, nos soldats repoussèrent toute sollicitation, et refusèrent toute espèce d’accommodement, étant décidés à moins plutôt (sic) que de se rendre coupables d’aucune lâcheté ».

Selon cet officier ce sont les révolutionnaires qui ont engagé le combat : « Les canonniers placés pour la défense du château abandonnent leurs pièces qui tombent entre les mains de ceux des faubourgs ; ils les braquent contre le château et y mettent feu malgré les demandes de toutes les Gardes nationales de notre parti d’accorder quelques instants de grâce et leur promesse de capituler ; après la première décharge des faubourgs contre nous, quelques-uns des nôtres répondent par un feu de file depuis les fenêtres ; de là ils descendent dans la cour, enlèvent une pièce de canon, mais qui leur est inutile, manquant de munitions ; ils succombent enfin sous le nombre… »


Attaque et contre-attaque

Les Suisses, soldats aguerris et bénéficiant de l’effet de surprise, prennent d’abord le dessus. Ils s’emparent même de sept canons et balaient de leurs tirs la cour, la place royale et la place du Carrousel, dispersant ainsi les émeutiers. Mais ceux-ci, soutenus par les canons de la Garde nationale, mitraillent les Suisses à bout portant. Des tirs plongeants viennent des maisons voisines. La Garde elle-même est dépourvue d’artillerie, de cavalerie et ne bénéficie d’aucun soutien militaire français. Très rapidement elle se trouve à cours de munition. Les Suisses sont contraints de se replier dans le palais indéfendable, pour ne pas être submergés par le nombre.

Toutes les relations de cette journée témoignent de leur héroïsme. La « compagnie colonelle » est anéantie dès 10h30. Côté jardin, même scénario, les Suisses du capitaine Reding – grièvement blessé – s’emparent de trois canons, mais faute du moindre soutien français, doivent refluer sur le château.


Coup de théâtre à l’Assemblée

Les députés ont entendu siffler les balles et sentent le vent du boulet. Ils demandent à Louis XVI de transmettre aux Suisses l’ordre de déposer les armes et de se retirer dans leurs casernes. Louis d’Hervilly, commandant de la Garde constitutionnelle, se charge de ce message précisant que le roi se trouve à l’Assemblée nationale. Mais le message est mal interprété ou mal codé : d’Hervilly ordonne aux Suisses de se rendre… auprès de Louis XVI. Seize officiers et 200 hommes rassemblés à la hâte obtempèrent et, sous une grêle de balles, parviennent dans la salle des séances. Leur arrivée donne des sueurs froides aux députés, dont les plus engagés croient leur dernière heure arrivée. « Voilà les Suisses ! » crient certains à la vue de ces soldats couverts de poussière et l’épée à la main, et cherchent à fuir par les fenêtres.

Contre toute attente, le roi ordonne aux capitaines Dürler et Salis de déposer les armes auprès de la Garde nationale. Il ajoute : « Je ne veux pas que de si braves gens que vous périssent ! » Il signe ainsi son dernier ordre (qui n’a d’ailleurs pas été rédigé de sa main) et peu après, il est démis de ses fonctions : « Le roi ordonne aux Suisses de déposer à l’instant leurs armes et de se retirer dans leurs casernes. » Mais comment les Gardes suisses peuvent-ils rendre les armes en plein combat ? Ceux qui s’exécutent sont voués au massacre.


Une résistance désespérée

Vers midi, au château des Tuileries, 400 à 450 Suisses à qui le dernier ordre royal n’est pas parvenu, combattent au corps à corps à l’arme blanche, fractionnés en petits groupes de plus en plus isolés. A la tête de 80 grenadiers, le lieutenant Hubert de Diesbach (1753-1792) défend, degré par degré, le grand escalier de la cour.

Ainsi se déroule dans les faits un grand spectacle tragique qui va hanter la mémoire de la Suisse et de l’Europe. Tel Winkelried, on rapportera plus tard que Diesbach se serait jeté sur les piques des émeutiers en s’écriant : « Ce n’est pas la peine de vivre après [la mort de] tant de braves gens ! » L’événement inspirera les peintres, en particulier le tableau bien postérieur d’Alexandre-Georges Roux, représentant une trentaine de Gardes suisses commandés par le sous-lieutenant de Forestier et l’enseigne Georges-François de Montmollin. Ce même de Montmollin sera peint par Auguste Bachelin, attendant la mort dans les plis du drapeau de la Garde, adossé à la statue équestre de Louis XV, sur l’actuelle place de la Concorde, et repoussant les charges des Français avec l’énergie du désespoir. Une image pareille mettra en scène des Suisses qui combattirent – à Rome en 1527 ! – près de l’obélisque dressé non loin du Campo Santo allemand. Ce tableau signé par Giuseppe Rivaroli en 1927, intitulé Sacco di Roma, perpétue la représentation d’une « résistance héroïque ».

Mais revenons-en aux événements du 10 août. A un contre cent les Suisses luttent jusqu’à 16 heures. Toute résistance est vaine face à un tel déferlement. Tout s’achève par un sauvequi-peut. Le chroniqueur Nicolas-Constantin Blanc rapporte ce témoignage : « Malgré qu’ils eussent jeté les armes, par les fenêtres, ou dans le palais et ses appartements ou dans les rues en se sauvant, quarante-deux ont été fusillés aux ChampsElysées par le Bataillon des Gardes nationaux de ce nom. Quatrevingt-trois conduits à l’hôtel de ville, renvoyés en prison, ont été tués devant cette maison après leur avoir fait demander grâce à genoux ; enfin il n’y a pas de barbarie qu’on n’ait exercée contre ces malheureux, même contre ceux qui n’étaient pas à l’action, leurs corps encore palpitants ont été jetés au feu. »


Du combat au massacre : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ! »

Dans La Carmagnole, chanson vengeresse composée probablement par le citoyen Birard vers le 13 août, on voit apparaître des Suisses dont, en quelque sorte, on règle les comptes :

Les Suisses avaient promis (bis)

qu’ils feraient feu sur nos amis ! (bis)

Mais, comme ils ont sauté !

Comme ils ont tous dansé !

Dansons la Carmagnole…

Le Suisse, gardien du royaume, incarne le pouvoir monarchique. Sa personne en armes s’est substituée pour un jour au roi, que la haine du peuple n’a pas encore pu abattre. Tout être vivant découvert dans le château est tué sans pitié. On jette même du haut des fenêtres des jeunes tambours, des enfants de troupes. Des marmitons sont précipités dans des bassines d’eau bouillante. Les auteurs contre-révolutionnaires se complairont plus tard à énumérer les aspects les plus sordides. Mais les faits sont bien là, au point que des concierges suisses, dans des immeubles parisiens, sont égorgés dans la foulée.

Le carnage se poursuit jusqu’à la nuit, à l’échelle de toutes les haines accumulées. Des soldats sont décapités, d’autres littéralement découpés en morceaux. Dans une relation du massacre des Gardes suisses écrite le 13 août, probablement par le Grand-juge Kayser de Frauenstein, ce ressortissant helvétique dit ne pas trouver les mots pour décrire les scènes dont il fut témoin : « J’ai vu, tout Paris a vu ces scènes de sang et d’horreur, dont les détails effrayants ne peuvent se rendre. J’ai vu, avec tout Paris, cette férocité barbare, produit certain de l’avilissement, de la lâcheté, de la faiblesse, et dont aucun peuple jusqu’ici ne s’était jamais souillé. »

Bonaparte assiste à l’événement depuis l’appartement d’un nommé Fauvelet, place du Carrousel. Il note : « Des femmes bien mises se portent aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses. » Et Napoléon se souviendra : « Jamais, depuis, aucun de mes champs de bataille ne me donna l’idée d’autant de cadavres que m’en présentèrent les masses de Suisses. » La leçon reçue ce jour-là se manifestera dans sa méfiance constante et viscérale à l’égard d’une foule qui se saisit du pouvoir.

Les contemporains n’ont rien caché des aspects révoltants qu’a revêtus la « conquête glorieuse du château des Tuileries » comme l’a nommée L’Ami du Peuple. « Les Suisses ont été massacrés partout », relève le député Pinet dans une lettre adressée le 10 août déjà aux « clubistes » de Bergerac, tandis que son collègue modéré J.-F. le Mailliaud note le lendemain dans une lettre à ses concitoyens du Morbihan : « On a fait une justice terrible des ennemis de la Patrie qu’on a rencontrés. » JacquesRené Hébert, défenseur des enragés, que Robespierre fera arrêter et qui sera guillotiné, justifie l’exécution des Suisses sur les marches de l’Hôtel de ville au nom du « droit de la guerre ». La presse française de l’époque présente le massacre comme une juste riposte à la perfidie royale.

Du point de vue de Louis XVI, on peut considérer que le régiment des Gardes suisses a livré le dernier combat de la monarchie. La moitié de l’effectif fut tuée au combat ou lynchée, pour une cause qui n’était pas celle de ces hommes. Ce « massacre de la Saint-Laurent » est le dénouement tragique d’une crise ouverte depuis le début de la Révolution, mais qui avait couvé depuis bien plus longtemps : la mise en question de la présence militaire des Suisses en France.

Qu’avaient à faire ces soldats étrangers à Paris en pleine révolution ?

 

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 Extrait du titre  10 août 1792 - Les Tuileries de Alain-Jacques Tornare
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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