27/06/2011

De mil, d’or et d’esclaves

7467638-photographing-the-desert-of-southern-morocco-on-a-day-of-dune.jpgDepuis la plus haute Antiquité des sociétés originales se sont développées au sud du Sahara, cultivant, dans des conditions écologiques et climatiques souvent difficiles, le mil en zone sahélienne et des tubercules comme le manioc ou la patate douce en zone forestière. Leur richesse était avant tout fondée sur le commerce international de l’or et des esclaves.

Pendant l’époque romaine et une grande partie du Moyen Age jusqu’à la découverte des Amériques, l’or utilisé pour les monnayages européens provenait d’Afrique de l’Ouest, au-delà du Sahara. Giovannini, de l’Université de Genève (2000), montre que les Romains avaient des problèmes d’approvisionnement en or et qu’ils devaient avoir recours aux ressources africaines.


L’or du Niger était déjà connu à l’époque d’Hérodote (484-426 av. J.-C.). En Afrique du Nord, les Carthaginois contrôlaient ce commerce. L’acquisition de ce métal pourrait même avoir été à l’origine de l’exploration des côtes africaines par les maîtres de Carthage, bien que les auteurs ne s’accordent pas sur la latitude atteinte par les navires antiques. En effet de grands historiens comme Mauny (1961) pensent que les navigations carthaginoises n’ont pas pu dépasser Bogador et le cap Juby dans le sud du Maroc, du fait des vents contraires qui empêchent les navires de remonter la côte au-delà de ce point. Quoi qu’il en soit, l’or pouvait atteindre Carthage à travers le Sahara. On observe ainsi que les difficultés de trésorerie de l’Empire romain sont enfin surmontées après la prise de la ville punique par Scipion, en 209 av. J.-C., à partir du moment où les Romains peuvent contrôler directement les points d’arrivées des caravanes transsahariennes dans les villes côtières, notamment celles de Tripolitaine.

Ce sont néanmoins les Arabes qui ont développé ce commerce transsaharien et qui assureront le relais avec l’Europe et notamment l’Italie. On connaît désormais bien, grâce aux travaux de Mauny, les voies suivies par les caravanes reliant les villes du sud du Sahara comme Tombouctou aux ports du Maghreb. Selon ce chercheur, le total de l’or extrait de l’Ouest africain jusqu’en 1500 pourrait atteindre plusieurs milliers de tonnes ; un chiffre du même ordre, soit 3500 tonnes, est vraisemblable pour la période 1500-1900.

En plusieurs endroits de l’Afrique de l’Ouest des mines et des exploitations à ciel ouvert permettaient en effet d’extraire le précieux métal qui transitait ensuite par les sociétés proto-urbaines du Sahel, puis était transporté par les caravanes trans-sahariennes sous la direction des populations berbères et arabes locales en direction de la Méditerranée. Plus tard, les Portugais tentèrent de détourner ce commerce par le sud à partir de leurs comptoirs côtiers.

En Afrique de l’Ouest, les principales régions de production d’or sont notamment :
– le Galam-Bambouk-Tambaura dans le bassin de la Falémé au Sénégal ;
–    le Bouré en Pays mandingue sur le haut Niger en haute Guinée ;
–    le Sankara en Guinée, également sur le haut Niger ;
–    les Pays lobi (zone de Poura) et gurunsi, dans le bassin des anciennes Volta, au Burkina Faso.

Il semble que les historiens arabes, qui ont fréquenté les cours aristocratiques détenant le pouvoir dans les Etats sahéliens et nous parlent des prodigieuses richesses du pays, n’ont jamais eu un accès direct aux mines. Leurs emplacements étaient soigneusement gardés secrets par les Africains.
D’autres régions méridionales comme le Baoulé et le Pays ashanti ont vu leur production exploser à une période tardive sous l’effet de la demande des comptoirs européens côtiers.

Des exploitations d’or traditionnelles existent encore aujourd’hui au Mali près de la frontière guinéenne. On y voit, pendant la saison sèche, des dizaines d’hommes et de femmes s’affairer autour de profonds puits circulaires d’un mètre de diamètre, pouvant atteindre plus de dix mètres de profondeur et donnant accès aux terres riches en paillettes et en pépites du précieux métal. Les hommes travaillent dans les galeries souterraines dans des conditions de sécurité précaires, les femmes remontent les terres à la force de leurs bras et les lavent dans des calebasses avec l’eau boueuse des mares parsemant l’exploitation.

Les esclaves

Dès les temps les plus anciens, l’Europe, le Maghreb, l’Egypte et l’Arabie se ravitaillaient également en esclaves dans les pays situés au sud du Sahara. Les Pays arabes furent, historiquement, les premiers grands demandeurs. Quand Mahomet apporta le message d’Allah à ses disciples au 7e siècle, l’esclavage était déjà une institution profondément enracinée et acceptée. Le prophète considéra que cette vieille institution faisait partie de l’ordre naturel des choses, mais fit en sorte que le sort des esclaves fût amélioré. En acceptant l’esclavage avec l’autorité morale de l’Islam, Mahomet en assurait la légitimité et le développement. La loi islamique admettait deux façons de se procurer des esclaves, le djihad contre des populations non croyantes et la reproduction (Gordon, 2009).

L’Afrique noire, ou bilad as-sudan, le Pays des Noirs, offrait un vaste terrain de chasse aux esclavagistes. Dans ces contrées le djihad avait une fâcheuse tendance à englober également des personnes islamisées, ce qui engendra un débat philosophique de fond. Le célèbre juriste Ahmad Baba de Tombouctou, lui- même fait prisonnier en 1591, lors de la bataille de Tondibi qui opposa les Marocains aux Sonrhaï, rédigea un traité précisant que le djihad ne pouvait concerner que les non-croyants et qu’un croyant, même noir, ne pouvait être réduit en servitude.

La traite arabe, qui prend son essor au 10e siècle, n’atteindra jamais l’ampleur de la traite européenne, bien que, du 8e au 19e siècle, le monde arabe ait transporté plusieurs millions d’Africains razziés par leurs propres congénères parmi les populations restées animistes. Elle sera néanmoins, historiquement, la plus longue puisqu’on signale encore au début du 20e siècle des caravanes d’esclaves au Soudan et en Afrique de l’Est. La traite transsaharienne atteint son apogée au 19e siècle, notamment sous l’influence de l’Empire ottoman. Les Anglais se firent les premiers les promoteurs de l’interdiction de la traite en Afrique du Nord, au Maroc et en Tunisie notamment, ainsi qu’en Egypte, mais ils se heurtèrent à d’énormes résistances de la part des nations islamisées. Il faudra attendre l’occupation française de 1912 pour voir dans ces régions la fin de la traite transsaharienne aussi bien que celle de l’esclavage.
La traite européenne s’ajoutera à cette ponction humaine du continent dès les premières explorations portugaises. Les Portugais avaient coutume d’introduire de la main d’œuvre servile noire en Europe méditerranéenne, certes en faible nombre. Ils connaissaient au 15e siècle le commerce transsaharien qu’ils cherchaient à contrôler à partir du Maroc. Ils franchirent un degré supplémentaire dans l’asservissement des Africains avec la mise en valeur de São Tomé, une île au large des côtes du Congo, et surtout avec l’exploitation du Nouveau-Monde. La traite sera partagée par les Français, les Anglais et les Hollandais qui se disputeront les comptoirs côtiers de l’Atlantique, du Sénégal à l’Angola.

Le commerce des esclaves et leur exploitation prendront une ampleur sans commune mesure à partir de la seconde moitié du 17e siècle avec le développement du commerce triangulaire. Les navires chargés de marchandises destinées à l’achat des esclaves, textiles, verroteries, armes, se rendaient, depuis les ports côtiers de l’Europe, sur les côtes d’Afrique où avaient lieu les transactions. Puis ils traversaient l’Atlantique pour rejoindre les Antilles ou le Brésil, où les captifs étaient vendus. Enfin les navires chargés des productions coloniales, comme le sucre, rentraient en Europe. Les transactions demandaient un très faible volume monétaire puisque les principales opérations étaient soldées en nature. Selon les estimations actuellement admises, entre 12 et 13 millions d’Africains furent ainsi embarqués dans des conditions épouvantables à bord des navires négriers en direction des Amériques.

Ce commerce concernait l’ensemble de l’Europe aussi bien que les Amériques. Ainsi plusieurs familles patriciennes protes- tantes de Genève, émigrées de France et d’Italie, possédaient, aux 17e et 18e siècles, des plantations sucrières aux Antilles et au Surinam utilisant une abondante main-d’œuvre servile. Négociants, banquiers, mais aussi parfois planteurs, ils constituent l’aristocratie de la ville. On y trouve des familles encore aujourd’hui bien connues. Certaines engagent des chirurgiens et des charpentiers pour participer à l’effort colonial. Peu se soucient du sort des nègres car beaucoup administrent leurs affaires à distance avec plus ou moins de succès. La vie des plantations est rude et les révoltes éclatent fréquemment (Streckeisen, 1997).

La traite européenne, interdite une première fois dans les possessions françaises en 1794 dans le sillage de la Révolution, sera rétablie en 1799 par le Consulat. Le Royaume-Uni, en 1806, et les Etats-Unis, en 1807, seront les premiers pays à interdire la traite. Les autres pays suivront au congrès de Vienne en 1815. Déclarée alors illégale, la traite n’en a pas moins continué à prospérer pendant plusieurs décennies, jusqu’au début des années 1860. L’esclavage en tant qu’institution persistera longtemps au-delà de la fin du commerce des captifs. Dans les colonies françaises du sud du Sahara par exemple, l’esclavage ne sera officiellement supprimé qu’en 1848. Les discriminations liées à l’esclavage laissent encore aujourd’hui des traces dans les mentalités.

L’esclavage en Afrique avant la traite transsaharienne

Comme de très nombreuses sociétés partout dans le monde, les sociétés africaines connaissaient l’esclavage bien avant l’établissement des premières liaisons commerciales à travers le Sahara. Les nombreux individus mis à morts à l’occasion du décès de personnages importants, chefs de lignage ou petits despotes locaux, dont on retrouve par exemple les traces dans les sépultures mégalithiques sénégambiennes depuis le début de notre ère et jusqu’à l’arrivée des Européens, attestent clairement cette pratique qui ne doit rien aux influences extérieures. Tuer des esclaves au moment d’un décès et les inhumer avec leur maître témoignaient de la richesse du défunt et de la place éminente qu’il tenait dans la société (Gallay, 2010).

Selon plusieurs chroniqueurs arabes, dont Al-Umari, le souverain du Mali Kankan Moussa se fit accompagner lors de son pèlerinage à la Mecque, en 1324, de plus de 20 000 esclaves et se fit remarquer par la quantité d’or qu’il dépensa pendant son voyage, à tel point que le cours du métal jaune chuta brutalement dans tout le bassin méditerranéen.

Le commerce des esclaves n’aurait du reste pas pu se développer sans le concours actif des Africains eux-mêmes (Diakité, 2008). Les Etats européens finançaient et encadraient ce commerce négrier, mais leurs établissements, après une première phase de négoce se déroulant sur les plages, se sont longtemps limités à des forts côtiers, l’intérieur du pays étant mal connu. Les Africains avaient quant à eux sous leur responsabilité de capturer, transporter, garder et nourrir les esclaves jusqu’à leur embarquement. La guerre, omniprésente, procurait les captifs dont la vente servait à acheter les armes. Ce macabre commerce était à l’origine de multiples conflits interethniques, mais assurait également la richesse des Etats.

A la recherche des « Empires » subsahariens

Les populations occupant les zones sahéliennes et forestières de l’Afrique de l’Ouest avant la colonisation européenne ont donc été les partenaires économiques lointaines et mal connues de l’Europe et du Monde arabe, qui, bien avant la colonisation, ont tiré profit indirectement des pays du Sud. L’ethnologie, l’histoire et l’archéologie permettent aujourd’hui de mieux comprendre leur fonctionnement et de souligner l’originalité et le dynamisme des développements culturels qui ont affecté l’Afrique subsaharienne depuis le début de notre ère. Nous pouvons ainsi jeter un regard neuf sur ces fameux «Empires» qui fascinent encore aujourd’hui les historiens. Ces recherches montrent également une remarquable capacité de résistance aux désordres de l’histoire, puisque les Africains ont su, malgré ces aléas, développer et préserver des cultures d’une immense richesse dont il convient de rendre compte.
Qui étaient ces populations des confins des terres connues, si longtemps méprisées, et comment ont-elles pu générer un tel déploiement de «richesses» de la part de certains de leurs dirigeants, au point de marquer les esprits du monde méditerranéen, du moins avant que la traite européenne ne pousse la région dans le chaos ? Peut-on se faire une idée de la nature de leurs sociétés et des structures politiques de ces formations ?

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre De mil, d'or et d'esclaves, Alain Gallay
Publié dans la collection Le savoir suisse

15:34 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.