27/01/2012

Dessins d’architecture

8352537-fragment-of-an-interior-of-the-ancient-building-pictured-by-the-photographer-ink-and-watercolour.jpgLes Archives de la construction moderne (Acm) conservent depuis 2003 un fonds exceptionnel de dessins que le Genevois Frédéric de Morsier (1861-1931) a réalisés au cours de ses études d’architecture à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts (ENSBA) de Paris entre 1882 et 1890. Ces documents ont été collationnés par la famille de Morsier auprès de plusieurs de ses membres pour être ensuite confiés aux Acm qui en ont établi le catalogue sous la direction de Martine Jaquet. Ils permettent de suivre l’itinéraire académique d’un étudiant de la fin du XIXe siècle dans ce qui passait alors pour la plus importante école d’architecture au monde.


Le livre de Joëlle Neuenschwander Feihl se propose de retracer ce parcours par l’image, des exercices les plus banals aux rendus les plus élaborés. Il permet ainsi de rendre compte de l’enseignement dispensé à l’ENSBA tel qu’il perdurera dans ses grandes lignes jusqu’en 1968, et d’apprécier les talents de dessinateur et d’aquarelliste de l’élève Morsier.

Les planches ne sont pratiquement jamais titrées et le plus souvent non datées. Leur attribution s’est faite grâce aux énoncés des concours et des épreuves, pour certains contenus dans le fonds, pour les autres disponibles à la Bibliothèque de l’Ecole des Beaux-arts et aux Archives de France, et grâce au relevé des valeurs que Frédéric de Morsier a acquises au cours de ses études, également conservé aux Archives de France.

La primauté du dessin

Annie Jacques, conservateur en chef des collections à l’ENSBA, dont les travaux ont nourri notre étude, fait observer que l’enseignement de l’architecture passe avant tout par le dessin: «Selon Alberti, le dessin est le lien privilégié entre l’architecture et les mathématiques. Il s’agit du dessin géométral, dessin scientifique, projection mathématique d’un objet ou d’un bâtiment en deux dimensions, donnant des proportions exactes sans tenir compte des déformations de la perspective. Cette idée de la primauté du dessin va dominer l’enseignement de l’architecture en France, depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. La transmission du savoir architectural passe par la pratique en atelier et sur le chantier, mais également par l’exercice du dessin qui permet de formaliser la conception».

Le moment où Morsier suit sa formation coïncide avec l’apogée du dessin d’architecture. Les élèves étaient alors vivement incités à développer leur pratique de la discipline. Julien Guadet, professeur d’atelier puis, dès 1894, de théorie de l’architecture à l’ENSBA, écrit dans le livre premier de son cours Eléments et théorie de l’architecture: «Du dessin, une seule chose à dire: vous ne serez jamais assez dessinateur. Etudiez le dessin d’une façon sérieuse et sévère, non pour faire des images agréables, mais pour serrer de près une forme et un contour; apprenez à connaître votre modèle, quel qu’il soit, à le rendre fidèlement; soyez, en un mot, un dessinateur loyal, chose plus rare que vous ne le pensez. Seule l’étude du dessin vous rendra sensible aux proportions, à ces nuances extrêmement délicates qui défient le compas et que l’œil cependant perçoit; elle vous donnera la fécondité, l’imagination, la richesse artistique. Cela est si vrai que, par un phénomène constant, nous voyons toujours les plus habiles dessinateurs devenir les compositeurs les plus féconds, les plus doués d’imagination et d’ingéniosité, aussi bien pour concevoir les dispositions d’un plan que pour projeter une façade décorative; et cela doit être, car en art tout se tient, et le dessin est la pierre angulaire de tous les arts».

Le déroulement des études à l’école des beaux-arts

L’atelier constitue l’axiome de base de l’ENSBA; l’élève choisit son professeur et passe la majeure partie de son temps dans l’atelier de ce dernier. Jusqu’en 1863, date à laquelle trois ateliers d’architecture sont créés au sein de l’Ecole elle-même, tous les ateliers étaient extérieurs. S’y côtoient les élèves des 1re et 2e classes dans un climat d’entraide mutuelle et d’émulation. Sous la houlette du chef d’atelier, les débutants y acquièrent les bases techniques et les premiers rudiments de composition architecturale, alors que les anciens de la 1re classe s’attachent à perfectionner leur art de la composition. «Au croisement des logiques d’usage et de l’intuition formelle, la composition enseigne à distinguer les éléments fonctionnels majeurs d’un équipement, qu’il s’agisse d’un palais de justice ou d’un hospice, puis à élaborer un canevas les mettant en relation les uns avec les autres. La pratique de la composition va de pair avec l’identification d’axes principaux et secondaires le long desquels se déploie le projet. La composition architecturale se pare du même coup d’une dimension analytique qui n’est pas sans rappeler la façon dont raisonnent les ingénieurs. Plus précisément, elle réalise une sorte de compromis entre les exigences fonctionnelles et la sensibilité artistique, compromis toujours fragile, ainsi qu’en témoignent les critiques dont fait l’objet l’enseignement des beauxarts, compromis instable, mais en même temps fécond puisque l’Ecole et ses méthodes vont acquérir très rapidement une notoriété internationale qui se prolongera jusqu’au milieu du
XXe siècle».

Le passage d’une classe à l’autre est effectif lorsque l’élève a réuni un nombre déterminé de valeurs ou crédits, accumulés progressivement lors d’épreuves honorées de médailles et mentions. La durée des études n’est pas limitée dans le temps, mais l’élève doit rendre chaque année au moins deux concours sous peine d’être considéré comme démissionnaire. Il ne peut en outre fréquenter l’Ecole au-delà de 30 ans, âge limite pour se présenter au concours du Grand Prix de Rome qui couronnait la carrière de tout étudiant français, les étrangers en étant exclus.

La principale épreuve d’architecture est celle de composition architecturale. Les programmes sont rédigés par le professeur de théorie; ce sont avant tout les sujets d’Edmond Guillaume, successeur de Jean-Baptiste Lesueur en 1884 et qui se caractérise par un conservatisme certain, que Morsier va devoir traiter. Intitulée « concours   d’émulation », cette épreuve se déroule chaque mois, alternant concours d’esquisses et concours de projets rendus. L’esquisse s’exécute « en    loge », soit    dans    une pièce où le candidat est isolé pendant 12 heures. Pour les projets rendus, l’élève produit d’abord une esquisse en loge, qu’il développe ensuite en atelier pendant deux mois. Chaque esquisse rendue est dûment enregistrée par le surveillant – en l’occurrence Pierre Julien Barbier – qui y appose la date, le timbre de l’Ecole et sa signature; ainsi, toutes les esquisses conservées aux Acm sont datées, alors que les projets rendus, qui étaient exposés et jugés publiquement, ne le sont pas.

Frédéric de Morsier, un genevois à Paris

L’esquisse constitue la base de l’enseignement car elle permet de fixer le «parti» d’une composition, d’en énoncer le concept. Les projets rendus sont beaucoup plus élaborés tant au niveau de la forme que du fond. Ainsi la technique du dessin géométral, réalisé à l’aquarelle ou au lavis et modelé par des ombres projetées à 45°, «rend» le projet dans sa globalité: «Le dessin n’est complet que si, à la mise en place, c’est-à-dire au trait, il superpose le modelé, c’est-à-dire l’expression de la forme. Toute manière de modeler est bonne, si le modelé est juste. Pour nous, toutefois, le lavis est le procédé le plus ordinaire pour modeler un dessin d’architecture», écrivait Guadet (1901, p. 55). A côté de l’enseignement pratique en atelier, les élèves sont astreints à des cours oraux tels que dessin et modelage, mathématiques, perspective et géométrie descriptive, physique et chimie, techniques de construction, législation du bâtiment, littérature, histoire et histoire de l’art.

Enfin, l’élève qui a acquis tous les crédits requis peut se présenter aux examens de diplôme. Il lui est demandé de réaliser un projet d’architecture, comme s’il devait être exécuté; le choix du programme lui revient, mais doit être approuvé par le jury. L’élève élabore son projet dans l’Ecole ou hors de celle-ci, sans être limité dans le temps. Lors de l’examen, il est interrogé oralement sur les différentes composantes du projet, sur les parties théoriques et pratiques de la construction, sur l’histoire de l’architecture, sur des éléments de physique et de chimie appliqués à la construction et enfin sur des notions essentielles de législation du bâtiment et de comptabilité.

Frédéric de Morsier voit le jour le 25 octobre 1861 à Genève dans une famille aristocratique et influente. Le grand-père Alexandre-Auguste (17961858) a créé et administré des compagnies de transport; il a mené une carrière politique comme maire de la commune des Eaux-Vives, député et conseiller d’état. Son père Eugène (1826-1875), chrétien et philanthrope, très engagé au niveau de l’église et de la politique communale, est l’un des fondateurs de la Compagnie Générale de Navigation. Sa mère Marthe Puerari (1833-1884) est issue de la branche parisienne de la famille de banquiers Mirabaud; son frère Eugène est d’ailleurs associé à l’établissement parisien dès 1878, sous la raison sociale Mirabaud-Paccard-Puerari.

Nos connaissances sur le parcours scolaire et professionnel de Morsier avant son admission à l’ENSBA à l’âge de 21 ans sont très fragmentaires. De 1877 à 1879, il est élève du gymnase à Genève, mais nous ne savons pas s’il y obtient le grade de bachelier. Il suit parallèlement des cours de dessin; le rapport sur les Ecoles d’horlogerie et de dessin de la Ville de Genève de juillet 1877, qui dresse le palmarès des différents concours annuels, indique que Frédéric de Morsier a remporté une mention au concours « figures sur  dictées de mesures »     et un prix en  « constructions » dans le cadre de l’enseignement de la figure dispensé par le peintre et directeur de l’Ecole Barthélemy Menn depuis 1851 et qui fut le maître de nombreux peintres dont Ferdinand Hodler. Morsier ne semble pas être intégré dans l’Ecole d’architecture et d’ornement – autre section de la même école – que fréquentent de nombreux aspirants architectes. Il a éte toutefois impossible, en raison de lacunes dans les registres, de déterminer s’il a étudié plusieurs années dans cet établissement en ne remportant de distinctions qu’en 1877 à l’âge de 16 ans, ou s’il ne l’a fréquenté que cette année-là.

En Suisse, et particulièrement en Suisse romande, l’Ecole des Beaux-arts de Paris est la principale formation académique suivie par les architectes, bien qu’il existe depuis 1855 une telle formation à l’Ecole polytechnique de Zurich. De 1800 à 1920, ce ne sont pas moins de trois cents Suisses à avoir fréquenté l’école parisienne; et ils sont particulièrement nombreux au cours du dernier quart du XIXe siècle.

Au printemps 1882, Morsier se présente au concours d’admission de l’ENSBA qui se déroule en deux temps. Le premier examen porte sur une composition architecturale. Le sujet, dont le dessin ne nous est pas parvenu, se situe dans la grande tradition classique, les «aspirants» devant réaliser l’esquisse d’un péristyle. Cent cinquante candidats participent à cette première épreuve à réaliser en 12 heures. Notre candidat obtient des notes relativement médiocres de 7 (sur 20) en architecture comme en dessin, qui lui permettent toutefois d’accéder à la seconde partie de l’examen, portant sur le dessin et les branches scientifiques. Le 3 avril 1882, il est admis en 2e classe, se plaçant au 36e rang sur 50.

Frédéric de Morsier choisit d’intégrer l’atelier libre de Jean-Louis Pascal, particulièrement prisé des élèves suisses. Après un peu plus de trois ans d’études, ce qui constitue une bonne moyenne, il est admis en 1re classe, le 2 juillet 1885. Le second semestre de 1885 et l’année 1886 ne lui sont pas favorables. S’il exécute bien un certain nombre de projets, dont nous possédons les dessins, il ne récolte aucun crédit, peut-être par manque d’assiduité, car la période coïncide avec les premiers travaux qu’il effectue en dehors de l’ENSBA. En effet, il œuvre aussi à Genève; en octobre 1885, il participe au concours organisé par la Section des Beaux-Arts de l’Institut national genevois pour une fontaine monumentale à élever sur la place Neuve; en décembre de l’année suivante, il obtient avec Félix Bezencenet, un camarade suisse de l’atelier Pascal tout juste diplômé, un deuxième prix au premier concours pour le musée d’art et d’histoire.

Il restera près de cinq années en 1re classe. Son dossier personnel à l’ENSBA contient une lettre en date du 15 décembre 1888 de son oncle et banquier parisien Eugène Puerari, qui recommande son neveu à la bienveillante attention du directeur de l’Ecole et qui fait état du très fort désir de Frédéric de se présenter au plus vite à l’examen du diplôme, afin de pouvoir retourner à Genève pratiquer son art. Il lui manque encore 3,5 valeurs sur les 10 nécessaires, valeurs qu’il va acquérir très rapidement au cours du premier trimestre 1889, la dernière le 4 avril 1889 avec l’esquisse d’une volière. Or, il se passera encore une année et demie avant que Morsier ne se présente au diplôme en octobre 1890. Son projet Une villa près de Genève lui vaut la note de 3 (sur 4), tandis qu’il est gratifié d’un 2,5 en législation et d’un 3 en physique, chimie et géologie.

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre  Dessins d’architecture de Joëlle Neuenschwander Feihl
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

Les commentaires sont fermés.