18/11/2011

L’artiste, entre le bricoleur et l’ingénieur

> L’interview de Françoise Odin

7908958-flying-machine-based-on-the-leonardo-da-vinci-antique-light-hang-glider.jpgQuand Claude Lévi-Strauss souhaita styliser deux types de connaissance scientifique, inégaux quant à leurs procédures et résultats – la pensée mythique, la pensée domestiquée –, il mobilisa deux figures: celle du bricoleur, celle de l’ingénieur. Tel est le point de départ de l’ouvrage de Françoise Odin, Christian Thuderoz : la différence, introduite par l’ethnologue dans les pages liminaires de La Pensée sauvage, entre deux modes de connaissance du réel, deux manières de se situer sur l’axe d’opposition entre nature et culture.


«Un premier chantier de réflexions a vu le jour lors du colloque “Génie(s) de la bricole et du bricolage” organisé par ESCHiL (Equipe de Sciences Humaines de l’Insa de Lyon) en novembre 2008, notamment pour le centenaire de Lévi-Strauss. Ce livre et le DVD qui l’accompagne3, en proposant d’autres contributions et approches, visent à élargir et à approfondir cette problématique.»

La manière savante de penser – celle du physicien ou de l’ingénieur, raisonnant à l’aide de concepts – « cherche toujours à s’ouvrir un passage et se situer au-delà », écrit Lévi-Strauss, tandis que la première – la pensée magique, « mythopoétique », animée par « le souci d’observation exhaustive et d’inventaire systématique des rapports et des liaisons » entre les êtres et les choses – demeure en-deçà. L’une «crée, sous forme d’évènements, ses moyens et ses résultats», l’autre «utilise des résidus et des débris d’évènements». Si l’ingénieur interroge l’univers, le bricoleur, lui, «s’adresse à une collection de résidus d’ouvrages humains»; le premier se définit par son «projet», le second, dit Lévi-Strauss, par «une démarche pratique rétrospective»: il procède, inlassablement («faire et refaire»), à l’inventaire d’un ensemble hétéroclite d’outils et de matériaux, déjà constitué, et qu’il va réorganiser, reconstruire, pour résoudre son problème.

Cette différence entre bricoleur et ingénieur est-elle opératoire? Tel est le premier objectif de cet ouvrage: éprouver, nuancer, un demi-siècle après sa formulation, l’opposition proposée par Lévi-Strauss entre ces deux figures sociales. Il en convenait déjà : cette différence « n’est pas aussi absolue qu’on serait tenté de l’imaginer », notait-il, et pensée mythique (« cette bricoleuse ») et pensée domestiquée de l’ingénieur ne sont pas deux stades, ou deux phases de l’évolution du savoir, «car les deux démarches sont également valides». Déjà, concluait-il en ce début des années 1960, physique et chimie «aspirent à redevenir qualitatives» et ne refusent plus l’évènement et l’expérience vécue; et la pensée mythique, loin d’être seulement prisonnière d’évènements et d’expériences qu’elle réagence inlassablement, est aussi libératrice, «par la protestation qu’elle élève contre le non-sens, avec lequel la science s’était d’abord résignée à transiger. » Aujourd’hui, après les travaux menés en sociologie des sciences, en philosophie ou en histoire sociale ou au regard des descriptions ethnographiques du travail d’ingénierie, cette opposition entre ingénieur et bricoleur peut sembler surannée. Nous la mettrons donc à l’épreuve et tenterons de vérifier sa limite de validité.

Lévi-Strauss poursuivait son exploration de la pensée magique, cette «science du concret», par quelques réflexions sur l’art et l’œuvre d’art. L’artiste, notait-il au préalable, «tient à la fois du savant et du bricoleur»: avec des moyens artisanaux, il produit un objet matériel qui est en même temps un objet de connaissance. Et c’est, pensait-il, l’intégration d’un évènement contingent à une structure qui procure l’émotion esthétique; celleci provient d’une synthèse, réalisée par le peintre ou le sculpteur, entre un détail, une anecdote, un objet en modèle réduit («l’évènement», singulier et partiel, comme la collerette d’un tableau de Clouet qu’il décrit et commente), et une totalité, une intelligibilité, une connaissance générale («une structure», donc).

Si Lévi-Strauss distinguait l’ingénieur du bricoleur par leurs fonctions inverses – «l’un faisant des événements (changer le monde) au moyen de structures, l’autre des structures au moyen d’événements» – l’artiste, estimait-il, toujours à mi-chemin du schème et de l’anecdote, réunit «une connaissance interne et externe, un être et un devenir»: il produit un objet (sur sa toile, ou sur scène), «qui n’existe pas comme objet et qu’il sait pourtant créer », « synthèse exactement équilibrée de plusieurs structures artificielles et naturelles». Assemblant à sa façon des éléments et des événements, il lui confère, par là, un caractère de totalité. Cet équilibre est cependant précaire, à la merci des changements de mode, de style, ou tributaire des conditions sociales de la production de l’œuvre d’art. Il n’empêche; en introduisant la figure de l’artiste en miroir de celles du bricoleur et de l’ingénieur, Lévi-Strauss ouvrait une piste féconde: la compréhension de l’acte créatif artistique comme une confrontation dynamique avec un modèle (qu’il saisit du dehors: l’attitude ou l’expression d’un personnage, ou un éclairage – bref, une «occasion»), une matière (un morceau de bois, une toile en lin, des outils pour la domestiquer; une «exécution») et un usager (un auditeur, un spectateur, un utilisateur; «une destination», donc). Cinquante ans plus tard, au regard de l’art contemporain et de ses assertions et provocations, cette approche du travail artistique, « synthèse équilibrée de structures et d’événements», est-elle suffisante, efficiente? Tel est le deuxième objectif de cet ouvrage: poursuivre le raisonnement de LéviStrauss en approfondissant cette troisième figure de l’artiste, entre bricolage et ingénierie.

«Si, sur le plan spéculatif, concluait Lévi-Strauss dans son introduction, la pensée mythique n’est pas sans analogie avec le bricolage sur le plan pratique, et si la création artistique se place à égale distance entre ces deux formes d’activité et la science, le jeu et le rite offrent entre eux des relations du même type ». Le jeu, notait-il, est disjonctif : il crée un écart différentiel entre les participants, joueurs ou camps, que rien ne différenciait à l’origine ; le jeu les établit, en fin de partie, comme inégaux: des gagnants et des perdants. A l’inverse, le rituel est conjonctif: il institue une union («une communion» même) entre deux groupes, dissociés au départ. Dans le cas du jeu, l’asymétrie est engendrée par le jeu lui-même; dans le cas du rituel, cette asymétrie s’annule : séparés, à l’origine, entre fidèles et prêtres, vivants et morts, les participants se rassemblent, dans un même effort cohésif. Comme la science pour l’ingénieur, le jeu produit des événements à partir d’une structure; les rites, comme le bricolage, « décomposent et recomposent des ensembles événementiels (sur le plan psychique, socio-historique, ou technique) et s’en servent comme autant de pièces indestructibles, en vue d’arrangement structuraux tenant alternativement lieu de fins et de moyens». Tel est notre troisième objectif: introduire les questions du jeu (le jeu théâtral, les usages des technologies de communication, les jeux dialogaux, etc.) et des rituels (religieux, certes, mais aussi sociaux), pour mieux penser le travail artistique ou le travail d’ingénierie, eux-mêmes saisis à la lumière du bricolage.

La notion de bricolage est-elle heuristique? Que nous apporte-elle, aujourd’hui, compte tenu de ce que nous savons, désormais, du travail d’ingénierie ou, plus largement, de la structuration du monde social, grâce à d’autres notions, moins profanes, et qui se sont révélées efficientes pour les saisir (le pouvoir, l’habitus, la confiance, l’incertitude, l’enrôlement, la grandeur, la régulation, etc.)? Tel est le dernier objectif de cet ouvrage – il nous servira de fil conducteur, tout au long des vingt-quatre chapitres: tester l’heuristique de la notion de « bricolage » pour mieux comprendre le fonctionnement (ou les dysfonctionnements) de nos sociétés modernes. Nous placerons cet examen sous le signe de la pensée complexe. Pour quelles raisons ? Cet effort de compréhension du monde (ou plutôt «des mondes»), tenté ici à partir de la notion de bricolage, ne peut s’affranchir de l’usage d’un outillage conceptuel qui, à certains égards – nous nous en expliquerons dans la conclusion de cet ouvrage –, nous semble plus performant que les outils de la seule pensée domestiquée – ou simplifiante, pour parler comme Edgar Morin. Nous tenterons donc de renouer avec nombre de mécanismes propres à la «pensée sauvage » – porter une attention soutenue aux propriétés singulières du réel ; catégoriser les êtres et les choses, mais en les regroupant dans des ensembles signifiants ; ne pas hiérarchiser qualités premières et « secondes » des choses » ; approcher les situations et les phénomènes de façon oblique, incorporer « une certaine épaisseur d’humanité » à la réalité ; prendre en compte les classifications du monde pour en étudier les rapports ; porter au jour des oppositions logiques produites par des contradictions pratiques, etc. – pour mieux comprendre comment fonctionnent ce que nous nommons des «mondes bricolés ».

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 Extrait du titre Des mondes bricolés? de Françoise Odin & Christian Thuderoz.
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes,
Collection METIS Lyon Tech

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