02/02/2012

Sacrée foudre!

9670624-big-thunderbolt.jpgIl y a quelques années, la foudre tomba au coin de mon verger, où s’ébattaient une douzaine de poules âgées d’environ un an, fort assidues à pondre chacune leur œuf quotidien. Le tonnerre se confondit avec l’éclair, tant le point d’impact était proche, excluant toute manœuvre d’anticipation. Et mes douze poules de se précipiter dans le poulailler d’où elles ne sortirent plus durant trois jours, faisant du même coup la grève de l’ovule. Contrairement à ce que certains auront peut-être un peu hâtivement supposé, il ne s’agissait pas de poules de la race des Leghorns, excellentes pondeuses certes, mais facilement victimes d’émotions incontrôlables. Soucieux de laisser vaquer ces volatiles en toute liberté, au risque de les voir confrontés à quelque mauvaise rencontre, j’avais préféré la race des Amberlinks, généralement bien plus optimistes et dotées d’une meilleure capacité de résilience face à l’adversité.


Las ! Terrorisées par le fracas des cieux, elles ne revinrent que lentement à un cycle de vie normal, exigeant un menu spécial de grains de maïs garantis bio et issus du commerce équitable.

Par analogie, on peut admettre que, pour la plupart des animaux, l’expérience de la foudre tombant à proximité d’eux se résume à une terrible frayeur, suivie de séquelles psychologiques plus ou moins durables. L’endroit occupé et l’activité pratiquée à ce moment-là resteront violemment associés, dans leur « esprit », à un choc insupportable… à éviter autant que possible. La neurobiologie a récemment montré, chez des souris, comment les expériences traumatisantes sont matériellement inscrites dans le cerveau par un réseau de molécules appelées glycoprotéines.

Or, en remontant dans l’histoire de l’Homme, on découvre des expressions symboliques du pouvoir de la foudre, datant de plusieurs millénaires. À n’en pas douter, la recherche d’une explication à ce cataclysme visuel, sonore et destructeur doit dater des premiers balbutiements d’abstraction auxquels s’exerça le cerveau de nos lointains ancêtres. Son origine se confond probablement avec celle de ce besoin, apparemment spécifiquement humain, de donner du sens aux phénomènes anxiogènes et aux souffrances qui en découlent.

On ne sait évidemment rien du sens que pouvait donner à la foudre, il y a quatre millions d’années, l’Australopithèque et son pichet de cervelle. Mais on raconte qu’un jour, il y a environ mille siècles, un hominidé déjà évolué, du nom de Neeka, vit sa petite sœur Naoki et leur mère frappées par un éclair de chaleur. Naoki, plongée dans le coma, revint à la vie active dès le lendemain. Mais la mère n’avait pas survécu, et les vautours commençaient à tournoyer au-dessus du cadavre. Alors Neeka eut un double problème.

Tout d’abord, pourquoi sa mère ne pouvait-elle revenir à la vie, comme sa petite sœur? Neeka s’agitait en tous sens, puis s’agenouillait en grognant près du corps, guettant le moindre mouvement, le plus petit signe d’un souffle vital. Les témoins de ces tragiques événements sont formels: Neeka voulait trouver une explication. Mais les vautours s’impatientaient, et Neeka se préoccupa alors du second problème: protéger la dépouille, afin de préserver ses chances de retour parmi les vivants. À cette fin, il inventa la sépulture. Il imagina sa mère partie dans un autre monde. Il lui offrit sa part de viande qu’il déposa près du corps.

Ne trouvant aucune explication au comportement singulier de Neeka, ses congénères le prirent alors pour un fou. Pourtant, cette douloureuse folie d’un genre inédit – probablement due à une infime mutation génétique – annonçait une ère nouvelle qui devait conduire inexorablement à l’humanité moderne, morale, politique, philosophique, scientifique, éthique et juridique.

Entre-temps, l’homme n’aura cessé de chercher des explications, qui se répartissent généralement en deux catégories : celles qui prétendent s’en tenir strictement à l’observation d’une certaine réalité objective que nous révèlent nos organes sensoriels, complétés par divers instruments. Et celles qui font appel à une puissance bienveillante, dont les desseins, parfois impénétrables, sont néanmoins d’une sagesse infaillible.

La sagesse infaillible nécessite la maîtrise de tous les phénomènes du monde en général, et en particulier du plus terrifiant d’entre eux, la foudre. Ainsi, dans les religions qu’élaborèrent les civilisations plus ou moins anciennes, on trouve toujours au moins une divinité préposée au maniement de ce redoutable choc météorologique. Et à l’image du Zeus des Grecs, le maître de la foudre est souvent le plus puissant et le chef des dieux. Quant à l’Être suprême des religions monothéistes, il utilise également la foudre à volonté, pour punir, venger, révéler, avertir ou rappeler qu’Il existe, à ceux qui tendraient à l’oublier, comme on le verra dans la première partie du présent ouvrage.

La seconde partie donnera la priorité aux explications objectives qui permirent de forcer l’éclair à suivre une barre de métal improprement appelée «paratonnerre» en français. La formulation des principes physiques qui aboutirent à cette découverte demanda des siècles. Mais des décennies supplémentaires ne furent pas de trop pour en répandre l’usage. Les dieux ne se laissèrent que difficilement déposséder de leur principal atout, et les rituels de protection – objectivement inopérants ou même meurtriers – qui prévalaient depuis la nuit des temps subsistent encore ici ou là de nos jours.

La foudre conserve en effet un certain potentiel émotionnel et fantasmatique. «Les paratonnerres sont-ils vraiment efficaces?», «Pourra-t-on un jour capter l’énergie de la foudre ? » ou encore: « Le téléphone mobile peut-il attirer la foudre?» Quelques questions parmi les plus couramment posées aux spécialistes du 21e siècle.

Et en voici une autre que j’ai relevée sur un blog d’adolescents : Le coup de foudre, est-ce que ça existe vraiment? Mais là, par chance, aucune protection connue ! Allez, mon gars, on te le souhaite !

L’instrument des dieux (et des démons)

«Le tonnerre gronde, ô mortels ! Qui fait entendre ce bruit menaçant ? Qui fait jaillir l’éclair du sein de la nue ? Regarde, ô pécheur, c’est le Maître du monde, c’est le bras du Très-haut qui lance la foudre.» Jean Lanteires

Les plus anciens systèmes d’écriture se composaient de pictogrammes. Chacun d’eux représentait un objet de manière plus ou moins stylisée. Rien de plus naturel, sans doute, mais un peu limité tout de même: en matière de communication, les besoins de l’être humain ne se résument pas à établir des listes d’objets. Comment représenter des actions, des sentiments, des valeurs, des forces naturelles ou surnaturelles ?

Confrontés à ce problème, les scribes trouvèrent une solution astucieuse : réutiliser les pictogrammes existants, mais cette fois pour leur valeur phonétique. Vous ne savez pas comment représenter un fantôme ? C’est très simple : vous juxtaposez le pictogramme du « faon » avec celui de la « tomme », et vous obtenez un faon-tomme ! Et mille ans plus tard, les spécialistes du décryptage des écritures oubliées s’arrachent les cheveux (tant qu’ils en ont) à essayer de comprendre ce que ce faon pouvait bien faire avec cette tomme.

Néanmoins, le système s’avéra si pratique que tous les peuples tendirent à adopter des écritures alphabétiques, où finalement seul un nombre très limité de signes phonétiques suffit à produire une infinité de mots. Tous les peuples… à l’exception notable des Chinois qui persistent, entre autres choses fastidieuses, à mémoriser des milliers de petits dessins différents; et à faire tenir des grains de riz en équilibre sur des baguettes! Pourquoi tant d’archaïsmes ? Sommes-nous tentés de nous exclamer.

Or l’idéogramme semble bien vouloir prendre sa revanche sur l’alphabet, dans nos sociétés hyperavancées: signaux de la circulation routière, indications de lavage des vêtements, multiples codes des cartes de géographie et des guides gastronomiques, étiquettes de produits chimiques, etc. Les organisations soucieuses des droits des consommateurs protestent, depuis un certain temps déjà, contre cette prolifération croissante d’informations pictographiques qui « constitue davantage une source de confusion pour les consommateurs qu’une aide utile en matière de choix ».

Pourtant, renseignements pris auprès d’une entreprise spécialisée dans la signalétique, un certain pictogramme n’existe pas encore : celui qui signifierait « Attention foudre ». Et pour celles et ceux qui souhaitent échapper à une lecture purement passive de cet ouvrage, l’invention de ce pictogramme constitue une excellente occasion d’actionner les ressorts de leur créativité: S’il te plaît, dessine-moi un éclair ! Mais attention, toute confusion avec les panneaux de mise en garde que l’on voit dans les installations électriques sera sévèrement sanctionnée !

En revanche, le piratage des symboles de foudre utilisés dans différentes mythologies est autorisé, les droits d’auteurs étant généralement échus depuis des siècles ou des millénaires. Et là, une première surprise nous attend : l’étonnante convergence de ces représentations.

> Pour en savoir plus

  Extrait du titre Sacrée foudre ou La scandaleuse invention de Benjamin F.
de Pierre Zweiacker
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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