11/11/2011

Les SIG: du rêve à la réalité

10531918-sign-in-stirling-point-new-zealand.jpgIl est difficile d’identifier une date marquant l’émergence des systèmes d’information géographique (SIG) dans le champ du développement territorial. Tout d’abord, ni les SIG, ni le développement territorial ne sont des domaines clairement définis. Il y a encore peu de temps, la notion de développement territorial était bien moins utilisée que celles d’aménagement du territoire, d’urbanisme ou de développement régional. De même, l’utilisation de SIG dans de nombreux domaines s’est développée avant même qu’ils en portent ce nom.


Ainsi, de manière un peu arbitraire, nous pouvons prendre pour repère la création du Laboratoire de systèmes d’information géographique (LASIG) à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) en 1994. Cette date marque en effet une institutionnalisation d’un domaine qui était déjà présent autant dans les milieux académiques que professionnels (publics ou privés), mais jusque-là sans qu’une organisation ne s’y consacre spécifiquement. L’appellation «Département de Géomatique» adoptée en 1994 par l’ancien Département des sciences géodésiques et de télédétection de l’Université Laval, ainsi que la création de La Revue Internationale de Géomatique en France en 1990 confirment que c’est bien dans cette période que les SIG deviennent un domaine spécifique. Auparavant, ces outils se développaient à l’arrière-plan de différents domaines, essentiellement la géographie, la géodésie et la foresterie (au Canada), ou celui des géomètres.

Si l’enthousiasme de l’époque était sûrement un peu naïf, et qu’un certain retour à la réalité était attendu, il faut avouer que la dynamique de structuration du domaine de la géomatique a tout de même rapidement généré des déceptions. Les programmes de formation ont vite atteint un niveau d’équilibre et certains d’entre eux connurent même des périodes de ralentissement notables.

Ensuite, et c’est certainement plus décevant, la période de déploiement qui aurait pu suivre les initiatives de structuration du domaine n’a pas atteint l’ampleur attendue. En effet, on peut considérer, en simplifiant, que la période qui a précédé 1990 était plutôt celle du bricolage où l’utilisation de SIG, dans le champ du développement territorial, prenait essentiellement la forme de quelques initiatives dispersées. L’exception la plus notable se situait alors dans la gestion du cadastre où l’approche fut très rapidement formalisée, et ce certainement en raison de l’importance de l’enjeu, celui de l’administration des droits de propriété foncière. Ainsi, il était attendu que les efforts de structuration enclenchés à partir des années 1990 permettent de diffuser non seulement les logiciels de géomatique, mais aussi et surtout, les méthodes qui les accompagnent. En particulier, les méthodes de conception de bases de données, telle que la méthode MERISE, les langages d’interrogations, tel que le SQL, les méthodes d’analyse spatiale et les règles de sémiologie graphique.

Or le constat général que nous proposons comme point de départ de cet ouvrage est plutôt celui d’un confinement de la géomatique dans ces domaines d’origines: celui des géomètres, des bases de données et aussi, de la géographie. Ainsi, malgré une certaine institutionnalisation des sciences géomatiques, on observe toujours un éclatement des modes d’utilisation qui se traduit notamment par la notion de «métier» qui reste très présente dans le domaine. On observe ainsi que les métiers d’origine (ingénieur, géomètre, spécialiste en base de données) se sont appropriés les premières fonctions de base des SIG que sont la saisie des informations géographiques sous forme numérique (Acquisition), la gestion de base de données (Archivage) et la mise en forme et visualisation (Affichage). Par contre, peu de nouveaux métiers ont émergé afin d’investir celles tout aussi essentielles mais plus délaissées qui concernent la manipulation et l’interrogation des données géographiques (Analyse) et la représentation du monde réel (Abstraction). Autrement dit, pour l’essentiel, les SIG ont permis de faire efficacement ce que l’on faisait avant, acquérir et gérer la donnée spatiale surtout, mais trop rarement, de faire ce que l’on ne faisait pas, soit faire parler les données acquises en vue d’une aide à la décision.

Ce premier constat interroge notamment les notions de concepteur et d’utilisateur de SIG qui parfois se chevauchent. Or la distinction est importante et pour l’illustrer, il est utile de comparer les différentes phases du développement des SIG avec celles de l’industrie automobile. En effet, si dans une première époque, le mécanicien, développeur de moteur, était aussi le conducteur, ces deux rôles se sont par la suite progressivement distingués. Ainsi, dans une seconde époque, beaucoup plus longue, le conducteur n’était plus que partiellement, voire très peu, mécanicien. Et depuis quelques années, on est entré dans une troisième époque, celles où les conducteurs ne comprennent généralement absolument plus rien à la mécanique.

De plus, aux rôles de concepteur et d’utilisateur s’ajoute celui du destinataire (de l’information). Mais pour cela, il faut établir une autre distinction, celle qui porte sur l’outil: le SIG ou plus précisément le logiciel de SIG, et son contenu, soit l’information géographique. Dans la continuité de l’analogie précédente, une automobile ne se déplace pas toujours pour transporter son conducteur, puisque certaines personnes bénéficient d’un chauffeur. Ainsi à l’image d’une personne qui conduit une voiture pour déplacer d’autres personnes, certains utilisent les SIG au bénéfice d’autres personnes. Il n’est d’ailleurs pas si fréquent que les utilisateurs des SIG soient aussi les destinataires de l’information. Ce flou autour des notions de concepteur, utilisateur et destinataire témoigne certainement du confinement des SIG dans leurs métiers de base où ces trois rôles sont fréquemment cumulés. Trop souvent encore, le destinataire conçoit et utilise le SIG. Ou, réciproquement, seul le concepteur est à même d’utiliser le SIG. Et enfin, le concepteur-utilisateur n’a qu’une idée très vague du destinataire.

Au risque d’épuiser le parallèle entre ces deux industries, la situation serait celle où le voyage serait encore vu comme l’utilisation d’un moteur à explosion, plutôt que la possibilité d’apprendre par la découverte de régions inconnues. Il se pourrait ainsi que les SIG soient au stade du développement de l’industrie automobile et qu’il reste à développer celle du voyage.

Il est important toutefois d’élargir quelque peu le propos en donnant une place à certains développements qui portent sur une diffusion de l’information géographique et des outils géomatiques dans des environnements technologiques qui n’appartiennent pas traditionnellement au domaine des SIG. Il s’agit, par exemple, d’Internet, des GPS ou de la téléphonie. Cette évolution rapide et très ample socialement libère l’information géographique, pour les utilisateurs au moins, de son environnement spécifique (la géomatique). Dans ce contexte, elle n’est plus associée à des outils, des métiers ou des logiciels particuliers. L’information géographique se dissout, noyée sans distinction au sein de l’information plus générale véhiculée par ces nouveaux médias.

Il en découle une situation paradoxale. D’une part, par cette voie l’information géographique perd sa spécificité, ce qui facilite sa diffusion et son appropriation par une multitude d’acteurs, comprenant le grand public, mais aussi beaucoup de professionnels du développement territorial. L’information géographique acquiert ainsi une certaine banalité qui pourrait modifier subrepticement la manière de penser l’espace.
Mais, à l’inverse, on peut craindre qu’en perdant sa nature géographique, cette information perde aussi ses propriétés particulières, et notamment celle qui lui donne une valeur spécifique, à savoir ses propriétés topologiques, autrement dit de voisinage, de relation entre les lieux. Or, actuellement, cette qualité singulière de l’information géographique, dont tirent essentiellement parti les processus d’analyse spatiale, est largement sous-exploitée. Malgré un accès toujours plus facile à un très grand volume de données spatiales, les exemples de bureaux d’études spécialisés en analyse spatiale sont étrangement encore rares. Il se pourrait ainsi que ces nouveaux modes de diffusion de l’information géographique contribuent beaucoup à décrire ce qu’il y a en chaque lieu (notamment des services), mais, par contre, relativement peu à mieux comprendre comment ces lieux interagissent. On laisserait ainsi de côté, pour un temps au moins, une très belle opportunité de mieux saisir la spatialité de nos activités et de nos comportements, économiques, sociaux et écologiques. Ne serait-ce pas pourtant là que pourrait se trouver la principale contribution des SIG au développement territorial ?

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre Les SIG au service du développement territorial, Olivier Walser, Laurent Thévoz, Florent Joerin,
Martin Schuler, Stéphane Joost, Bernard Debarbieux et Hy Dao.
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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