21/11/2011

La sociologie a-t-elle un intérêt pour l’ingénieur ?

> L’interview de Christian Thuderoz

9914821-background-concept-wordcloud-illustration-of-society-glowing-light.jpgLa réponse est oui et les raisons ne manquent pas. Sous quelle forme ce compagnonnage entre ingénierie et sociologie peut-il (doit-il) s’opérer? Tel est le pari de l’ouvrage de Christian Thuderoz, Clefs de sociologie pour ingénieur(e)s: offrir à l’ingénieur(e) un outillage sociologique pratique. Cet objectif constitue la deuxième ligne de force de ce manuel. On sera donc ici moins soucieux de sa «culture générale», ou de fournir des grilles de lecture «clefs en main», que de l’inviter à découvrir par lui ou elle-même – en stage industriel, puis lors des premiers mois en poste professionnel, puis au contact prolongé des réalités industrielles – les processus derrière les procédures, ou les échanges derrière les consignes.


L’objectif du manuel de Christian Thuderoz n’est pas de parfaire la culture technique de l’ingénieur(e) en l’agrémentant de quelques savoirs d’humanités. Les sciences humaines sociales (SHS) n’ont pas à ratifier l’idée (fausse) selon laquelle les «humanités pour ingénieurs» sont un supplément d’âme, une manière de faire bonne figure dans les conservations ou les dîners. L’apport des SHS est d’une autre nature: il est de proposer un mode de raisonnement, concernant, comme nous l’écrivions dans l’ouvrage collectif Travail, entreprise et société. Manuel de sociologie pour ingénieurs et scientifiques : « moins la connaissance d’une réalité que les conditions d’une analyse approfondie des problèmes et des possibilités qu’offre cette réalité». Autrement dit, les SHS, quand elles s’adressent aux professionnels de la conception et des savoirs techniques, doivent provoquer des apprentissages inédits, en proposant des manières de raisonner appropriées à la diversité et à l’apparente «étrangeté» des faits sociaux et organisationnels. L’ambition est de fournir un outillage «leur permettant de découvrir par eux-mêmes la complexité d’un système sociotechnique et, partant, de constater l’étroitesse de la représentation utilitariste techniciste ».

Car nous sommes désormais inscrits «dans un monde où les problèmes sont de plus en plus résistants aux démarches classiques du problem solving». C’est ce que note Pierre Veltz, ingénieur et économiste, dans un petit ouvrage au titre éloquent : Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l’innovation. Veltz fut directeur de l’école des Ponts et Chaussées avant d’être président de Paris Tech, qui regroupe dix écoles d’ingénieurs parmi les plus prestigieuses. Les problèmes à résoudre, ajoute-t-il, sont flous, à multiples dimensions; les données pour les traiter sont hétérogènes et insuffisantes; il est donc vital, conclut-il, que les institutions de formation technologique «ouvrent les esprits à cette complexité et ne soient pas les conservatoires d’un rationalisme étroit». Former les ingénieurs à la gestion, l’économie et le management ne suffit donc pas; il faut, dit Veltz, «que les ingénieurs soient conscients des interactions croissantes entre les sciences, les techniques et les arts. La proximité avec les univers de la culture (musique, arts plastique, design, architecture) est un enjeu essentiel compte tenu de la place que ces disciplines acquièrent dans des sociétés avancées. Il faut enfin et surtout qu’ils soient des citoyens du monde capables de penser les mutations difficiles qui nous attendent et de participer à la conduite réflexive de ces changements.»

La rencontre de l’ingénieur(e) et du sociologue s’inscrit dans cet effort réflexif, éclairé par le savoir humaniste et esthétique. D’où le choix – que d’aucuns penseront partiel, peu ou trop original… – des diverses notices composant ce manuel, se renvoyant les unes aux autres, illustrées de visuels divers (photographies, enluminures, affiches, lithographies), ou prenant appui sur quelques œuvres d’art.

Quels sont les choix pédagogiques ?

Le manuel de Christian Thuderoz repose sur des choix raisonnés, portés par des objectifs pédagogiques – et ces choix expliquent la sélection des notices. Le premier objectif est d’identifier et de commenter plusieurs lois sociologiques (ou des paradoxes, portés au jour par cette discipline). Par «loi», on entend ici le fait que divers phénomènes sociaux se répètent, au-delà des individus qui y participent, audelà des saisons de l’année ou des lieux où ils se déroulent, et qu’ils surgissent, invariablement, si certaines conditions sont réunies ou absentes. Il s’agit de distinguer, derrière le désordre des choses : des régularités, des enchaînements de causes et d’effets. Offrir un mode d’intelligence du monde social, au-delà des apparences et des présupposés ordinaires, en multipliant les occasions de découvrir l’envers du décor est une autre visée pédagogique. Il s’agit donc de promener le lecteur en coulisses; lui apprendre à exercer un certain regard sur les choses et sur les hommes, à la fois exercé et décentré, empathique et lucide.

Le but est de rendre compte des phénomènes sociaux à partir de leur « mise en énigme » ou de leur forme paradoxale. Les saisir comme des mystères à élucider évite les fausses évidences et les idées toutes faites (« L’évidence première n’est pas une vérité fondamentale» écrivait Gaston Bachelard). L’objectif est ici de questionner ce qui semble aller de soi, de rendre problématique ce qui semble évident.

Nous voulons aussi montrer au lecteur ou à la lectrice l’intérêt du raisonnement sociologique en action, souligner sa valeur heuristique pour tout manager, décideur ou citoyen. Le raisonnement sociologique, en portant au jour des régularités (ce que nous nommons des «lois»), ou en éclairant des conduites sociales (en leur donnant un sens, une rationalité), aide les acteurs sociaux à performer leurs décisions et réfléchir sur leurs conséquences.
Le dernier objectif vise à re-lier ce qui est souvent séparé, rendre compte des connexions entre les phénomènes. Malgré le découpage en notices, centrées chacune sur un sujet particulier, ce manuel refuse de découper le réel, sans se soucier du tableau d’ensemble; il s’efforce de repérer les liens et les conjonctions. Son souci est celui de la complexité (du latin complexus, rappelle Edgar Morin, «ce qui est tissé ensemble») et du jeu infini des inter-rétroactions. Dans Les Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, ce sociologue ajoute : « Il s’agit de remplacer une pensée qui sépare et qui réduit par une pensée qui distingue et qui relie. ».

Nous faisons donc nôtre la proposition de Denis Lemaître, en conclusion de son ouvrage La Formation humaine des ingénieurs: «L’objectif d’une formation humaine semble être de rendre compte de la diversité et de la globalité de l’humain, sans le découper en morceaux de science, mais en montrant plutôt ce qui fait son unité dans la forme complexe. Associer les objectifs de maîtrise humaine, c’est permettre aux élèves d’être tout à la fois experts techniques, ingénieurs épanouis, managers responsables, citoyens éclairés, êtres sensibles, sujets de raison, non pas de manière successive, en fonction des heures de la journée et des situations de vie, mais de manière simultanée, à tous les moments. ».

Loin de pratiquer l’œcuménisme académique ou prétendre, à l’instar des Sommes des théologiens du Moyen Age, rassembler pour chaque notice l’ensemble des arguments et des raisonnements possibles, cet ouvrage procède par choix et par convictions. Il y eut donc sélection des thèmes abordés, ou des théories présentées, et prise de position. Nous assumons ce parti pris, convaincu, avec Gaston Bachelard, que la connaissance scientifique est d’abord un produit de la raison polémique et de la « philosophie du non ».

Pour illustrer certains raisonnements, un choix a été opéré: recourir aux extraits littéraires, aux exemples cinématographiques et aux photographies6. Car ce que disent les romans ou ce que montrent les films ne sont pas de simples fictions, ou de simples inventions: ils sont des fenêtres sur le monde. Ils élargissent notre expérience et nous offrent un autre regard sur le monde et sur nous-mêmes.

Le traitement des notices découle des cinq objectifs présentés ci-dessus. Le(la) lecteur(trice) trouvera dans ces pages trois types de documents: des notices traitant sociologiquement d’un thème au cœur de la professionnalité des ingénieur(e)s (par exemple: «Décision(s)», «Innovation(s)», «Rationalité», «Risque» ou «Technique»); des notices offrant quelques repères pour comprendre et agir, compte tenu des enjeux et des questions dites de « société » (par exemple : « Coopération », « Ethique », « Marché » ou « Responsabilité ») ; enfin des notices organisées à partir d’un artiste («Poliakoff (ou «les mondes de l’art ») ») ou d’un musicien (« Mozart (ou la production sociale d’un génie) »). Si l’entrée dans le propos est différente, l’objectif demeure similaire : porter au jour des phénomènes sociaux, les analyser, en comprendre les motifs. La ressource réside ici dans le détour. Proposer une notice «Mozart» peut sembler incongru. Nullement: raconter la vie de ce compositeur permet de faire s’interroger le lecteur sur ce qu’il croit être naturel (le «génie») ou éternel (l’artiste indépendant, soucieux de sa liberté de créer). Une notice «Courbet (ou quand l’art devint moderne) » n’est étrange qu’en apparence ; elle montre comment, à partir de quelques innovations techniques – la peinture en tubes, le chevalet pliable, la toile de petit format –, les artistes de la fin du 19e siècle purent s’échapper de leur atelier et peindre «sur le motif». De cette liberté jaillit de nouveaux courants de peinture, de nouvelles manières de représenter le réel, voire de s’en détacher. On découvre alors comment des innovations techniques peuvent transformer des structures sociales. Nous faisons le pari que ce décalage par la musique, le roman et l’œuvre d’art est pédagogique: non pour le vernis de culture générale que cela induit, mais pour le message qu’il véhicule.

Certains thèmes ont été, pour l’instant, ignorés; certaines questions sont absentes. Il n’y a pas, par exemple, de notices «Famille», «Santé», «Ville, urbain» ou «Education». Cela reflète autant les spécialisations de l’auteur et les limites de son savoir, que la sélection à laquelle il a procédé (du moins pour ce premier volume). Ce manuel (du latin manuale, manus, la main) se veut ainsi un guide pratique, que le lecteur ou la lectrice puisse tenir « bien en main».

Une invitation au voyage ?

Le manuel de Christian Thuderoz se veut enfin – dernière ligne de force –, à l’instar des guides touristiques et selon l’heureuse expression de Charles Baudelaire, une invitation au voyage dans le monde social. Il indique les lieux à visiter (les questions à se poser, ou les thématiques qui sont déjà, ou seront celles des nos débats citoyens), et fournit quelques repères sur les modalités de ces visites (les réponses possibles à ces questions, connectées les unes aux autres, assorties de leurs motifs et de leurs fondations théoriques). De sorte que ces Clefs de sociologie…, comme un guide touristique, n’est utile que confronté aux paysages qu’il décrit. Mis de côté, une fois lue la notice concernée, le voyageur laisse son œil se saturer d’impressions ; il ne reprend qu’ensuite sa lecture, pour éclairer ce qu’il vient d’observer.

« Il faut arriver à Lisbonne par la mer », indique en substance le poète portugais Fernando Pessoa, dans les phrases liminaires d’un petit guide touristique qu’il rédige en 1925. Ainsi, écrit-il, aux yeux de celui ou celle qui s’apprête à débarquer au Terreiro do Paço, «les dômes, les monuments, les vieux châteaux font saillie au-dessus du fouillis de maisons et semblent être les lointains hérauts de ce séjour délicieux. » Quelques lignes plus loin, il prie le touriste de le suivre et, dit-il, «nous lui servirons de cicérone et sillonnerons la capitale en sa compagnie, veillant à lui signaler [...] tout ce qui vaut la peine d’être vu dans cette cité merveilleuse qu’est Lisbonne.» Cet ouvrage fait siennes ces recommandations : pour le comprendre, il faut saisir le monde social de façon oblique. Accompagnons le lecteur ou la lectrice dans cette approche, «par la mer », du monde social.

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre Clefs de sociologie pour ingénieur(e)s de Christian Thuderoz.
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes,
Collection METIS Lyon Tech

16:40 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0)

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