05/03/2012

Habiter les territoires à risques

8965743-man-watching-the-tornado-into-a-corn-field.jpgQuestionner la relation risques-territoires

Le tremblement de terre du 11 mars 2011 au Japon et ses répercussions (tsunami, accident nucléaire) sont venus subitement nous rappeler la fragilité de notre environnement quotidien et la vulnérabilité de nos conditions d’habitat face aux risques. Cet épisode récent est à placer dans la liste des catastrophes majeures qui ont marqué l’histoire des risques par le changement de paradigme qu’elles ont opéré.


En son temps, le grand tremblement de terre de Lisbonne de 1755 a marqué le passage d’une interprétation divine ou surnaturelle des catastrophes à une explication rationnelle des phénomènes en jeu. Cet événement est considéré comme la source des politiques de prévention des risques, constitués comme objets de connaissance, ouvrant la voie à une ère orientée vers l’horizon du risque zéro où les progrès techniques et scientifiques guideraient l’humanité vers un mieux. L’irruption de la catégorie de risque majeur, symbolisée par l’accident de Tchernobyl en 1986, vient à son tour remettre en question cette vision positiviste : le progrès, perçu comme nécessairement bienfaisant, peut également mener au pire.

Outre la menace à court terme sur l’intégrité physique des habitants, les catastrophes de l’ère contemporaine menacent d’affecter durablement la qualité de vie et les modalités d’occupation des territoires marqués par l’empreinte du risque. Ces territoires sont par ailleurs de plus en plus difficiles à circonscrire, comme dans le cas de Tchernobyl où une contamination invisible s’est diffusée de façon non concentrique, tachetant au gré des pluies qui les ont affectés, des espaces éparpillés à travers l’Europe.

La catastrophe de Fukushima en 2011 vient ajouter une couche de complexité dans le phénomène des risques et de leur manifestation. Résultant d’un tsunami consécutif à un tremblement de terre, la catastrophe japonaise illustre l’extrême vulnérabilité de nos sociétés où les risques se transforment au point que la séparation entre risques naturels et technologiques n’est plus pertinente, et qu’un pays comme le Japon, pourtant si préparé au risque, se voit soudainement réduit au chaos face à l’enchaînement des événements.

Au-delà de cette vision événementielle, plusieurs caractéristiques contemporaines de la relation continue entre les risques et les territoires habités méritent d’être soulignées. Le risque est aujourd’hui l’objet d’une multitude d’actions destinées à le mesurer, à l’évaluer, à s’en protéger : éviter sa manifestation ou s’en accommoder. Poussées par les progrès techniques et scientifiques, grâce au développement d’expertises spécialisées, nos sociétés ont appris à « vivre avec ». Mais l’une des raisons pour laquelle l’exemple japonais est si révélateur réside dans la faillibilité des dispositifs de gestion du risque, si bien que la volonté de maîtrise se trouve de plus en plus sujette à caution. Des risques que l’on pensait sous contrôle se révèlent récalcitrants, changent de forme, et réapparaissent de façon plus virulente ; des territoires considérés comme sûrs s’avèrent moins hospitaliers qu’ils n’y paraissent.

Face à ces phénomènes, les habitants se trouvent souvent désemparés. Car habiter un lieu sûr, protégé et sans soucis particuliers demeure l’une des conditions essentielles à leur existence. Une inscription dans le droit international stipule d’ailleurs que chaque individu a droit à un logement convenable (art. 11 du Pacte international sur les Droits économiques, sociaux et culturels de 1976). Cependant, et les catastrophes nous le rappellent, rien n’est moins immuable qu’un environnement habité. On peut en être délogé, il peut être dégradé et pollué, il peut même être totalement détruit. Il n’est pas non plus certain que les lieux que nous habitons le soient par choix et que leur devenir soit stabilisé pour longtemps. Et pour peu qu’on y découvre la présence de risques, la relation à l’habitat devient radicalement différente. En effet, identifier des risques implique une (ré-)action, qu’elle soit institutionnelle, fasse l’objet de politiques publiques, ou qu’elle relève de citoyens ou de résidents. Quitter les lieux risqués, choisir d’y rester, en être expulsé ou ne pas pouvoir les quitter sont autant de modalités qu’il convient d’examiner de plus près, tout comme les dynamiques territoriales amorcées suite à l’identification de risques et aux mesures de gestion prises à leur encontre. La mise en regard de ces relations vise à construire un champ de recherche qui n’en est qu’à ses balbutiements. Un petit retour en arrière s’impose pour pouvoir mesurer l’originalité de la démarche proposée dans cet ouvrage.

Risques et territoires : une problématique de recherche en construction

La littérature sur les risques est foisonnante: risques environnementaux, risques naturels, risques technologiques majeurs, risques sociaux, etc. font l’objet de nombreuses recherches, selon des approches aussi variées que sectorielles (gestion du risque, communication des risques, identification de risques, évaluation, prévention…). Mais en géographie, comme en sociologie, la littérature est longtemps restée fragmentée par catégorie de risques (naturels, technologiques, sanitaires, etc.) et par lieu. Ce n’est que récemment que s’est amorcée la « mise en espace » progressive du risque en termes de perspectives de recherche.

Acteurs et connaissances au cœur de la dynamique risques-territoires

L’intérêt porté au rôle transformateur des risques sur le territoire implique un examen minutieux des acteurs concernés et de la production des connaissances en matière de risque. Le rôle des acteurs dans l’identification et la gestion des risques n’a été que récemment étudié, particulièrement en sociologie et en science politique. La Société du risque d’Ulrich Beck – paru en 1986 en allemand et dont la traduction en français ne date que de 2001 – ainsi que La Société vulnérable édité par Jacques Theys et Jean-Louis Fabiani (1987) figurent parmi les ouvrages fondateurs qui marquent un tournant décisif dans l’étude des risques et alimentent l’émergence de cette prise en compte des acteurs dans les phénomènes étudiés. Partant d’une vision essentiellement dominée par une approche technicienne, les recherches se sont graduellement attachées à une vision axée sur les représentations sociales des risques. Une approche constructiviste des risques est désormais privilégiée et les travaux de Deborah Lupton (1999) illustrent bien les différentes tendances qui s’en dégagent. Du côté de la géographie anglosaxonne Regions of Risks, de Kenneth Hewitt (1997), renvoie également à une approche similaire des risques, suivant en cela les enseignements de Gilbert F. White (2001), dont les premiers travaux sur les inondations et les connaissances des acteurs datent de 1942 !

L’idée prédominante de ces travaux est la suivante: différentes formes de connaissance sont mobilisées pour identifier les risques et sont déterminantes en matière de gestion de risques et de crises. Ces connaissances sont tant scientifiques, techniques que profanes (celles par exemple de groupes de citoyens intervenant en situations de crise et de danger) et sont produites aussi bien au cours de l’identification des risques (y compris lors de l’élaboration des instruments utilisés pour les identifier), de la mise au point des mesures de gestion (aménagement du territoire, financement), que lors de l’analyse sur les retours d’expériences. L’intérêt de ces recherches porte précisément sur les relations dynamiques qui s’établissent entre les pratiques et les acteurs (institutionnels ou non) impliqués dans la gestion des risques et des crises, dès lors qu’ils contribuent à les identifier, à les anticiper, à les suivre ou à les réguler. Les cas étudiés sont nombreux : OGM (Bonneuil, 2004 ; Joly et al., 2003), prion et amiante (Chateauraynaud et Torny, 1999), épandage de boues d’épuration (Borraz et Salomon, 2003), lignes à haute tension (Rémy, 1995), enfouissement des déchets nucléaires (Barthe, 2002), risques d’inondations (Le Bourhis et Bayet, 2002 ; November et al., 2006) pour n’en citer que quelques-uns.

En parallèle aux travaux axés sur la relation risques-territoires, nous assistons donc également depuis quelques années à un intérêt marqué pour les acteurs et les connaissances des risques qu’ils produisent. Des synthèses de recherche font l’objet de publication (Borraz et al., 2005; Gilbert et al., 2007) ou des articles de prospective faisant état des questions pressantes à intégrer dans les futurs appels à recherches lancés par des Agences nationales (Barbier et al., 2008), tandis que des études de cas fécondes sont menées par d’autres chercheurs en sociologie, en études des sciences et techniques, en science politique ou en anthropologie (Gramaglia, 2006; Healy, 2004; Langumier, 2008; Leborgne, 2006). En 2007, un ouvrage interdisciplinaire intitulé Face au risque (Burton-Jeangros et al., 2007) a présenté un état des questions intéressant actuellement le domaine des risques en sciences sociales et humaines (notamment dans les sciences juridiques, sciences politiques, sociologie de la santé, sociologie des organisations, en histoire de la médecine et en géographie), et proposant autant d’éclairages innovant sur la question.

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Extrait du titre Habiter les territoires à risques de Valérie November, Marion Penelas et Pascal Viot
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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