20/06/2011

Monte Verità

27HaeuserimBau.jpgChacun peut aujourd’hui gravir à pied les quelques centaines de mètres qui, aux abords d’Ascona, au Tessin, mènent de la rive du lac Majeur au faîte d’une colline nommée depuis 1900 Monte Verità, montagne de la vérité. Des chemins et des escaliers bordent une congestion de villas, d’immeubles cossus et d’hôtels, mais parvenu au sommet et se tournant vers le lac, le promeneur est encore violemment saisi. Il se croit précipité dans un paysage d’eau scintillante d’un bleu intense, calme miroir sous des versants abrupts. Il éprouve la sensation de se trouver sur un axe vertical qui perce le monde.


L’expérience était certainement beaucoup plus forte lorsqu’Ascona n’était qu’un village de pêcheurs encore distant de Locarno, sur les rives helvétiques du lac Majeur, appelé aussi le Verbano. La colline était encore entièrement boisée et il fallait se frayer un passage dans une végétation exubérante. C’est ainsi qu’à l’aurore du 20e siècle une équipée de cinq jeunes gens découvrit ce lieu après avoir accompli le tour des lacs du Nord de l’Italie à pied, en sandales et en toges de coton écru, passionnés par le projet de se lancer dans une vie nouvelle et cherchant où construire leur utopie. Les fondateurs de la colonie de Monte Verità – Henri Oedenkoven, Ida Hofmann, Lotte Hattener, Karl et Gustav Gräser – sont les personnages dont nous allons suivre les vicissitudes. Celles-ci se sont inscrites dans les annales culturelles de l’Europe.

Axis mundi

Axis mundi était une expression qu’aimait l’historien des religions Mircea Eliade, hôte assidu de la région d’Ascona pendant toute une période: un pilier surgi des profondeurs de la terre, crevant sa surface pour monter au ciel et désignant le centre du monde. Avec Eliade, nous imaginons un contact avec les dieux, dans la conviction soudaine que nous faisons partie de quelque chose de plus grand que nous-mêmes et nous concevons le centre du monde d’où l’on peut dès lors rayonner. De telles évidences s’imposèrent probablement à nos ancêtres païens. Beaucoup de gens du Nord de l’Europe, et d’Allemagne en particulier, ont – bien avant 1900 et bien après – témoigné qu’ils avaient éprouvé des expériences fortes et singulières en ce site baigné de soleil, qui représente l’arrivée au Sud, où l’on débouche après avoir passé les Alpes et le Gothard. Le tunnel ferroviaire fut ouvert en 1881 et le tunnel du Simplon inauguré en 1906. D’autres visiteurs étaient transportés par bateau à vapeur venant des îles Borromées le long des côtes italiennes du lac Majeur.
On vit ainsi débarquer à Ascona un nombre étonnant d’artistes, de «réformateurs de vie», d’anarchistes libertaires et d’intellectuels; non seulement un afflux de simples touristes mais également des hommes et des femmes qui, de ce lieu, et comme marqués par lui, ont exercé une influence certaine sur les débats d’idées, les avancées artistiques et les changements d’attitudes des premières décennies du 20e siècle.

Voilà donc un bien étrange groupe dont nous allons faire connaissance en ce lieu de rencontre entre le Nord et le Sud, mais de manière plus étonnante encore entre l’Orient et l’Occident, avant de découvrir une multitude d’initiatives d’autres résidents de la région d’Ascona. Les acteurs et les domaines de ce livre seront par exemple Alfredo Pioda et sa théosophie, Rudolf Laban et l’art de la danse, Olga FroebeKapteyn pour ses «Rencontres d’Eranos» où l’on voyait Carl Gustav Jung ou Mircea Eliade parmi des invités à forte carrure intellectuelle venus d’Europe, d’Amérique et d’Asie. Et gardons-nous d’omettre Edward von der Heydt, collectionneur d’art oriental qui deviendra propriétaire de Monte Verità. De telles personnalités, chacune à sa façon, ont conféré au petit monde des environs d’Ascona son rayonnement historique.

Une créativité qui émane du lieu

Ici vont se croiser, ou entrer en collision, les élans des sens et les courants de pensée. Sans nous laisser emporter par l’enthousiasme qui a caractérisé souvent les découvertes d’Ascona, admettons, dans le langage de l’époque que nous allons évoquer, que les dieux ou les esprits – que nos ancêtres romains appelaient genii – se sont manifestés en ces lieux dans l’élan créatif des hommes qui se mettaient à leur écoute. Les idées, dans un tel environnement, leur ont semblé y recevoir une impulsion. C’est ainsi que se manifeste le genius loci, le génie du lieu: il stimule un imaginaire fécond. Lorsque le christianisme a remplacé les dieux païens par des chapelles et des églises vouées à Marie ou aux saints, a-t-il augmenté la distance entre l’homme et la nature? C’est l’une des questions que l’on peut se poser aujourd’hui, et en voici une autre: si ce n’est plus l’esprit du ruisseau qui murmure, est-ce la voix du saint? Si ce n’est plus la Terre-Mère que l’on se sent pressé d’invoquer, est-ce la mère du Christ fait Dieu ?

Dans l’Antiquité et pendant les siècles d’animisme, chaque lieu – et chaque personne – avait son dieu, et derrière lui on pouvait encore en appeler à l’un des grands dieux ou déesses, Terre-Mère, Gaia ou Tellus, ou éventuellement Déméter ou Cérès. Cette façon de pratiquer la relation entre l’homme et la nature nous mène aux nouveaux habitants d’Ascona, qui vont la réhabiliter à leur façon.

Par sa topographie, la région d’Ascona, vue du lac ou de l’autre rive, offre le spectacle naturel de trois collines boisées. L’une est celle qui sera baptisée Monte Verità : considérée frontalement, elle rappelle un corps de femme couchée, Terre-Mère aux formes généreuses et habillée de forêts de pin.

Ascona, terre de projets et de projections

Quel fut le trait commun de tous ces personnages qui s’établirent à Ascona aux environs de 1900 ? Ils étaient loin de partager la même vision du monde, mais réagissaient chacun à sa manière à l’industrialisation, à la massification, au nouvel univers de la précipitation et des cadences accablantes. Ils s’opposaient à la bourgeoisie bien-pensante et à sa morale chrétienne hypocrite. Soumis à des tensions violentes, ils cherchaient une voie nouvelle ou toute différente, qui par une pratique de vie, qui par la peinture, qui par la danse, qui par l’écriture, qui par des vues politiques, qui par un grand rêve intérieur élargi au monde. Disons avec Harald Szeeman, grand guide dans la redécouverte de Monte Verità et de sa région par ses expositions et ouvrages des années 1970, qu’Ascona, comme dans un Sud plus lointain, Capri et Taormina, est devenu au début du 20e siècle un point focal des projections mentales et des désirs des gens du Nord. Les images que ce mouvement retient, ou faut-il dire les modèles, sont le bon sauvage, le mangeur de crudités, le nudiste et l’ascète, ou encore la femme et l’homme «libres», l’anarchiste, le théosophe. La grande affaire, contre la prépotence de l’industrialisation, c’est de se vouer à une nouvelle existence que beaucoup, surtout des jeunes gens, ont alors l’audace de mettre en pratique.

Sur le plan spirituel, on prône le retour au culte du Soleil, on revient à la Terre-Mère, on redécouvre ses fruits. En robes et toges écrues, on danse sur la colline aux sons de la flûte, au rythme de compositeurs romantiques ou de la musique indienne. On se nourrit des produits intacts du lieu. On se pique de sagesse orientale et d’ascétisme. Ou bien, en politique, on prend résolument le parti de la révolution et de l’anarchie.

Il s’agit d’esprits et de projets passionnés et passionnels. Sur la rive suisse du lac Majeur, ils cohabitent et se succèdent sans forcément interférer. Et c’est l’abondance fulgurante des initiatives prises parallèlement en ce petit périmètre, pendant quelques décennies, qui a naturellement imposé et qui justifie le recours à des expressions latinisantes, genius loci, axis mundi.  En bref, il s’agit d’une quête de sens. Elle en appelle aux dimensions verticale et horizontale : reconnaissance des dieux, écoute de la nature, plongée en soi, mais recherche aussi des autres hommes et aspiration à une nouvelle forme de communauté. Dans une bonne mesure, c’est un recours à l’Orient qui alimente ces deux visées de la quête.

Terrain fertile

Parmi les auteurs qui ont décrit et analysé ce qui s’est passé à Monte Verità et autour d’Ascona entre 1900 et 1930, les voix critiques n’ont pas manqué. Dans ce retour au primitif et cette nostalgie illo tempore, on a cru voir des préludes au völkisch, cette remontée au vieux peuple qui fut l’une des composantes de l’idéologie nazie dans les années Trente : l’homme à la recherche de la race pure, non contaminée par les mélanges dus à l’histoire. C’est un fait que beaucoup des acteurs principaux, à Monte Verità, sont de culture allemande. On en découvre quelques-uns qui eurent des liens attestés avec les idéologues du régime hitlérien. Mais des chercheurs tout aussi documentés ont vu surtout sur ce rivage tessinois l’une des origines d’autres mouvements d’idées majeurs du 20e siècle: la révolution sexuelle, la libération de la femme, ou les hippies, phénomènes qu’on a peu suspectés de complicité avec la doctrine nazie. Si l’on donne la chasse aux culpabilités, on peut tout aussi bien voir dans le christianisme l’amorce des dérives antisémites et de la Shoah.
Monte Verità inspira des urgences de réforme et des révolutions de natures variées, mais il est remarquable d’assister dans ce mouchoir de poche tessinois à une concentration et à la quasisimultanéité de tant d’aventures humaines ou d’épopées intellectuelles. Parlons donc d’un « terreau fertile » alimentant l’expression d’un inconscient collectif. Observons un élan de création vers des directions multiples. Lorsque par la suite ces idées et leurs auteurs émigreront vers d’autres contrées et d’autres réalités politiques, économiques et sociales, il s’ensuivra que des développements entreront au service de toutes sortes de causes.

Le «primitif», invoqué et pratiqué à Monte Verità par certains thuriféraires, n’est pas une anticipation du völkisch nazi, dont l’origine doit sans doute être cherchée dans un Romantisme bien antérieur, pas plus que l’on pourrait suspecter une connotation raciale dans la danse moderne à l’affût du langage du corps, inspirée par des relations instinctives, sexuelles ou proches de la nature. De toute évidence, l’histoire d’Ascona sort des configurations habituelles de la pensée et des arts, mais il est certain que dès 1900 des personnes venues de partout affluent à Monte Verità et reconnaîtront plus tard avoir été marquées par ce qui est devenu un haut-lieu du 20e siècle européen.

Récits d’une réforme de vie

Un jeune Hollandais, Henri Oedenkoven (1875-1935), arrive en 1900, précisément, dans le village d’Ascona avec quelques amis à la recherche d’un lieu propice à une réforme de vie (Lebensreform). Tel est l’objectif de ce groupe. Il veut fuir le capitalisme et adopter une existence simple, proche de la nature, alimentée de ses produits, liée à ses rythmes saisonniers. Parmi ces étrangers il y a des nantis: Henri Odenkoven lui-même et deux filles d’une famille Hofmann. Ils fuient l’ennui et la vacuité d’une jeunesse dorée. Mais avec eux il y a aussi des jeunes de condition plus modeste, les frères Gräser ou Lotte Hattemer, qui cherchent à échapper à la frénésie des villes. Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, cette petite communauté vit sur la colline et tente de réaliser pratiquement son projet. Il obéit à des règles qui garantissent une existence saine, en rupture avec la société qui les entoure. Non sans difficultés ni contradictions, ils vont faire de Monte Verità un aimant pour de nombreux esprits innovateurs de leur temps.

Actualité d’une révolte

Rien de neuf ni d’étonnant en cette démarche, pour nous, aujourd’hui, qui avons vu se manifester jusqu’à plus soif et jusqu’à des conséquences extrêmes les mouvements de retrait et de révolte à l’égard de la société matérialiste. Les idées de Monte Verità paraissent au contraire d’une complète actualité, voire banales. Nous savons de quelle manière, au cours du siècle qui a suivi l’arrivée à Ascona de ces jeunes prophètes, la science et la politique sont venues relayer cette recherche de la nature, réagir à son exploitation sans scrupule, élaborer des techniques et des habitudes nouvelles pour remédier aux grands désastres écologiques.

Mais on peut se demander pourquoi les idées de Monte Verità n’ont pas dès lors connu immédiatement une plus grande diffusion. Comment ont-elles pu dériver jusqu’à se trouver, en certains cas, récupérées par des idéologies totalitaires ou destructrices ? Le retour à la Terre-Mère, à son respect et à son écoute, exerça indéniablement un attrait extraordinaire. Il a stimulé une foule de créateurs, mais cet élan resta néanmoins une curiosité, marginal, confiné à un îlot, ou devint un postulat abstrait couplé à un effort personnel pour dialoguer avec la nature. On vit de la même manière des chrétiens engagés sombrer en leur effort pour la paix lorsque l’Europe s’embrasa, en 1914, puis à nouveau, en 1939, aboutissant à l’autodestruction gigantesque du continent, aux antipodes des rythmes et des demandes de la nature, dans une meurtrière intolérance envers la diversité des hommes, avec des atteintes inouïes à la dignité de l’être humain. Hubris tragique du mâle triomphant? Echec épouvantable du monothéisme chrétien? Nous y reviendrons dans le dernier chapitre.

L’aventure complémentaire d’Eranos

A un jet de pierre de la colline appelée Monte Verità, ce livre va aussi nous conduire au lieu d’une autre aventure intellectuelle, qui a pris le nom des Rencontres d’Eranos (Eranos Tagungen). Nous sommes ici encore au bord du lac Majeur, sur une propriété à l’ouest d’Ascona, où une dame fortunée, Olga Froebe-Kapteyn, accueille dès 1933, une à deux semaines par an, des auteurs et des savants de toute provenance pour débattre de thèmes qui rapprochent l’Est et l’Ouest, la pensée orientale et le monde occidental. Les témoignages des participants et surtout les idées et thèmes développés en ces occasions ont été consignés dans les volumes d’un Eranos Jahrbuch, source précieuse pour les chercheurs, jalons dans la quête de sens dans laquelle s’est engagée l’homme à travers les siècles, et qui, conjointement, relèvent de l’histoire, de l’anthropologie, de la psychologie, de l’histoire des religions, de l’histoire de l’art, mais également de la biologie, de la physique et des mathématiques.

Ce qu’il en reste, comme en témoignent ceux qui vécurent ces Rencontres d’Eranos, ce sont donc des textes, présentés et discutés dans cette propriété tessinoise. Ils annoncèrent des ouvrages qui se sont révélés des apport majeurs pour les sciences humaines. Ici encore le genius loci, selon toute apparence, était à l’œuvre.

Combler une lacune

Le présent ouvrage vient combler une lacune pour les lecteurs de langue française, car Monte Verità a connu apologètes et commentateurs en abondance, journalistes de l’époque ou acteurs de ces rencontres, écrivains devenus célèbres. Mais l’allemand et l’italien furent les langues les mieux servies, celle des hôtes les plus nombreux et celle de l’entourage tessinois. Toutes ces publications ne manquent ni de savoureuses descriptions, ni d’anecdotes en plus de considérations plus analytiques et méditatives sur l’histoire du lieu et de ces personnages. Nous y avons puisé notre matière, même si notre volonté – le lecteur l’aura compris – est de développer une perspective spécifique sur la façon dont le génie du lieu s’est manifesté dans certaines grandes tendances artistiques et intellectuelles d’une époque dont nous vivons encore les prolongements.

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre Monte Verità, Kaj Noschis
Publié dans la collection Le savoir suisse

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