27/02/2012

Bertil Galland, un savoir vivant

images?q=tbn:ANd9GcSyAdCF0K0AiyWDzq16MnRL4JenbPZlQSf_JXe6dBMSIwdeLWA7Une vie avec les mots et les livres, une vie pour les livres et les mots. « Un livre qui paraît presque rien et qui peut être presque tout», déclare Bertil Galland dans un entretien filmé à l’occasion de la remise du Prix du Rayonnement par la Fondation vaudoise pour la culture en 2007. Quel plus bel intitulé de Prix décerné à Bertil Galland que celui du Rayonnement? Rayonnement intérieur et rayonnement extérieur. Bertil Galland a fait entrer le monde entier dans sa vie, ses livres et ses chroniques et ceux-ci constituent eux-mêmes un ensemble complet qui fait l’œuvre, la marque et la force tout à la fois granitique et magnétique de l’homme.


Lors de cette séquence du film, nul hasard si Bertil Galland tient dans ses mains un recueil de poèmes de Nicolas Bouvier que celui-ci lui a dédicacé (Le Dehors et le Dedans). Dans sa dualité fondamentale, Bertil Galland a lui-même toujours été dedans et dehors, dans le canton de Vaud et ailleurs, en lui-même et avec les autres. Pas seulement vaudois mais aussi citoyen du monde tel qu’il le voit et tel qu’il y aspire. S’éloigner du canton de Vaud est une manière pour lui de s’en rapprocher. Près et loin à la fois, n’est-ce pas l’une des postures préférées de Bertil Galland? Empathie et distanciation ne sont-elles pas nécessaires au libre exercice de la raison et de l’esprit critique? Trop d’empathie enlève le discernement. Trop de distanciation tue les sentiments et l’émotion. Ce double registre n’est-il pas tout simplement ce qui façonne l’écrivain, l’éditeur, le journaliste, le reporter, le chroniqueur et, pour tout dire, l’homme Galland ?

Mangeur de mots, à la fois vorace et sélectif dans sa gourmandise, il avale l’écrit avec une grande sûreté de jugement qui lui permet de séparer immédiatement «le bon grain de l’ivraie». Cet appétit pantagruélique de mots est une constante observée par tous ceux qui ont compagnonné avec Bertil Galland. Il en est qui lisent sans écrire et d’autres qui écrivent sans lire. Lui, jamais rassasié, fait les deux avec passion, énergie et franchise, toujours brûlant du feu ardent de l’ouvrage suivant. Au cinéma, on aurait parlé d’un «monstre sacré», Jean-Jacques Langendorf évoque, plus loin, un «géant des lettres», un «colosse de l’édition». Ici nul besoin de surjouer l’hommage en saluant l’entrepreneur culturel, le vigoureux bâtisseur et le passeur imaginatif. Exigeant, altruiste et généreux avec les auteurs qu’il publie (thème qu’Etienne Barilier aborde dans son texte), aussi à l’aise que le cruciverbiste averti lorsqu’il faut mettre ses pas (ou ses mots) dans ceux des autres (« ses » auteurs) que puissamment créatif lorsqu’il produit sa propre œuvre, «il donne confiance à qui exprime et à qui imprime», comme le dit Jacques Chessex dans un portrait saisissant de Bertil Galland.

Au fond, sur la base des témoignages et analyses rassemblés ici, on pourrait dire que, dès son enfance puis son adolescence, Bertil Galland a toujours été simultanément dans l’ici et l’ailleurs. Son « logiciel » personnel le dédouble en Suisse et dans le monde, lui-même se définissant d’ailleurs comme un «métis (…) qui a beaucoup vagabondé» (comme si «le survenu du froid avait fait halte avec une conviction d’autant plus certaine qu’il avait à s’inventer un lieu et à s’y légitimer, et à façonner dialectiquement ce lieu à la dimension de son Imaginaire», selon Chessex). C’est quand on le croyait très ancré dans le canton de Vaud qu’il en était le plus éloigné, sillonnant les Etats-Unis, l’URSS, la Chine, l’Afrique et le Proche-Orient. Et c’est quand on le croit bourguignon depuis 1996 qu’il en est le plus près : c’est depuis Rimont en France qu’en août 2000 il lance dans le journal 24 Heures un appel visionnaire à créer la Collection Le savoir suisse.

Peut-être fallait-il justement s’éloigner de la Suisse pour saisir la nécessité de mettre en valeur les savoirs produits dans les hautes écoles de ce pays et les placer à la portée d’un large public. Peut-être voit-on mieux de loin et après avoir fait le tour du monde que la Suisse est plurielle, à la fois addition de petites communautés locales et ouverture sur le vaste monde. Peut-être fallait-il tous ces reculs et appartenances pour rassembler des femmes et des hommes de talents, de générations et d’horizons intellectuels, politiques et professionnels si différents. La recette de la diversité intellectuelle et politique avait certes déjà été mise à l’épreuve de l’ouverture progressive du comité éditorial de la revue Ecriture, elle sera reprise avec succès dans la composition du comité d’édition de la Collection Le savoir suisse.

Bertil Galland, citoyen du monde, polyglotte, avide de savoirs et de découvertes, au courage chevillé au corps quand la guerre est là tout autour de lui (Vietnam, Biafra, Proche-Orient, etc.). Bien sûr, il a joué un rôle capital d’«accoucheur» ou de «facilitateur» de la littérature romande des années 60-80 mais, en même temps, il faisait découvrir la Chine de Mao à ses lecteurs. Le réduire au canton de Vaud reviendrait à passer à côté de sa dimension cosmopolite et de son imaginaire européen. Ne pas voir qu’il est aussi vaudois serait ignorer son lien privilégié avec un coin de pays qu’il a parcouru de part en part («ce pays de Vaud où, comme tout vrai nomade, il tente de se trouver les racines», analyse Bouvier). Seule une vision multiscopique permettrait de saisir ses différentes attaches et d’en identifier les ramifications et les compositions polyphoniques.

La place de Bertil Galland dans les lettres romandes, suisses et francophones a déjà été solidement authentifiée et documentée. Elle est précisée et enrichie dans cet ouvrage à travers les contributions de Roger Francillon, Françoise Fornerod, Daniel Maggetti et Sylviane Roche. En outre, son goût pour la poésie est attesté depuis fort longtemps, les poètes lui en sont du reste reconnaissants qui lui en dédient ici de très personnelles (Pierre-Alain Tâche et Alexandre Voisard). Par contre, sa place et son rôle dans la presse romande sont encore à établir (ce à quoi s’attachent les témoignages de Christophe Gallaz et Jacques Pilet), que ce soit comme journaliste, chroniqueur ou reporter, comme si les profonds liens entre les différents métiers qu’il exerce n’avaient pas encore été pleinement discernés. Or, ces deux univers ont toujours dialogué sous la plume de Bertil Galland, nourrissant ses chroniques de ses lectures et, inversement, mettant ses chroniques au service de projets éditoriaux ambitieux et novateurs.

De ce dernier point de vue, il applique rigoureusement la même démarche pour promouvoir la littérature romande, qu’il décortique en juin 1966 dans une série d’articles de la Feuille d’Avis de Lausanne intitulée «Petite analyse structurale de la littérature en Suisse romande», et pour initier Le savoir suisse les 7 et 14 août 2000 dans 24 Heures (« Parmi nos livres une collection manque: ‘‘Le savoir suisse’’» et «Pour structurer le débat public sur l’avenir de ce pays ») : d’abord, un diagnostic assez sévère de la situation accompagné d’un appel solennel à agir, suivi – faute de combattants suffisamment vaillants pour s’attaquer à la lourde et vaste mission proposée par Bertil Galland dans ses articles – de la mise en mouvement d’un collectif qu’il anime avec talent et détermination. Lorsque l’ambition n’est pas au rendez-vous, il finit donc toujours par se saisir du projet dont il a été l’inspirateur pour le mener à chef. Avec l’ascèse du moine-soldat (« moine intermittent» dit Gallaz) qui avance droit par tous les temps, tranquilles ou tempétueux, il va jusqu’au bout de la mission et de l’engagement avec conviction, quel qu’en soit le coût personnel, pourvu que la cause soit noble et digne des espoirs qu’il place en chacun et que sa précieuse indépendance soit garantie.

Dans ses chroniques de 24 Heures, le livre est sa matière première. Il salue ainsi nombre d’ouvrages et d’aventures éditoriales auxquelles il ne participe pas directement. En mai 1995, à l’occasion de la parution du 200e «Cahier rouge» publié par la Fondation Jean Monnet pour l’Europe, il exprime son admiration pour les travaux de son ami Henri Rieben (« Rouge vif pour l’Europe »). D’ailleurs, il reviendra à Bertil Galland de lui rendre hommage lors de ses obsèques le 16 janvier 2006 à la cathédrale de Lausanne, saluant à la fois le « grand » Vaudois et le « grand » Européen. A la lecture de cet hommage, l’on ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement entre ces deux hommes. Galland citant Monnet dit de Rieben : « peu d’hommes ont eu aussi peu de pouvoir et autant d’influence». Il est troublant de penser que cette sentence pourrait tout aussi bien s’appliquer à Bertil Galland lui-même qui a été beaucoup lu et écouté par de nombreux élus municipaux, cantonaux et fédéraux (citons notamment Jean-Pascal Delamuraz, Jean-Pierre Pradervand, Pierre Cevey, Pierre Duvoisin ou Marx Lévy), sans qu’il n’ait jamais clamé une once d’emprise ou d’ascendant sur quiconque!

Or donc, si l’éditeur a déjà été plusieurs fois célébré, que ce soit à l’occasion de ses 60 ans avec un magnifique numéro (38) de la revue Ecriture, qui réunit alors les plus belle plumes de la littérature romande, ou deux ans plus tard lors de la réception du Prix Montaigne – dont témoigne l’hommage que Nicolas Bouvier lui rend avec une affection et une amitié indéfectibles –, ou lors de la fête de départ en Bourgogne avec sa femme Betty en 1996 (cf. le texte de Jean-Jacques Rapin), le journaliste et le reporter sont généralement comme occultés.

Hémiplégie ou effet d’optique qui rejoindrait une vision monomaniaque et trompeuse du Galland valdo-vaudois? Dans cette image d’Epinal, tout se passe en effet comme si Bertil Galland avait benoîtement grimpé petit à petit à l’échelle de ses appartenances multiples, commençant son travail d’éditeur au niveau cantonal avec les Cahiers de la Renaissance vaudoise en 1960, puis (dès la fin des années 1960), avec l’énergie et le succès qu’évoque Yves Gerhard, l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, promouvant aussi «la nouvelle littérature romande» avec sa propre maison d’édition (dès 1972), puis, de 1974 à 1979, à l’échelle suisse la Collection CH et, dès 2001, créant Le savoir suisse, en passant dans l’intervalle par l’échelle francophone et européenne, avec la co-édition d’ouvrages avec Grasset (Jacques Chessex et Georges Borgeaud) et Gallimard (Corinna Bille, Nicolas Bouvier, Alice Rivaz) et recevant le Prix Montaigne en 1992 à l’Université de Tübingen.

Illusion que cette vision en escalier de son parcours identitaire, au gré des développements de sa carrière professionnelle et de sa notoriété. Pas plus exclusivement vaudois ou romand à 13 ans qu’à 80 ans. Plusieurs témoignages sont là qui rappellent que, à ce très jeune âge, Bertil Galland traduisait lui-même des chapitres du livre Knulp de Hermann Hesse (comme il le raconte dans son texte « L’Allemagne ») et qu’au même âge il se rendait au Monte Verità à la rencontre des penseurs européens qui fréquentaient ce haut lieu. Assemblage singulier et précoce, ce n’est là que l’un des multiples paradoxes de celui qui, bon gré mal gré, incarne tout à la fois un canton de Vaud qui a disparu (si tant est qu’il n’ait jamais existé dans sa toute puissance souveraine !?) et l’ouverture au monde des Lumières et de l’humanisme. En quelque sorte, entre l’Encyclopédie vaudoise et Le savoir suisse, il y a l’Europe et le monde !

Autant «Vaudois de Bourgogne» fêté par Philippe Jaccottet dans cet ouvrage que «Suisse-scandinave» décrit par Bouvier, le Nord se cache toujours derrière le Vaudois. Ulla LundquistRosenqvist, la traductrice de Luisella en suédois, ne reconnaît plus le timbre de voix de Bertil lorsqu’il se met à lire en public dans sa langue maternelle. Dans le présent ouvrage aussi, l’un de ses amis de jeunesse, Jacques Dewaele, raconte le voyage quasi initiatique qu’ils font ensemble dans l’Europe du nord à 17 ans puis rappelle la période de sa formation de journaliste aux Etats-Unis. Sans compter ses grands reportages dans des pays ou des régions en guerre, sa découverte de la Chine (Les Yeux sur la Chine, paru en 1972) et son « improbable » amitié avec le Prince Norodom Sihanouk du Cambodge, racontée ici par Etienne Delessert et Jacques Pilet.

Son engagement n’est pas seulement littéraire et journalistique. Il est aussi politique au sens large du terme. Il s’est engagé dans le débat d’idées sur la place et l’avenir de ce canton à une époque où la Ligue vaudoise – bien que particulièrement controversée – rencontrait encore un certain écho dans le débat public (laissons aux historiens nous dire la part que Galland a prise dans ces débats, cf. notamment la contribution de Denis Bussard et François Vallotton sur le « divorce » avec la Ligue vaudoise). Mais son engagement politique dans le canton s’est aussi manifesté a travers des combats en faveur de la protection de la nature, du paysage et du patrimoine bâti. Signe d’ouverture d’esprit, cet engagement a été jusqu’à changer son opinion sur les combats menés par Franz Weber pour « Sauver Lavaux ». Dans un ouvrage paru en 20117, Bertil Galland explique avec conviction pourquoi et comment il a changé d’avis sur cette question («On peut se porter bien de voir tous les matins ce qui est beau [...]. Et le laid tue.») et rappelle qu’il s’était déjà engagé aux côtés de Franz Weber pour sauver un quartier de Lutry. Cette conversion n’apparaît pas comme la manifestation d’un «cramponnement» ou d’une «crispation» identitaire à la terre vaudoise mais est présenté comme un combat en faveur de la défense de la beauté d’un site reconnu et labellisé au niveau international (« Patrimoine mondial de l’UNESCO »).

D’autres combats de Bertil Galland ont dû troubler l’establishment, en particulier celui pour la défense de la liberté d’expression. Dans un article resté fameux de la Feuille d’Avis de Lausanne du 1er décembre 1966 «Andersson n’est pas un étranger », Bertil Galland exprime son indignation lorsque l’éditeur Nils Andersson est expulsé de Suisse par le Conseil fédéral en raison de ses activités politiques. Avec d’autres, comme le raconte Nils Andersson dans son texte, Bertil Galland contribua ensuite avec succès à faire lever cette mesure en 1986…

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre  Bertil Galland ou Le regard des mots
sous la direction de Jean-Philippe Leresche et Olivier Meuwly
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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