16/01/2012

Le monde des couleurs

> Le Traité des couleurs

5288129-a-line-up-of-planet-earth-spheres-lined-up-like-marbles.jpgLe voyageur qui parcourt, sous un soleil éclatant, une route de l’Atlas, pourra bien rencontrer sous un arbuste, au bord de la piste, deux jeunes garçons proposant des minerais cueillis dans les montagnes. L’un d’eux s’avance à l’approche du véhicule et fait miroiter au soleil, de loin déjà, une assemblée de gros cristaux enchâssés dans une pierre grise, dont les reflets vieil or rappellent l’éclat de la pyrite de fer. Fasciné, on s’arrête, on marchande gaiement le trésor. Plus tard, une considération plus attentive de l’objet sous une lumière moins violente, révélera aisément la supercherie. Il ne s’agit que d’un vil morceau de géode, dont les rhomboèdres de quartz, invendables comme tels parce que très tachés, ont été teints avec de l’encre violette. Pourquoi, ainsi déposée sur une surface lisse, l’encre violette offre-t-elle ce reflet d’or, alors que la craie, imbibée de cette même encre, apparaît par réflexion banalement violette comme on s’y attend?



le monde des couleurs Episode 1 partie 1/3 par Pitek-sama

Ce phénomène est de ceux que l’on cherche à comprendre dans ce traité des couleurs, parmi plusieurs dizaines d’autres questions que se posent les grands enfants sages: combien peut-on dénombrer de couleurs dans l’arc-en-ciel? Pourquoi le ciel d’été, si bleu, se colore-t-il de rouge à l’approche du coucher du soleil? Pourquoi l’eau gèle-t-elle en glace à peu près transparente, quand la neige est une glace si blanche? «Pourquoi l’eau à la surface paraîtelle blanche, et noire dans le fond?» se demande Sénèque. «Est-ce que la profondeur serait mère de noirceur parce qu’elle émousse et dévie les rayons du soleil avant qu’ils ne parviennent jusqu’à elle? Alors que la surface accueille l’éclat de la lumière puisqu’elle est frappée sans trêve par le soleil.»

La supercherie des enfants de l’Atlas nous rappelle qu’au-delà des phénomènes atmosphériques, des météores comme l’arc-en-ciel et des jeux impalpables de la lumière à travers les corps transparents et translucides qu’offre la nature, la couleur est intimement mêlée à l’activité humaine. Autrement dit, outre les grands enfants sages et moins sages, la couleur concerne aussi les grandes personnes.

Que transportaient donc nos ancêtres préhistoriques alors qu’ils n’étaient encore que des chasseurs-cueilleurs itinérants? Ils n’avaient pour tout bagage que des silex déjà ébauchés pour faire des outils, et des couleurs. Ces ocres naturels et ces noirs de manganèse, ils allaient souvent les chercher dans des gisements connus de plusieurs tribus et situés à des dizaines de kilomètres de distance des lieux habituels de leurs pérégrinations. Ils savaient aussi cuire ces ocres de façon à produire toutes les nuances de la palette des artistes de Lascaux, du jaune clair au rouge sombre[2]. Grâce à l’arc-en-ciel et aux peintures murales de Lascaux qui représentent la nature et l’art, la magie et l’émerveillement des couleurs ne se dissolvent pas dans la banalité du quotidien. Science et philosophie peuvent-elles aider à comprendre cette magie? Les règles d’harmonie des couleurs relèvent-elles, en partie, du rationnel?


le monde des couleurs Episode 1 partie 2/3 par Pitek-sama

L’artiste et l’artisan, parce qu’ils manipulent des couleurs bien matérielles, sont à l’origine de plusieurs autres questions traitées dans cet ouvrage: elles concernent souvent le mélange des couleurs. Toute personne ayant utilisé de la peinture à l’eau ou à l’huile a constaté que le mélange du jaune et du bleu donne du vert. Pourtant, l’éclairagiste de théâtre sait bien que le mélange des lumières jaune et bleue ne donne pas du vert mais du blanc. De même, un artiste en mosaïque qui a besoin d’une grande zone verte sur un mur n’alternera pas les tesselles jaunes et bleues pour obtenir cet effet. Il a appris que la répartition de ces deux couleurs par petites surfaces juxtaposées donne, de loin, une grande surface grise et non verte. Grâce à James Clerk Maxwell, Thomas Young et Hermann von Helmholtz, nous saurons expliquer ces paradoxes apparents.

Le poète Gœthe propose aussi – à la suite d’Aristote – une autre série d’explications de ces phénomènes, basée sur le «vrai et unique principe de la couleur», conçue comme un mélange de lumière et d’obscurité. L’on voit poindre ici l’idée que le monde de la couleur, à cause de sa diversité, de la complexité de ses phénomènes et de son riche contenu émotionnel, a alimenté à travers les siècles de nombreuses controverses. C’est bien ce que raconte, avec beaucoup d’humour, Leonhard Euler à son élève la Princesse d’AnhaltDessau, fille du Roi de Prusse.

«L’ignorance de la véritable nature des couleurs a entretenu de tous temps de grandes disputes parmi les philosophes; chacun s’est efforcé de briller par quelque sentiment particulier sur ce sujet. Le sentiment que les couleurs résident dans les corps mêmes leur parut trop commun et peu digne d’un philosophe, qui doit toujours s’élever au dessus du vulgaire. Puisque le paysan s’imagine que tel corps est rouge, l’autre bleu et un autre vert, le philosophe ne saurait mieux se distinguer qu’en soutenant le contraire: il dit donc que les couleurs n’ont rien de réel, qu’il n’y a rien dans les corps qui s’y rapporte. Les newtoniens mettent les couleurs uniquement dans les rayons, qu’ils distinguent, selon les couleurs, en rouges, jaunes, verts, bleus et violets; et ils disent qu’un corps nous paraît de telle ou telle couleur lorsqu’il réfléchit des rayons de cette espèce. D’autres, auxquels ce sentiment paraît trop grossier, prétendent que les couleurs n’existent que dans le sentiment: c’est le meilleur moyen pour couvrir son ignorance, sans lequel le peuple pourrait croire que le savant ne connaîtrait pas mieux la nature des couleurs que lui. Mais à présent, à entendre parler les savants, on s’imagine qu’ils possèdent les plus profonds mystères, quoiqu’ils n’en sachent pas plus que le paysan, et peut-être encore moins.»

Le Traité des couleurs de Libero Zuppiroli et Marie-Noëlle Bussac

6470379335_9ec175a774_m.jpgLe Traité des couleurs est un ouvrage de philosophie naturelle dans lequel nous espérons ne pas avoir perdu le bon sens du paysan dont parle Euler. C’est sans doute la meilleure manière de vider de leur contenu les querelles rituelles entre les partisans de Newton et ceux de Gœthe, car ce sont là querelles identitaires entretenues par les académismes respectifs de la science et de l’art. Pourvu que l’on les appréhende sans les séparer, les contributions de l’optique, de la physiologie de l’œil ainsi que les questionnements les plus récents sur l’organisation des sensations lumineuses par le cerveau, contiennent bon nombre de réponses aux questions importantes sur les couleurs – tout au moins celles qui ne concernent pas trop directement «l’âme» ni la société, par exemple la question des couleurs préférées en tel lieu ou à telle époque. Il a donc suffi aux auteurs de rassembler des informations éparses, dans un esprit de large communication au-delà de la sphère étroite des spécialistes. Ces informations sont – pour une bonne part – anciennes, car pour mieux comprendre la couleur, il est souvent utile d’aller chercher où le savoir s’enracine, surtout quand les maîtres d’hier nous racontent si bien leurs raisons qu’il est illusoire de vouloir faire mieux qu’eux aujourd’hui. Loin d’être un ouvrage d’histoire, ce traité vise à éclairer les idées récentes sur la couleur, des lumières plus anciennes de Théophraste, de Robert Boyle, d’Isaac Newton, de Johann W. von Gœthe, de Thomas Young, de Hermann von Helmholtz et de Ogden N. Rood, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui cherchèrent à comprendre les phénomènes des couleurs.

L’irruption de la couleur dans le monde de la photographie, du cinéma, du livre, de la presse, de la publicité et du traitement d’image nécessite qu’aujourd’hui, au-delà de la compréhension des phénomènes colorés, on sache aussi mesurer la couleur sous tous ses aspects. On pourra se référer par exemple à l’ouvrage de Robert Sève sur la physique des couleurs en vue des applications; parmi les textes de base concernant la reproduction des couleurs, on peut recommander l’ouvrage de R. W. G. Hunt, déjà réédité cinq fois. Par ailleurs, Mady Elias et Jacques Lafait offrent une bonne synthèse scientifique des phénomènes colorés.


le monde des couleurs Episode 1 partie 3/3 par Pitek-sama

Nous nous intéresserons particulièrement aux teintures et aux pigments dans la section consacrée aux couleurs chimiques; mais quelques traités bien documentés méritent d’ores et déjà d’être cités: les intéressants et beaux ouvrages de Dominique Cardon et Gaëtan du Chatenet sur les teintures naturelles d’une part et celui plus technique sur les propriétés physico-chimiques des pigments et teintures de Kurt Nassau d’autre part.

La physiologie des couleurs est un domaine qui évolue très vite. Rodieck en a réalisé une synthèse dans son ouvrage sur la vision. Maurice Déribéré a écrit à peu près sur tout ce qui concerne les couleurs dans la vie courante, depuis les aspects techniques jusqu’aux aspects sociologiques. On trouvera une liste de vingt de ses œuvres dans son petit ouvrage destiné à résumer les connaissances actuelles.

Nous ne voudrions pas omettre le texte riche et synthétique du peintre Manlio Brusatin qui, à partir de l’histoire des couleurs, pose les questions intéressantes de notre temps, ainsi que l’œuvre importante de John Gage qui retrace l’histoire de la couleur au travers de l’histoire de l’art. Les cours publics organisés au Darwin College à Cambridge en 1993 ont donné lieu à un remarquable ouvrage de synthèse qui établit divers liens entre la neurophysiologie de la vision d’une part et les couleurs de l’artiste de l’autre. Une expérience analogue a été conduite à Paris par la revue Technè.

L’historien Michel Pastoureau s’est beaucoup intéressé à l’histoire symbolique et sociale de la couleur, notamment dans l’Occident médiéval. On pourra se référer à son ouvrage Jésus chez le teinturier et à la bibliographie qu’il contient.

Les artistes se sont, de tout temps, intéressés aux bonnes recettes de pigments aussi bien qu’aux règles esthétiques de l’harmonie des couleurs. Mais personne mieux que Wassily Kandisky ne s’est risqué à décrire dans un livre les effets de la couleur sur «l’âme». La beauté est aussi une préoccupation de la philosophie naturelle. Pour marquer cette fraternité entre la science et l’art, tant de fois invoquée au XIXe siècle autour des œuvres impressionnistes et pointillistes, nous avons bénéficié de la collaboration de Christiane Grimm, peintre et photographe, qui a illustré les différentes rubriques de ce traité des couleurs. Nos remerciements vont aussi chaleureusement à Meletis Michalakis qui a constamment attiré notre attention sur les racines historiques de ce savoir sur les couleurs. Nous lui devons les nombreuses reproductions et plusieurs des citations tirées d’ouvrages anciens.

> Pour en savoir plus

 Extrait du Traité des couleurs de Libero Zuppiroli & Marie-Noëlle Bussac,
avec les photographies de Christiane Grimm.
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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