09/12/2011

Lumières du futur

> Interview de Libero Zuppiroli

3718907-power-button-on-a-dark-blue-background.jpgL’ouvrage de Libero Zuppiroli et Daniel Schlaepfer est destiné aux lecteurs curieux qui souhaitent se forger leurs propres opinions sur des questions qui les concernent de près comme l’illumination de leur demeure. Il est bien probable qu’ils aiment la lumière, même artificielle, et qu’ils se refusent à la réduire à de la simple énergie, c’est-à-dire à une marchandise. Ces femmes et ces hommes curieux ont sans doute déjà expérimenté, en contemplant les nuits étoilées, ce lien mystérieux que la lumière crée entre l’Homme et le Cosmos. Ils ont ressenti des instants de profonde jubilation intérieure en ouvrant les volets de leur chambre sur des matins promettant des journées d’une belle clarté. Ils ne restent pas insensibles devant le spectacle d’un coucher de soleil sur la mer (ou sur le lac Léman), et ont soupçonné, à cette occasion, les liens intimes que la lumière a tissés avec les zones les plus profondes de leur inconscient.


Or les puissants de ce monde, ceux des milieux de l’économie comme ceux de la politique, ont décidé autoritairement de choisir, à leur place, les lampes qui, demain, éclaireront leur demeure. Les lumières du futur sont déjà programmées.

Pour justifier ce geste autoritaire, les puissants invoquent d’indispensables économies d’énergie destinées à sauver la planète et à garantir le bien-être de l’humanité. Ils ont sans doute raison; mais, au delà des slogans et des publicités, les lecteurs curieux chercheront peut-être à mieux comprendre les enjeux.

C’est bien le but de ce livre, car il est parfois difficile de faire confiance aux puissants de ce monde sans y regarder de plus près : une crise peut en cacher une autre; alors autant faire preuve d’un peu d’esprit critique.

Il y a différentes façons de comprendre la lumière artificielle et ses attributs, et de cerner les enjeux qui détermineront les lumières du futur : celle, sensible, que propose l’artiste sculpteur de lumière, et celle plus rationnelle que propose le scientifique penseur de lumière. Pourquoi ne pas tenter de faire converger ces deux points de vue ?
Ce petit livre est né justement d’une amitié entre un artiste et un scientifique. Ces deux hommes sont, chacun à leur manière, des spécialistes de la lumière et des couleurs qu’un projet commun a réunis. A force de travailler ensemble, ils se sont découverts une même sainte indignation quant à la façon dont les problèmes liés à l’éclairage artificiel sont parfois traités aujourd’hui. Aussi ces deux hommes mûrs ont-ils puisé dans leur enfance, comme deux vieux copains d’école, l’énergie pour réagir et proposer une exploration de la lumière artificielle qui se voudrait plus honnête, poétique et ludique que celle proposée par le marché de masse de l’éclairage.

On trouvera aussi, dans l’ouvrage, des compléments d’information qui ne se trouvent pas sur les prospectus que nous adressent les compagnies d’électricité, pas plus que sur les sites des fabricants de lampes ou sur les emballages de leurs produits. Car il est bien clair qu’à des fins de marketing, on ne nous dit pas tout.

Dans les quelques années qui viennent, le marché de l’éclairage offrira de multiples possibilités d’innovation. Ceci est lié en particulier aux mesures radicales qui ont été prises partout dans le monde pour imposer de nouvelles sources lumineuses comme les diodes électroluminescentes dites LED. Positive par certains aspects, négative par d’autres, cette révolution est en marche et rien ne l’arrêtera.

Pour s’en convaincre, il suffit de savoir que, malgré la crise, le gouvernement américain, par l’intermédiaire du Département de l’énergie (DOE), subventionnera dans les dix ou vingt prochaines années un programme consacré aux sources nouvelles de lumière, à hauteur de deux cent millions de dollars. Ce sont trente milliards de dollars de chiffre d’affaires par an que la Chine compte réaliser dans les dix prochaines années, ainsi que la création d’un million de nouveaux emplois. La Chine se voudrait en effet la première «économie verte» du monde. Et ne parlons pas de la Corée qui, dès 2012, abritera la 3e industrie du monde par le volume des LED produites. Par mesure de sécurité, son gouvernement investira malgré tout 350 millions de dollars dans les neuf années à venir.

L’Europe, qui a déjà perdu l’essentiel de son industrie électronique tout comme celle de fabrication d’écrans plats au profit de l’Asie, pourrait tirer parti de son formidable potentiel de créativité pour prendre une place intelligente dans cette aventure : n’abrite-t-elle pas, en effet, quelques grandes compagnies d’éclairage comme Philips et OSRAM et d’autres comme Zumtobel, Targeti et Poulson, et Regent Lighting ? Ne trouve-t-on pas en Europe de nombreux designers de lampes de talent comme Artemide en Italie ou Flos en Allemagne?

Il existe en effet, dans ces projets, de multiples opportunités de création de petites et moyennes entreprises pour renforcer les aspects positifs de ces nouvelles idées d’éclairage ou en limiter les aspects négatifs. Apparemment en Suisse, l’Office fédéral de l’énergie ne s’est pas encore intéressé sérieusement à la question.

Les auteurs de ce livre ont beau être des hommes particulièrement réceptifs aux aspects poétiques et créatifs de la lumière, ils n’en sont pas moins sensibles, en tant que citoyens, à ces questions de création d’emplois en Europe. Aussi ces perspectives resteront-elles en filigrane des discours présentés dans ce livre.

Tantôt amical, tantôt provocateur, tantôt explicatif, cet ouvrage est ponctué par les nombreuses images de l’atelier de Daniel Schlaepfer où se sont mijotées durant ces deux dernières années de ces lumières qui nous font du bien. Aussi accompagne-t-il l’exposition Lumen & Lux qui, en décembre 2011, a lieu à la galerie d’art contemporain Lucy Mackintosh à Lausanne.

Que disent ceux qui sont concernés par les lumières du futur?

Nous faisons parler trois acteurs typiques de cette révolution de l’éclairage que nous vivons aujourd’hui : le militant écologiste, le politicien de centre-droit et le jeune cadre d’une multinationale.
Ces trois personnes, hommes ou femmes, répondent aux consommateurs contemporains qui parfois se sentent un peu perdus.

Ces quatre textes sont des pastiches réalistes qui résument les différentes positions actuelles concernant l’éclairage et les économies d’énergie.

Economies d’énergie : entrons en classe A

« Docteur, je manque d’énergie. Au bureau, mes supérieurs me harcèlent, comment réussir à me faire accepter ? Mes enfants ont de la peine à se détacher de la télé ou des jeux vidéo ; ils sont agités et ne suivent pas bien à l’école, où trouver l’énergie pour les aider ? Notre fils aîné est au chômage depuis un an, comment le soutenir ? Avec la crise, nos économies ont fondu, je n’ai plus d’espoir de pouvoir acheter
un logement, les appartements valent des fortunes et les banques ne prêtent plus. Pourtant, je rêverais d’un appartement modeste mais bien à nous, avec des rideaux aux fenêtres et le soir un éclairage relaxant qui conforterait nos rêveries et nous restituerait un peu d’énergie. Même les loyers ont pris l’ascenseur ; nous devons habiter à quarante kilomètres de notre lieu de travail ; lorsque je m’y rends, plutôt que de rester debout dans les transports en commun, j’aime encore mieux faire la queue sur l’autoroute, dans ma voiture; heureusement, nous l’avons achetée confortable et puissante pour que l’on s’y sente protégés. La journée terminée, il faut encore se précipiter sur Internet pour y effectuer des paiements, faire des achats et remplir des formulaires. Docteur, je suis stressé-e, je n’ai plus d’énergie.

Ce n’est pas étonnant que je me sente déprimé-e et que je m’intéresse aux médecines énergétiques alternatives pour rééquilibrer mes flux d’énergie défaillants, agir sur mes chakras au plus vite par des traitements chromothérapeutiques pour ne pas risquer de finir chez un psychiatre : il paraît que les assurances-maladie sont en déficit.

Mais un malheur ne vient jamais seul: dans ce monde qui pompe mes énergies psychiques les plus intimes jusqu’à l’épuisement, on dit que les ressources naturelles s’épuisent aussi. Il semble qu’il faudra économiser sur le chauffage, renoncer à l’air conditionné, qu’il vaudra mieux laver sa vaisselle à la main et à l’eau froide, se doucher avec moins de dix litres d’eau, rééquiper sa cuisine avec du matériel A+++, changer ses vieilles fenêtres car elles gaspillent plus de quinze litres de mazout au mètre carré, changer toutes ses ampoules électriques et surtout renoncer à ma voiture confortable et puissante qui, je le vois bien, suce trop de carburant.

Comment faire Docteur pour entrer en classe A ? Je n’ai plus d’énergie ! »

La réponse rassurante d’un militant écologiste convaincu

«L’humanité dispose de tous les moyens pour une politique énergétique responsable. C’est une question de choix. Mais, bien sûr, il faudra pour cela accepter quelques sacrifices : choisir des lumières du futur économiques est très clairement l’un d’entre eux. Même si les nouvelles lampes coûtent cher, même si les lumières ne correspondent pas vraiment à ce que l’on voudrait, il faudra bien en passer par là.

L’écologie a aujourd’hui le vent en poupe. Ce n’est que justice. Nous nous sommes battus depuis tant d’années contre les lobbys de l’énergie nucléaire, contre les risques, les accidents, les déchets, contre le lien si étroit entre nucléaire militaire et nucléaire civil et là, tout à coup, après Fukushima, la prise de conscience est générale. Même les politiciens favorables jusque là au nucléaire passent progressivement du déni à l’interrogation, de l’interrogation au discours plus écologique et, pour une minorité d’entre eux, du discours à la conviction qu’il faut changer les choses ; n’est-ce pas là un progrès dont il y a tout lieu de se réjouir?

Il y a plus de vingt ans (Rio 1990) que certains climatologues ont tiré la sonnette d’alarme sur les graves dangers du réchauffement climatique et, aujourd’hui seulement, la majorité des politiciens et des scientifiques s’accordent enfin sur la nécessité de réduire la production de gaz à effets de serre ; n’y a t-il pas lieu là aussi de s’en réjouir ?

Il est bien clair que les énergies renouvelables, prises dans leur ensemble, représentent, sans contestation possible, la solution d’avenir. L’électricité hydraulique est en forte croissance dans le monde, sans problème majeur pour l’environnement; en Suisse c’est presque 60% du courant qui provient des barrages. Même avant Fukushima, la progression de l’énergie éolienne en Europe dépassait déjà nettement celle du nucléaire. Le bois-énergie n’est encore exploité qu’à moitié. Pour l’énergie solaire, des estimations réalistes montrent que le solaire photovoltaïque pourrait contribuer pour environ 20% de nos besoins en électricité en installant 12 mètres carrés de panneaux solaires par habitant. L’énergie grise liée à la fabrication des cellules photovoltaïques représente un peu moins de deux ans de production électrique des panneaux, pour une durée de vie supérieure à trente ans. Et puis il y a encore la géothermie…

Bien que toutes ces perspectives soient très rassurantes, il ne suffit pas de produire de l’énergie propre ; il faut aussi que l’utilisateur économise l’énergie et pour cela il faut s’attaquer aux consommations d’électricité les plus importantes. On a longtemps prétendu que l’éclairage ne représentait qu’une infime part de l’énergie consommée. Ce n’est pas vrai. En Suisse l’éclairage consomme 15% de l’électricité ; en France 10%, aux USA c’est 21%. Cette proportion monte à 34% en Tunisie et même à 86% en Tanzanie5. Le recours aux lampes LED permettrait d’en économiser près de la moitié. Dans ce domaine beaucoup de militants écologistes sont partisans de mesures contraignantes et approuvent les interdictions promulguées par beaucoup de gouvernements et par l’Europe pour éliminer les lampes à incandescence, y compris celles dites halogènes ou dichroïques, ainsi que les efforts des organismes publics pour promouvoir les lampes LED.

Nous avons vu, par exemple, que dans le domaine de la consommation énergétique des véhicules, là où des mesures contraignantes n’ont pas été prises, les grosses voitures ont continué à s’imposer et la consommation de carburant par voiture n’a cessé d’augmenter. Ainsi dans le domaine de l’énergie, des mesures plus contraignantes s’imposent d’elles-mêmes. Faudra-t-il ou non réduire les émissions de gaz carbonique? S’agira-t-il de faire plaisir au public ou de sauver la planète ? »

La complainte d’un politicien de bonne volonté et de centre-droit

«De nos jours, les habitants de la planète et plus particulièrement ceux des pays développés se montrent de plus en plus sensibles aux questions qui concernent l’environnement. Ainsi les politiciens qui, comme moi, ont toujours défendu les bienfaits de la croissance économique, les intérêts des marchés financiers et les avantages de la dérégulation ont tendance à se réclamer davantage aujourd’hui de l’écologie ou tout au moins du développement durable. Avec mes collègues parlementaires du monde entier, nous devrions œuvrer à réduire l’émission des gaz à effets de serre dans nos régions respectives. Rude tâche, quand mes collègues chinois inaugurent chaque mois un groupe de centrales de neuf gigawatts fonctionnant au charbon. Neuf gigawatts c’est beaucoup : cela fait neuf millions de fers à repasser fonctionnant à pleine puissance. Il faudra encore beaucoup de ces centrales pour que les familles chinoises et indiennes puissent consommer chaque jour quelques kilowatts-heure d’énergie chacune, sans compter les autres habitants de la planète. Même les Allemands projettent la construction de plusieurs centrales au charbon.

Il y a quelques années, j’ai eu l’impression de trouver une solution universelle pour limiter l’émission des gaz à effets de serre : le développement de l’énergie nucléaire. Aujourd’hui il paraît que ce n’est plus valable : le public n’y croit plus.

Bien sûr, il y a les énergies alternatives. Mais honnêtement, c’est de la musique du futur, car quand je vois les difficultés que pose, dans ma circonscription, la construction de la moindre éolienne, quand j’imagine les cris des populations déplacées dans les régions inondées autour des nouveaux grands barrages, quand je vois ce que coûte une bonne installation photovoltaïque aujourd’hui, j’ai bien peur qu’il ne faille pas se faire trop d’illusions sur l’impact de ces énergies au regard de la réduction des gaz à effets de serre pour les vingt prochaines années. Au rythme où se construisent les centrales thermiques au charbon, cet impact restera minime et ceci malgré les efforts incontestables de beaucoup de pays et notamment de la Chine en faveur des énergies alternatives. Ceci dit, il faut promouvoir les énergies alternatives, car ces nouvelles technologies permettent aussi de faire de bonnes affaires et de créer des emplois. Plus tard nous en recueillerons sans doute les fruits pour la sauvegarde de la planète, s’il est encore temps.

Alors il n’y a pas d’autres choix que de réduire notre consommation, en particulier la consommation des ménages. Les transports représentent près de 20 à 30% de la consommation totale d’énergie. Mais il est très difficile d’agir là dessus. La mondialisation de l’économie exige que les hommes d’affaire parcourent le monde pour y garantir la croissance des marchés. Le tourisme lointain a déjà bien souffert de la crise, on ne peut le réduire davantage. Par ailleurs, pour un parlementaire, s’en prendre aux automobiles des gens relève du suicide politique: on risque vraiment de ne plus être réélu !

En Suisse, les ménages consacrent 2,5% de l’énergie qu’ils consomment à l’éclairage et 97,5% à tout le reste : eau chaude, chauffage, appareils électroménagers, cuisson, lavage, séchage et réfrigération. C’est un peu pareil dans les autres pays développés.

Qu’est-ce qui fait que nous nous soyons particulièrement intéressés à ces 2,5% consacrés à l’éclairage davantage qu’à tout le reste ? C’est l’un des domaines, en effet, où nous ne nous sommes pas contentés de mesures incitatives, mais où nous avons pris des décisions autoritaires destinées à imposer des éclairages à basse consommation dans chaque demeure.

Si nous nous référons non plus à la consommation totale d’énergie mais à la consommation d’électricité, énergie plus noble et plus chère, l’éclairage représente tout de même, dans les pays développés, près de 10 à 12% de l’énergie électrique. J’ai assisté à des réunions de commissions européennes à Bruxelles au cours desquelles les compagnies multinationales de l’éclairage nous ont assuré que d’un seul geste de la main, de manière pratiquement indolore et à l’échelle de quelques années, chaque lampe à incandescence du passé pourrait être remplacée par une lampe à faible consommation du futur, en particulier par une lampe LED. Une fois de plus la technoscience faisait renaître l’espoir. Pour une fois nous pouvions nous montrer déterminés à économiser l’énergie mondiale.

Il fallait simplement interdire la vente des ampoules à incandescence, puis des lampes halogènes. Aussitôt dit, aussitôt fait. En outre, nous étions encouragés dans cette voie par l’exemple de la Californie qui, avant l’Europe, avait pris des mesures autoritaires en la matière. Au fond la Californie a toujours été notre Eldorado. C’est le pays de la Silicon Valley et tout ce qui est bon pour elle nous convient généralement aussi. Bien sûr quand on promulgue des mesures autoritaires comme celles-ci, on se heurte toujours un peu à la résistance au changement de quelques mauvaises têtes. Certains se plaignent que les nouvelles lumières soient blafardes. Comme si on pouvait s’arrêter à de telles broutilles quand il s’agit de sauver l’humanité du réchauffement climatique. Comme dit le proverbe chinois : peut-on s’intéresser à la couleur de la barbe quand on va vous couper la tête ? Qu’ils allument donc des bougies, s’ils ne sont pas contents ! »

> En savoir plus sur les Lumières du futur

> Consulter le livre de Libero Zuppiroli & Daniel Schlaepfer

> Exposition: galerie d’art contemporain Lucy Mackintosh

 Extrait du titre Lumières du futur de Libero Zuppiroli & Daniel Schlaepfer.
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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