16/11/2011

Les grands singes vont-ils disparaître ?

7097058-orangutan--baby.jpgEn avril 2008, des primatologues réunis à Neuchâtel, en Suisse, lançaient un cri d’alarme sous la forme d’un manifeste, le mAn ou Manifesto for Apes and Nature. Une centaine de scientifiques, parmi lesquels Frans de Waal, Richard Wrangham, Tetsuro Matsusawa, William Mc Grew, Carel van Schaik ou Richard Byrne, noms éminents de la recherche moderne sur les grands singes, souscrivirent à l’appel qu’on a pu lire à la page qui précède. Ce document invitait les instances internationales et les gouvernements de tous les pays à prendre des mesures urgentes pour sauver de l’extinction nos cousins anthropoïdes.

 


La déclaration a été traduite en vingt-deux langues afin qu’elle soit lue dans le monde entier. Par conséquent, le texte est volontairement bref et les propositions sont lapidaires. L’ouvrage de Christophe Boesch, Emmanuelle Grundmann et Blaise Mulhauser décrit plus amplement le sort actuel des grands singes et fait connaître les actions protectrices en cours.

Les risques d’extinction sont-ils exagérés ? Le ton du manifeste paraît-il trop alarmiste? Le sujet semble-t-il trop éloigné pour les lecteurs d’une collection particulièrement concentrée sur les problèmes suisses ? En vérité, à l’échelle de la planète se noue une tragédie dont la responsabilité est partagée par l’humanité entière. Les consommateurs occidentaux en sont les acteurs au même titre que les bûcherons, les braconniers, les responsables des compagnies forestières ou minières, les trafiquants et les instances internationales qui tentent de nous gouverner. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, nos actes quotidiens ne sont pas sans effets sur la disparition d’un grand nombre d’animaux et de plantes. Le choix des produits que nous achetons pèse donc sur l’avenir des grands singes. Mais qui sont-ils ?

Les grands singes

Grâce à la génétique qui permet d’estimer la parenté des espèces en comparant leur génome, la classification des organismes vivants a subi de profonds remaniements ces dernières années . Chez les Primates, des dizaines de sous-espèces ont été récemment élevées au rang d’espèces. La dernière découverte date de 2010 avec l’identification d’une espèce de gibbon vivant dans les forêts tropicales de montagne entre le Vietnam, le Laos et le Cambodge. Cette nouvelle donne est fondamentale dans le domaine de la protection, puisque les individus de deux sous-espèces peuvent se croiser en donnant naissance à une descendance fertile, alors que deux individus d’espèces différentes qui s’accouplent ne reproduiront, à quelques exceptions notoires, que des hybrides stériles. C’est le cas de l’orang-outan de Sumatra avec l’orangoutan de Bornéo, le gorille de l’Est avec celui de l’Ouest, ou le bonobo avec le chimpanzé, puisqu’il s’agit d’espèces distinctes. Le champ de survie de chaque espèce se trouve dès lors limité.

Dans cet ouvrage, les auteurs s’en tiennent à la classification de l’Union internationale de la conservation de la nature (IUCN, basée à Gland, en Suisse) qui agit comme centre de publication des listes d’espèces menacées. Les «grands singes» qui vont retenir notre attention sont regroupés sous la dénomination anglaise Apes dont l’équivalent français est la super-famille des Hominoïdes, comptant les gibbons et les siamangs (Small Apes, selon la dénomination proposée par Geissmann en 2000 et adoptée par les spécialistes des gibbons) de la famille des Hylobatidés, et dans la famille des Hominidés les orangs-outans, gorilles et chimpanzés (Great Apes) ainsi que les hommes. Les liens de parenté entre les différents membres de cette famille sont clairs et connus. L’être humain partage 98,4% de ses gènes avec les chimpanzés et les bonobos. Les deux espèces de gorilles sont des parents plus éloignés des chimpanzés que nous ne le sommes, puisqu’ils ne partagent que 97,7% de leurs gènes avec eux. Le plus proche parent du chimpanzé est donc l’homme; c’est une réalité que bien des personnes ont du mal à saisir. Pour changer cette perception de l’inconscient collectif, certains systématiciens proposent désormais de ranger chimpanzés et bonobos dans le genre Homo. Les deux espèces d’orangsoutans ont encore 96% de leurs gènes en commun avec le groupe des Hominoïdes africains. Les gibbons et les siamangs restent des parents peu éloignés puisque, suivant les espèces, entre 94% et 95% de leur génome est identique aux autres représentants de la famille. Par conséquent, disserter sur les primates, c’est souvent parler de l’homme, un grand singe parmi d’autres.

Les ambassadeurs d’un monde en péril

Sur vingt-quatre espèces de grands singes, vingt-trois sont menacées et une seule prospère, l’homme (IUCN 2011).

A titre de comparaison, aucune autre famille de mammifères ne présente une évolution des effectifs aussi négative; pas même les groupes les plus médiatisés tels que les félins, les ours, les baleines et les dauphins. La régression continue; pire encore, elle s’accélère depuis le tournant du siècle. Mais si le déclin est manifeste, les données restent insuffisantes pour déterminer sa rapidité avec précision. Il est pourtant indiscutable que la situation ne cesse de s’aggraver. Les cinq dernières espèces de gibbons qui n’étaient pas du tout considérées comme menacées en 2000 sont désormais inscrites sur la liste rouge des mammifères en danger. Il s’agit là du document sur lequel le reste de la famille était déjà inscrit. En 2007 on dénombre six espèces au bord de l’extinction: le Gibbon noir, le Gibbon de Hainan, le Gibbon à joues blanches, le Gibbon de Cao-Vit, le Gorille de l’Ouest et l’Orang-outan de Sumatra. Ainsi le statut des espèces se modifie vers le pire d’une année à l’autre ; les experts proposent désormais que le Gibbon Hoolock occidental soit intégré dans la prochaine liste des mammifères en voie d’extinction.

Au-delà des dangers qui les menacent, nos cousins peuvent être considérés comme les ambassadeurs malheureux d’un monde en péril. Derrière la situation des grands singes, nous sommes amenés à considérer le sort souvent très préoccupant de milliers d’autres espèces animales et végétales. Le développement contemporain qui nous introduit dans le vif du problème est l’exploitation des forêts tropicales.

Cependant il serait vain de ne décrire que les atteintes que l’homme inflige à ces forêts-là et aux espèces qui y vivent. Des solutions existent pour sauvegarder ces écosystèmes, bien que la situation politique et sociale qui prévaut actuellement dans certains pays rende la recherche de solutions plus complexe et les remèdes plus difficiles à appliquer. Au fil des chapitres, sont détaillés les moyens qu’il est urgent de mettre en œuvre pour stopper cette destruction.

Manifeste pour les grands singes et la nature

«Les forêts tropicales disparaissent à un rythme effréné et avec elles les dernières populations de grands singes. Tous les spécialistes sont unanimes : si nous n’entreprenons rien, gorilles, chimpanzés et bonobos auront disparu d’ici le milieu du 21e siècle. Pour les orangs-outans la situation est encore plus dramatique ; dans vingt ans ceux-ci pourraient bien ne plus vivre que dans des zoos.

Il est aujourd’hui urgent de se mobiliser pour stopper cet écocide! Sauver les grands singes, c’est sauver les forêts tropicales, un écosystème essentiel pour la planète. La disparition à grande échelle de ces forêts, résultant d’une exploitation effrénée et sans aucune limite, met en péril non seulement la survie de cet écosystème et de sa biodiversité associée, mais aussi celle des peuples indigènes en dépendant et pose de graves problèmes environnementaux. La déforestation est aujourd’hui une cause majeure d’émission de gaz à effet de serre et donc du réchauffement climatique. La disparition de la forêt tropicale sera immanquablement le prélude à celle d’Homo sapiens sapiens, l’Homme moderne. Le temps est venu de réagir et d’agir… avant qu’il ne soit trop tard !

Nous, citoyens de la Terre, demandons à nos gouvernements et aux instances internationales d’accepter comme devoir suprême de sauvegarder et protéger les primates et de tout mettre en œuvre pour :

1. Exiger une gestion durable et respectueuse de l’environnement des forêts tropicales, habitats des grands singes.
2. Interdire toute importation de bois tropicaux non reconnus comme provenant d’un commerce respectueux de l’environnement répondant aux critères établi par la certification FSC.
3. Contribuer à la mise en place d’exploitations de ressources minières (or, pétrole, diamant, coltan, fer…) respectueuses de l’environnement et des populations locales.
4. Faire cesser le braconnage de grands singes ainsi que le trafic de «viande de brousse» associé et celui de jeunes individus vendus comme « animaux de compagnie ».
5. Réaliser des contrôles sévères afin de respecter les points 2, 3 et 4 de ce manifeste auprès des entreprises travaillant en zone tropicale, notamment celles dont le siège social est établi dans nos pays occidentaux respectifs.
6. Engager des moyens financiers importants pour la mise en application des clauses 1. à 5., en développant notamment des projets de gestion durable avec les populations locales. »

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre Manifeste pour les grands singes, Christophe Boesch, Emmanuelle Grundmann, Blaise Mulhauser.
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes,
Collection Le savoir suisse.

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