18/01/2012

Les sociétés mégalithiques

PHOTOLISTE_20090505164020_charente_dolmen_600_.jpgDe nombreux peuples de tous les continents ont construit des monuments mégalithiques. Des voyageurs et des ethnologues ont encore pu observer et étudier certains d’entre eux, notamment en Asie du sud-est, en Mélanésie, en Océanie et en Afrique. Il est possible sur cette base de proposer un portrait robot nuancé de ces sociétés, portrait qui permet de mieux comprendre les vestiges architecturaux appartenant à des passés plus lointains.


En Europe, dolmens et menhirs ont été parmi les premiers monuments préhistoriques à attirer l’attention des érudits et suscitent aujourd’hui beaucoup d’intérêt auprès d’un large public, qui visite en nombre chaque année des sites prestigieux comme Carnac en Bretagne ou Stonehenge en Angleterre. Très visibles dans le paysage, ces monuments ont très tôt soulevé de nombreuses interrogations. Dès l’antiquité, et pendant tout le Moyen âge, de multiples légendes entourent ces pierres mystérieuses érigées par des peuples inconnus, témoins de cultes païens. On y apposera des signes chrétiens pour les exorciser. Puis on les associera, à tort, aux celtes, notamment aux gaulois ; Obélix illustre, aujourd’hui encore, cette confusion. Ils seront l’objet de délires divers jusqu’à être associés à de mystérieuses civilisations d’extraterrestres venues de l’espace. Au 19e siècle, les dolmens, souvent pillés par des chercheurs de trésors, figureront parmi les sites privilégiés par la jeune préhistoire.

Quel regard peut-on porter aujourd’hui sur ces monuments que l’on retrouve dans de nombreuses régions du monde, à divers moments de la préhistoire et de l’histoire ?

Contrairement à ce que l’on a pu parfois avancer, dolmens et menhirs ne signent pas la présence d’un peuple spécifique qui aurait migré sur un continent particulier, ou même sur l’ensemble de la planète à partir d’une origine géographique unique. Ces monuments sont par contre l’expression la plus immédiatement visible d’un type particulier de civilisation présent dans diverses régions du monde avant l’ère industrielle. Les peuples « mégalithiques» n’ont aucun lien historique entre eux. Le fonctionnement de leurs sociétés présente par contre de nombreux traits communs que le livre d’Alain Gallay, reprenant les thèses de l’anthropologue Alain Testart, s’attache à définir.

Sur le plan strictement architectural, les monuments dits « mégalithiques », c’est-à-dire construits à l’aide d’énormes pierres (du grec mega, grand et lithos, pierre) souvent peu travaillées, regroupent deux grandes catégories de monuments. La première est formée de menhirs, ces pierres dressées de plus ou moins grandes tailles, subsistant, isolées ou groupées, selon des    configurations    topographiques    diverses : alignements, cercles, etc. La seconde comprend les divers types de dolmens qui, nous le savons, sont des monuments funéraires abritant un nombre plus ou moins élevé de sépultures. Ces définitions restent néanmoins insuffisantes pour qualifier les divers aspects architecturaux du phénomène qui peut, selon les régions et les périodes, prendre des formes très diverses. Cette situation nous oblige donc à donner une définition architecturale lâche du phénomène. Seront ainsi assimilées au mégalithisme des constructions funéraires, grands tumulus ou dolmens construits en pierres sèches qui ne comprennent qu’un nombre limité de grandes dalles monolithiques. On y associera également certaines grandes statues ou stèles de formes humaines, liées ou non à des monuments funéraires et cultuels, comme c’est souvent le cas en Europe, en Asie du Sud-est et en Océanie. Tout le monde connaît les statues de l’île de Pâques.

Un point essentiel donne par contre son unité au phénomène. Ces constructions, quelles qu’elles soient, ont nécessité une main-d’œuvre humaine importante, ne serait-ce que pour transporter et mettre en place certaines pierres d’origine souvent lointaine. Dans ce type de société, un tel investissement en énergie humaine contraste avec les faibles moyens techniques disponibles et l’absence totale de machines capables d’alléger les tâches humaines. Ces travaux souvent monumentaux ne pouvaient donc se réaliser que dans un cadre social large dépassant celui de la famille, sous une autorité politique capable de mobiliser une force de travail considérable. Nous aurons à définir ce contexte social particulier.

Une première approche des populations qui ont élevé des mégalithes permet d’éliminer dans un premier temps un certain nombre de sociétés. Il est possible d’écarter ainsi les chasseurs cueilleurs, groupes pratiquant exclusivement la chasse et la collecte comme les aborigènes australiens, les San du Kalahari dans le sud du continent africain ou les Inuits nord-américains. Ces populations, qui vivent souvent dans des environnements défavorisés désertiques ou arctiques, possèdent des structures familiales lâches présentant une forte autonomie, des ressources qui se prêtent seulement à une consommation immédiate, même si les Inuits peuvent conserver un certain temps de la viande par congélation. Au plan politique, on y trouve des leaders n’ayant que peu de pouvoir coercitif. Ne sont pas concernées non plus les grandes sociétés étatiques responsables des hautes civilisations de l’antiquité et pratiquant une agriculture intensive souvent irriguée, dont une partie des produits sera stockée au niveau du pouvoir central. Dans ce contexte, les grands monuments, temples, palais ou pyramides, réalisations dont l’ampleur dépasse nettement celle des monuments mégalithiques, sont l’expression d’un pouvoir absolu souvent despotique et d’une planification pensée à l’échelle de la nation. Leur construction implique des milliers d’hommes et peut s’étendre sur des décennies, une situation qui n’est pas celle que l’on observe dans les sociétés qui nous occupent ici.

Entre ces deux ensembles, les sociétés mégalithiques se placent dans un groupe « intermédiaire », terme qu’il conviendra de définir, mais n’occupent pas entièrement cet espace qui comprend des sociétés très hétérogènes. Nous les découvrons exclusivement dans des populations pratiquant l’agriculture et l’élevage, soit :

  • dans des populations vivant d’une horticulture associée à un petit élevage, notamment de porcs; l’horticulture est une forme d’agriculture dans laquelle les plantes, des tubercules souterrains notamment, sont reproduites par bouturage ou repiquage, comme c’est le cas pour l’igname, la patate douce et le taro ;
  • dans des populations pratiquant une agriculture céréalière, avec ou sans irrigation, les plantes concernées, blé, riz, mil ou maïs, permettant de constituer des stocks de produits vivriers lorsque la production excède la consommation annuelle.

Ces sociétés comportent à la fois des groupes très anciens connus par la seule archéologie, comme en Europe, en Afrique (Éthiopie, Centrafrique, Sénégal) ou en inde, et des sociétés que les voyageurs et les ethnologues ont pu côtoyer et étudier pendant la période allant de la découverte de la planète par les grands voyageurs et le début du 20e siècle, notamment en Asie du Sud-est, en Polynésie ou à Madagascar.

En Europe, la construction des monuments mégalithiques se situe entre le début du 5e et la fin du 3e millénaire av. J.-c. On les rencontre sur l’ensemble du continent, y compris les îles méditerranéennes et les îles britanniques, durant la période dite néolithique. Certaines tombes du nord de la mer noire et du Caucase pourraient néanmoins déborder sur le 2e millénaire av. J.-C.

En Afrique, nous retrouvons un riche mégalithisme au Maghreb. Daté du 2e millénaire av. J.-C., on l’attribue aux ancêtres des Berbères. L’Éthiopie constitue un zone privilégiée. Au nord-est, les monuments du versant nord des monts du Tchercher, dans le Harar, sont certainement préislamiques et se situent dans le 2e millénaire av. J.-C. L’islam, qui scelle la fin de ce type de rituel funéraire, pénètre dans cette région à partir du 8e siècle de notre ère. La zone du rift est plus intéressante dans la mesure où s’y côtoient des sites remontant aux 13e-15e siècles de notre ère (cimetière et stèles de Tiya), déconnectés du monde contemporain, et des monuments associés à des populations encore vivantes comme les Galla-Omo. Une seconde région mégalithique est localisée en république centrafricaine où les plus anciens monuments, sans relations avec les populations actuelles, remontent à une période précédant l’apparition du fer, vers 2500 av. J.-C. La tradition mégalithique se poursuit jusqu’au 18e siècle de notre ère. Une situation un peu comparable se retrouve en Sénégambie où les tombes mégalithiques se situent entre le début de notre ère et le début du 16e siècle. Nous reviendrons plus en détail sur cet ensemble, dont l’étude peut reposer sur certaines traditions historiques locales.

A Madagascar, la culture mégalithique trouve vraisemblablement ses origines au sein des populations indonésiennes immigrées. De véritables tombeaux collectifs mégalithiques se rencontrent par exemple chez les merina et les Betsileo, associant caveaux funéraires et dalles dressées.

Le mégalithisme asiatique, qui a peu attiré l’attention des archéologues, reste par contre moins bien connu. Il paraît relativement riche au Proche-Orient et dans le Caucase, mais n’a guère fait l’objet de recherches approfondies récentes. On signale également de nombreux dolmens en inde, notamment dans le sud du sous-continent. Ce mégalithisme date peut-être de l’âge du Fer, qui débute vers 1300-1200 av. J.-C., mais pourrait remonter à des périodes plus anciennes. Un certain mégalithisme existe également en Corée, au Japon et en chine.

L’Asie du Sud-est reste l’une des régions les plus favorables pour    l’ étude    ethnographique    de populations    mégalithiques actuelles. Parmi ces dernières une place particulière doit être réservée à l’île de nias, aux Batak de Sumatra ou aux habitants de l’île de Flores. Mentionnons également des populations érigeant des mégalithes à Sulawesi (Toradja) ou en Mélanésie (Vanuatu, îles Fidji).

La Polynésie est également une région où l’on peut aborder l’étude ethnographique d’un mégalithisme étroitement associé à des centres cultuels appelés marae à Tahiti ou Heiau à Hawaï. Dans ce contexte, l’île de Pâques, découverte en 1722 par les hollandais, constitue l’exemple le plus fascinant d’un mégalithisme très spectaculaire connu par l’archéologie, mais également par des traditions ethnohistoriques, en dépit du sort tragique réservé à ses habitants, exterminés ou emmenés au Pérou comme esclaves dans la deuxième moitié de 19e siècle.

L’Amérique reste enfin le parent pauvre du dossier. Les populations comparables sur le plan tant économique que social, situées à la périphérie des hautes civilisations mésoaméricaines et andines, n’ont en effet guère élevé de monuments mégalithiques au sens où nous l’entendons ici. Ainsi, les indiens des plaines de l’Amérique du nord se distinguent par des monuments d’une tout autre nature, les fameux mounds, ces pyramides tronquées de terre supportant des lieux de cultes à l’image des pyramides mésoaméricaines. Une seule région fait exception, la Colombie, où deux sites, alto de los Idolos et San Augustin, présentent des monuments méritant le terme de mégalithiques. On y découvre des tumulus, des caveaux funéraires associés à des statues monumentales, un ensemble qui se développe à partir du 6e siècle av. J.-C., mais surtout entre le 4e et le 10e siècle de notre ère.

La confrontation des données ethnographiques et ethnohistoriques disponibles en Éthiopie, à Madagascar, en Asie du Sud-est, en Mélanésie et en Polynésie permet de dresser un tableau «anthropologique» que la seule archéologie ne peut brosser vu le caractère limité des vestiges auxquels elle a accès. Ce tableau nous servira de clé d’accès.

L’ouvrage d’Alain Gallay comprend deux parties. Dans la première, de caractère ethnologique et sociologique, nous résumerons les bases d’une caractérisation « anthropologique » des sociétés mégalithiques en cernant ce qui fait leur originalité, notamment aux plans économique, sociologique et politique. La démarche reste quelque peu inhabituelle car les études comparatives ne sont guère à la mode aujourd’hui dans les sciences de l’homme, notamment en ethnologie.

Dans une seconde partie, l’auteur présente trois cas archéologiques, sur lesquels nous avons personnellement travaillé, en montrant tout ce qu’une réflexion ethnologique peut apporter à la compréhension de ces sociétés disparues. Ces trois cas n’auront pas la prétention d’épuiser un sujet trop vaste pour pouvoir se traiter dans les limites d’un livre. Ils ne seront présentés que pour montrer la fécondité du point de vue adopté dans la compréhension des sociétés disparues, mais aussi pour mieux saisir ce que pourrait être l’articulation entre une science anthropologique en quête de généralisations et des approches historiques particulières. Nous retiendrons donc trois études de cas, dont deux situées en Europe et une en Afrique.

Le premier cas concerne les société néolithiques de l’ouest de l’Europe aux 5e et 4e millénaires av. J.-C., le deuxième les sociétés néolithiques de ces mêmes régions au 3e millénaire av. J.-C., le dernier enfin les sociétés sénégambiennes en Afrique sahélienne, entre le début de notre ère et le 16e siècle.

Les deux premiers sujets sont strictement archéologiques puisqu’ils concernent des périodes très anciennes pour lesquelles nous ne disposons d’aucune source écrite et encore moins de traditions orales donnant directement prise sur la réalité ancienne, à l’exception de réinterprétations et de légendes tardives qui ne nous apprennent évidemment rien sur le passé. La situation dans laquelle nous nous trouvons pour aborder le troisième sujet est quelque peu différente puisque l’ethnologie locale, certaines traditions orales évoquant l’histoire des populations de la région et même des sources historiques indirectes peuvent nous aider à interpréter les vestiges archéologiques.

Au terme de cette introduction, mettons néanmoins en garde le lecteur. Le tableau dressé de ces sociétés aujourd’hui disparues relève seulement du plausible. Nous avons cédé à la tentation de prolonger nos connaissances des périodes concernées dans un au-delà plein de fragilité. Il n’est pas certain que nous ayons réellement atteint la vérité historique. Qui s’en vanterait? En proposant une vision qui dépasse la simple énumération de leurs manifestations matérielles, nous nous engageons dans une voie difficile. Les écueils y sont nombreux, mais la piste ouverte mérite attention et peut déboucher sur de nouvelles questions qui concernent aussi bien les archéologues que les ethnologues.

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 Extrait du titre Les sociétés mégalithiques d'Alain Gallay
Publié dans la Collection Le savoir suisse

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