23/05/2011

Mercanton: une grande ombre

podcast-50x47.pnglogo_rsr.gif> Ecouter l’interview / Jacques Mercanton, né à Lausanne en 1910, est devenu le grand homme méconnu des Lettres romandes au 20e siècle. Depuis sa mort, en 1996, on n’entend guère parler de lui, dans son pays natal ni, bien sûr, en France. Jacques Chessex, dans un texte de 2008, évoquait de cet homme la «fascination mystique, ami de Thomas Mann et de Malraux, prodigieuse intelligence de la musique et des formes, et tout cela pour rien et pour presque personne ». Avant d’être le vieillard que brocarde la plume acérée de l’auteur de Portrait des Vaudois, Mercanton avait figuré dans Les Saintes Ecritures (1972), comme le professeur, le critique familier de Joyce et des classiques français, et le créateur d’un univers romanesque fascinant. Après avoir donné deux ans plus tard son chef-d’œuvre, L’Eté des Sept-Dormants, il ne publia plus rien, hormis quelques articles, cédant la place aux mythes que l’on a pu créer autour de lui et qui ont largement contribué à l’enterrer: celui de «grand classique», de «grand Européen» et jusqu’au «fou», fût-il un fou de Dieu, que Chessex évoque dans un génial coup de grâce.


L’écrivain de Ropraz n’a pourtant pas tort quand il mentionne le destin éditorial singulier de Mercanton, condamné à ne publier qu’en son pays, alors même qu’il refusait jusqu’à la notion même de «Suisse romande» et que toute son œuvre témoigne d’une visée sinon universelle, du moins européenne. « Malchance », semble penser son cadet, comme si l’on ne pouvait tout simplement ne pas avoir de stratégie éditoriale. Le romancier québecois Jean Ethier-Blais donne une autre explication : « Les écrivains sont tenus (…) de faire québecois ou suisse en fonction des préjugés de ces messieurs. Or Mercanton n’est pas un écrivain romand ; il est autre chose de tout aussi valable, il est un écrivain de langue française, au même titre que Léautaud ou Morand (…). Et je l’aime d’autant plus qu’il n’hésite pas à quitter les terres suisses et à m’amener au creux de l’Europe, au carrefour œdipéen (sic !) des montagnes et des rivières, là où on parle allemand, là où, par un effort magistral d’imagination, il recrée des âmes qu’un écrivain suisse est peut-être le seul à pouvoir comprendre, ces intelligences et ces cœurs lovés dans la plénitude géographique de l’Europe.» Il est vrai que Chessex, comme Ramuz avant lui, a fait de la Suisse romande, d’une manière très personnelle, son image de marque auprès de l’institution littéraire française.

L’œuvre romanesque de Mercanton échappe aux attentes rattachées à la littérature romande, comme aux courants et aux modes littératures de la deuxième moitié du 20e siècle. Elle n’est pas non plus «classique», si l’on entend par là une conformité au bien-écrire des meilleures plumes de son temps, celle que l’on trouve par exemple chez Pourtalès.

Il faut revenir à ce que l’on a pu appeler le «classicisme» mercantonien. Il est, pour une part, une fidélité au français du Grand Siècle, celui de Pascal ou de Racine, qui l’inscrit dès lors dans le sillage bien romand d’Alexandre Vinet. A cette différence près que la référence esthétique au classicisme français ne suppose nullement chez lui une quelconque subordination de la littérature à des fins pédagogiques ou édifiantes. Sa conversion au catholicisme dans l’adolescence participe d’un mouvement général chez les artistes de Suisse romande dans les années 1930 : il s’agit de sortir la culture romande de l’idylle spiritualisante, celle qui anime par exemple la poésie de Juste Olivier. En 1949, dans l’essai Poésie et plaisir, Mercanton écrira: «Nous vivons dans un pays qui a le goût de l’idylle. A la fois par ses mœurs démocratiques, par son instinct des affaires, par son étroitesse favorable aux intimités régionales, par sa survivance dans un univers brisé (…). d’où notre inclination pour une poésie de Paradis, un peu pâle, mais qui console les âmes détournées d’un dieu nu et sanglant. d’où notre moralisme, qui charge la littérature d’une mission spirituelle qu’elle ne peut accomplir qu’au plus bas, privée du feu et des menaces. d’où notre absolu refus, en politique comme en poésie, d’entrer dans le drame du monde et son destin. » Sa conversion est aussi une prise de position esthétique: pour une littérature romande affranchie du carcan du piétisme réformé hérité du 19e siècle, avec l’accent mis sur l’examen de conscience et l’édification morale, et son confinement aux intérieurs paysans et bourgeois; pour une littérature romande ouverte sur l’Histoire européenne du passé et du présent.

Quoiqu’elle la rejoigne sur la question de l’autonomie de l’objet littéraire, la démarche stylistique de Mercanton est différente de celle de Ramuz. Ce dernier déploie l’universalité du régional dans un style recréé à partir du parler local. Pour Mercanton, la seule universalité permise à un auteur romand est celle de la langue qu’il pratique et qui se doit d’être «pure», aussi peu influencée que possible par les particularités locales et les modes intellectuelles. Lorsqu’on lui reproche de faire parler les personnages de ses romans comme Racine, il écrit: «C’est oublier ici que ses personnages appartiennent à une société mondaine, intellectuelle, cosmopolite (…). Leurs réflexions, comme leur langue, comme leurs façons de saluer, de se tenir, et peutêtre d’aimer, sont celles d’un milieu: il n’y a de désordre que dans leur cœur ! Qu’on ouvre un recueil de lettres du 17e siècle, ou Racine ! Leurs intonations sont infiniment diverses et bouleversantes, mais on dirait que c’est toujours la même personne qui parle…Or, ce monde-là a existé, existe encore, tout près de nous ; c’est ce qui reste de l’Europe ! C’est nous ! »

Le français est d’abord la langue d’un milieu, d’une catégorie sociale, celle d’oisifs ou de semi-oisifs « cosmopolites », rentiers, artistes, professeurs ou professions libérales, voués à l’exil pour des raisons politiques et parfois par choix personnel, lié à leur sentiment d’appartenir à une communauté dépassant les frontières nationales. Ce milieu, qui est représenté dans les deux premiers romans, Thomas l’incrédule et Le Soleil ni la mort, Jacques Mercanton l’a côtoyé de manières diverses dans les décennies qui furent formatrices pour lui: à dresde et à Prague, dans les années trente, puis, par sa fréquentation de Joyce et sa correspondance avec Thomas Mann. Surtout, il fut pendant la guerre au cœur de l’aventure éditoriale lancée par Albert Skira et qui fit de Genève une capitale du monde intellectuel au cœur de l’Europe enténébrée ; sa participation à la Guilde du Livre lui permit aussi de côtoyer écrivains et artistes de l’Europe entière. Au sortir de la guerre, la Suisse romande jouissait encore de cette aura de carrefour des cultures européennes, comme en témoigne la lettre de Thomas Mann à Mercanton citée en exergue de cet ouvrage.

L’Eté des Sept-Dormants, l’œuvre majeure de Mercanton, témoigne d’une nostalgie de cet après-guerre, où les frontières s’ouvraient, donnant l’illusion d’un retour à l’Europe d’avant, autour d’une Suisse sublimée. Illusion vite démentie par la montée de la société consumériste et l’influence de la culture américaine. Comme le dit Jean Ethier-Blais dans les lignes citées plus haut, l’imaginaire romanesque mercantonien se nourrit du «mythe» de ce que l’on a pu appeler la Mitteleuropa, qui est à la fois un territoire et une manière de vivre: le territoire de l’Empire austro-hongrois éclaté, et le cosmopolitisme de l’esprit que cette mosaïque de cultures et de peuples a rendu possible: celui d’un Rilke, Tchèque de culture austro-hongroise, d’expression allemande et française (dans Vergers), ou d’un Canetti, juif d’origine bulgare, d’adoption britannique et d’expression allemande. Même si l’allemand était la langue de communication dominante, le français avait aussi sa place dans cet entrelacs de nationalités et d’idiomes: il gardait quelque chose du prestige qu’il avait eu depuis le Grand Siècle, l’aura d’une langue de civilisation. dans les années 1910, Oswald Spengler avait opposé ce terme, synonyme pour lui de décadence, à la Kultur germanique du sol et du sang. A la suite de Thomas Mann, Mercanton critiqua plusieurs fois ce penseur qui avait influencé les nationalsocialistes. L’allégeance à la France et à sa langue correspond au refus du nazisme.

L’attachement de Mercanton à la langue classique va donc de pair avec un sentiment d’appartenance à une Europe des valeurs universelles de la civilisation, incarnées plus spécifiquement par la France. Mais cette langue classique est comme teintée par les « accents » de ceux, Russes, Tchèques, Autrichiens et autres qui la parlent. Certains l’ont dit : Mercanton emprunte à l’allemand ses structures de phrase, notamment la figure de l’inversion. Plutôt que la revendication de l’identité régionale, ou à l’inverse la conformité aux normes parisiennes du bien-écrire, Mercanton choisit une autre voie: celle d’une langue à la fois classique et décalée, influencée par l’allemand. N’oublions pas que l’écart du parler suisse-romand d’avec la langue de l’Hexagone n’est pas seulement la résultante d’une situation périphérique par rapport à Paris, mais aussi d’une proximité avec la Suisse alémanique. Or l’espace germanophone a, par rapport au monde francophone, plus de centres d’égale importance : Zurich et Vienne, autant que Berlin, Hambourg et Munich. S’y ajoutaient Prague ou Budapest, quand l’Empire austro-hongrois regroupait une multitude de nationalités. On peut voir dans l’intérêt de Mercanton pour la culture allemande le désir instinctif de se reconnaître dans une communauté linguistique plus diversifiée qu’une francophonie bloquée sur le rapport métropole-périphérie, une communauté culturelle réunie par un accord sur des valeurs ou des références communes européennes.

A ce décalage spatial, inhérent au statut d’utilisateur « périphérique » d’une langue, s’en ajoutent d’autres qui ont un impact sur l’univers romanesque aussi bien que sur le style dans lequel cet univers s’exprime. d’abord, un écart temporel, cette fixation sur les années d’après-guerre que nous avons mentionnée ; et une différence identitaire, liée à la condition homosexuelle largement inavouée de l’auteur. Ces trois facteurs contribuent à ce que l’on pourrait appeler le «maniérisme» de L’Eté des Sept-Dormants. Maniérisme, néobaroque, néodécadentisme, Jugendstil, camp : autant d’expressions que nous serons amenés à utiliser pour cerner un positionnement esthétique très particulier, que le terme de « classicisme » rend de façon très insuffisante.

Le style mercantonien se reconnaît, on l’a dit, à l’inversion fréquente du verbe et de ses compléments, mais aussi à l’abondance des adjectifs épithètes, souvent disposés selon un rythme ternaire; et à l’alternance entre des phrases brèves, parfois nominales, ou à caractère aphoristique, et d’amples périodes, comme celle, admirable, qui ouvre L’Eté des Sept-Dormants : « A son habitude, Maria a pris dans le tiroir un de ces disques noirs et vernis, creusés de sillons concentriques, où s’éveillent au passage de l’aiguille les violons et les voix, comme un à un se lèveront les morts, dit-elle, au vol de l’ange. »

Tout en ayant une structure hiérarchisée, la phrase mercantonienne ne comporte pas d’oppositions logiques, comme la période oratoire d’un Bossuet; elle a «une structure à la fois linéaire et proliférante» (Marguerite Nicod-Saraiva), où les groupes subordonnés s’emboîtent les uns aux autres et tendent à s’autonomiser. Plus qu’au classicisme accompli des années 1650-1660, le style mercantonien s’inspire de celui, plus tardif, d’un auteur que l’on associe au Grand Siècle, mais qui appartient, malgré les allures archaïsantes de sa langue, au 18e : il s’agit de Saint-Simon, chez qui alternent les phrases fouillées, proustiennes avant la lettre, et les notations rapides qui ont fait parler d’une écriture « à la diable » (Chateaubriand).

Comme l’a remarqué Gilles Revaz, Mercanton est un «baroque». On peut mettre en rapport son intérêt pour le baroque tardif («rococo») des églises danubiennes, évoqué dans L’Eté des Sept-Dormants, avec son style d’un classicisme décalé. Il nous faudra voir ce que signifie un tel choix esthétique, apparemment passéiste, dans la deuxième moitié du 20e siècle.

Ce style original est au service d’un univers romanesque onirique. Mercanton a lui-même attribué la conception de ses livres à un «somnambulisme». Plutôt que des entités ancrées dans un milieu, et dotées d’une psychologie bien définie, les personnages sont des spectres qui viennent hanter, obséder le « je », obligé de les situer dans un récit afin de les mettre à distance. Le personnage romanesque est le centre d’une poétique de l’inaccessibilité, que Mercanton appelle le «mystère»; notamment, les yeux sont le plus souvent opaques et reflètent la lumière. Manière de dire la précarité, l’irréalité potentielle qui menace notre sentiment moderne de la vie, et dont le roman est la représentation cathartique. La mort et le désir nous mettent aux prises avec la précarité de la chair.

Peu de textes sont plus révélateurs de cette esthétique romanesque que ces lignes écrites par Mercanton lui-même à propos de Le Soleil ni la mort: «Peut-être faut-il admettre (…) que, dans notre monde de plus en plus hanté, jusqu’au martyre !, par les forces spirituelles qu’il a cru pouvoir méconnaître, les êtres sont de moins en moins des personnalités individuelles et créatrices, de moins en moins les êtres définis et caractérisés que l’ancienne psychologie, si optimiste, aimait à définir – de plus en plus des fantômes errants sous les grandes ombres qui parfois leur sont un feuillage odorant et fleuri, parfois l’excès d’une nuit sans étoiles ! » (XI, pp. 112-113) Comme le médecin de son livre, Mercanton «radiographie» notre culture en proie à une crise spirituelle, hantée malgré elle par le passé qu’elle refoule et qui revient stigmatiser, martyriser, les âmes et les corps.

Cet ouvrage souhaite explorer cet univers et, par là, redonner à Mercanton la place unique qui est la sienne au sein de la littérature romande. Pour ce faire, nous explorerons en profondeur la dimension dite «intertextuelle» des romans, les liens qu’ils tissent avec les ouvrages de la littérature universelle dont parlent par ailleurs les articles critiques. de cette étude se dégagera l’image d’un homme et d’une œuvre hantés par la perte, celle de l’être aimé comme celle d’une Europe qui n’est plus.

> Pour en savoir plus

 Extrait du titre Jacques Mercanton - Voix de l’Europe secrète
Brooks La Chance
Publié dans la collection Le savoir suisse

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