02/05/2011

Origines et conséquences de l’urbaphobie

niserin090100017.jpgAlors  que  l’hostilité  à  l’égard  de  la  ville  constitue  une  tendance  globale  et  multiséculaire,  elle  est  paradoxalement  un  phénomène  peu  explicité  et  peu étudié. Rares en effet sont les recherches consacrées à l’urbaphobie et  encore plus rares sont celles qui ont tenté d’aller au fond des origines, des  contenus  et  de  la  portée  de  la  pensée  urbaphobe.  Parmi  ces  exceptions,  il  faut  évidemment  citer  les  travaux  de  Morton  et  Lucia  White  (1962)  et  leur passionnante analyse de l’hostilité à l’égard de la ville des intellectuels  américains.


Jefferson, Emerson, Thoreau, Hawthorne, Poe, Melville, Henry  Adams, Henry James, Frank Lloyd Wright, autant de célèbres auteurs qui  ont façonné l’univers antiurbain nord-américain : « It is a significant fact of our national life that our most distinguished and influential writers have felt and expressed an extraordinary amount of antipathy toward the American city.»

Moins  connue,  la  thèse  de  Klaus  Bergmann  (1970)  offre  dans  un  tout  autre  cadre  un  remarquable  travail  sur  les  origines  de  l’urbaphobie  en  Allemagne  et  ses  implications  dans  le  régime  nazi.  Par  la  suite,  Bernard  Marchand (2001) va prolonger son analyse alors qu’Anna Trêves (1981) et Ricardo Mariani (1976) vont s’intéresser sous un angle similaire au fascisme  italien.
Le  cas  anglais  a  fait  également  l’objet  de  quelques  contributions  précieuses comme le classique The Country and the City de Raymond Williams  (1985) qui s’attache à l’évolution des valeurs associées aux mots de ville et  de campagne en montrant bien leur association dialectique et les renversements de valeurs : tantôt plus favorables à la ville, tantôt plus favorables à  la campagne. Les valeurs associées à l’idée de ville sont également au cœur  du propos de Cities perceived d’Andrew Lees (1985), ouvrage ambitieux qui  identifie des alternances comparables en Angleterre, France, Allemagne et  aux  Etats-Unis,  entre  les  années  1820  et  1840.  Citons  également  l’article  d’Anton King (1980) sur les caractéristiques de l’urbaphobie anglaise entre  1880 et 1939.

Dans La ville mal-aimée, j’ai voulu creuser la question du désamour de la  ville  en  Suisse  en  particulier  dans  ses  implications  sur  l’aménagement  du  territoire (Salomon Cavin, 2005). Cette relation avait été évoquée (notamment Walter, 1995) mais non approfondie. Il me semblait alors qu’au-delà  d’un phénomène présenté comme une évidence : « En Suisse, on n’aime pas  la ville », il fallait creuser pour comprendre les origines et les implications  concrètes de ce désamour. Bernard Marchand travaillait au même moment  sur  le  cas  français.  Ensemble  nous  avons  constaté  d’évidentes  analogies  entre  les  conceptions  aménagistes  françaises  et  suisses  dans  leur  défiance  vis-à vis de la grande ville (Marchand et Salomon Cavin, 2007).

En France, ce champ de recherche intéresse désormais aussi des historiens. Récemment, Arnaud Baubérot et Florence Bourillon (2009) ont dirigé un ouvrage consacré aux manifestations et aux projets urbaphobiques en  France aux XIXe et XXe siècles. A quelques semaines d’intervalle, Bernard  Marchand publie Les ennemis de Paris, première anthologie des textes hostiles  à  la  capitale.  Montesquieu,  Rousseau,  Henri  Lecouturier,  Renan,  Taine,  Veuillot, Maurras, Méline : les détracteurs de Paris sont nombreux.

A  ces  travaux,  qui  tentent  une  analyse  en  profondeur  des  imaginaires  antiurbains, s’ajoutent des prises de positions de chercheurs qui dénoncent  les  effets  néfastes  de  l’urbaphobie  ambiante.  Dans  cette  catégorie,  citons  le  remarquable  article  de  la  sociologue  Ruth  Glass  « Clichés  of  Urban  Doom », mais aussi le texte de Tom Angotti « Apocalyptic anti-urbanism :  Mike  Davis  and  his  Planet  of  Slums »  ou  celui  de  Moriconi  Ebrard  « Exploxion urbaine. Le sens de la démesure ». Ces trois articles dénoncent  chacun à leur manière le destin funeste toujours promis aux villes et cette  tendance à penser l’urbanisation avant tout comme une catastrophe. Pardessus tout, ils fustigent les préjugés qui empêchent toute analyse sensée de l’état urbain du monde : « Nevermind whether the doom watchers’ rhethoric makes sense. Its repetition on the international circuit endows it with an aura of authority (…). The city is the scapegoat for our troubles » (Glass, 1989), « (…) l’urbanisation représente un danger pour l’humanité. Cette angoisse, largement reflétée dans les médias, conduit à travailler dans l’urgence et bride toute réflexion de fond d’autant qu’elle s’appuie sur des prévisions et des projections que la réalité ne cesse de démentir » (MoriconiEbrard, 1996).

Le présent ouvrage s’ajoute à une liste encore courte de travaux consacrés à l’urbaphobie. Dans le prolongement du colloque de Cerisy « ville  mal-aimée, ville à aimer », son ambition est de donner corps à un champ  de recherche aux contours encore mal identifiés. Autant prévenir le lecteur,  les controverses demeurent vives, y compris dans les textes réunis ici, sur la  désignation et la définition de l’objet dont je vais esquisser le portait.

L’urbaphobie, équivalent des termes Antiurbanism ou Anti-urbanism (Slater,  2009)  et  Grossstadtfeindschaft  (Bergamnn,  1970 ;  Marchand,  1999),  désigne  une idéologie qui condamne la ville par opposition à la campagne ou à la  nature. Loin de se suffire à elle-même, cette courte définition mérite explicitation ; en creux, pour commencer. L’urbaphobie n’est pas un sentiment  individuel.  La  présence  du  verbe  « aimer »  dans  l’intitulé  du  colloque  de  Cerisy  a  orienté  parfois  les  communications  et  les  débats  vers  la  relation  affective  que  l’individu  entretient  avec  la  ville  en  général  ou  une  ville  en  particulier,  par  exemple  celle  qu’il  habite.  Il  s’agit  là  de  la  valeur  positive  ou  négative  accordée  au  milieu  de  vie  ou  encore  à  la  relation  sensible  à  l’environnement bâti. Si on parle d’amour, ne doit-on pas parler des gens ?  Pourquoi  aiment-ils  la  ville ?  Pourquoi  ne  l’aiment-ils  pas ?  Ce  point  de  départ  individuel,  intime,  n’est  pas  celui  de  l’urbaphobie  qui  désigne  un  imaginaire  collectif,  un  système  de  croyances,  de  symboles,  de  mythes,  de  valeurs et de signes. L’urbaphobie peut évidement influencer la valeur que  chaque individu accorde à la ville, mais appartient néanmoins à un imaginaire  commun,  indépendant  et  précédant  l’expérience  individuelle.  Dans  la  catégorie  générale  des  représentations  antiurbaines,  que  l’on  pourrait  dénommer « la ville mal-aimée », il est important de distinguer une sphère  collective  des  idéologies  antiurbaines  et  une  sphère  individuelle  du  désamour individuel de la ville. Ces sphères s’interpénètrent mais sont loin de  se superposer l’une à l’autre.

Autre  élément  d’identification  en  creux,  l’urbaphobie  désigne  une  condamnation de la ville, un rejet de celle-ci. Toute critique de la ville n’est  pas  signe  d’urbaphobie.  Sans  hostilité  particulière  vis-à-vis  de  la  ville  et  même  par  amour  de  la  ville,  ne  peut-on  dénoncer  ce  qui  n’y  fonctionne  pas  bien ?  Dire  que  des  quartiers  sont  insalubres  n’est  pas  condamner  la  ville  en  soi,  mais  au  contraire  regretter  que  des  conditions  ne  permettent  pas de la rendre plus accueillante. Dans Espèces d’espaces, Georges Perec  juge Paris inhabitable mais cette sentence le rend malheureux car il adore  sa  ville.  En  revanche,  quand  Rousseau  déclare  dans  l’Emile  que  Paris  est  « le gouffre de l’espèce humaine » il ne se contente pas de la critiquer, il la  condamne.

Evoluant dans la sphère des représentations collectives, l’urbaphobie est  une  idéologie  au  sens  où  Althusser  a  pu  la  concevoir  (Ruby,  2003),  soit  un  système  d’idées,  de  jugements,  de  valeurs  hostiles  à  la  ville  qui  possède  la  capacité  d’orienter  les  pratiques.  Même  si  ce  terme  d’idéologie  est  parfois  considéré avec méfiance, il correspond parfaitement à la dimension dans laquelle évolue l’urbaphobie : celle de l’idéel certes, mais d’un idéel parfois décalé du réel pour servir plus ou moins consciemment des intérêts partisans.  L’étude de l’urbaphobie prend tout son sens dans sa relation avec la réalité  et les pratiques. Ainsi, son analyse est apparentée à celles de Lynch (1971),  Ledrut (1973) ou, plus récemment, Chalas (2000) ou Lussault (2007) qui interrogent la relation entre l’imaginaire urbain et les pratiques urbaines. Ces  auteurs considèrent l’idée de ville non pas comme une dimension résiduelle  mais  comme  une  dimension  déterminante  de  la  fabrication  de  la  ville.  Il  s’agit en particulier de décrypter les représentations cachées des faiseurs de  ville  (architectes,  urbanistes,  politiques,  etc.),  représentations  d’autant  plus  invisibles,  enfouies  dans  l’inconscient,  qu’elles  sont  négatives.  Cette  ville  invisible infléchit en effet, loin en amont, les politiques et les projets urbains  toujours  justifiés  de  manière  technique  et  concrète.  La  chose  est  toujours  simple  et  raisonnable :  la  ville  va  mal,  changeons  la  ville !  Or,  comme  le  formulait si justement Françoise Choay dans la postface de La dimension cachée  d’Edward T. Hall (1971), décrypter cet imaginaire urbain, c’est démolir « la  prétention  scientiste  et  universaliste  de  la  tradition  de  l’aménagement  de  l’espace. Le paradigme fonctionnaliste [auquel Frick consacre un texte dans  cet ouvrage], a largement contribué en effet au développement de pratiques d’aménagement  s’inscrivant  dans  un  territoire  (…)  comme  si  ceux  qui  étaient chargés d’aménager le territoire étaient exempts de représentations  et de valeurs. » Tout aussi occultées, les valeurs des habitants se sont effacées  devant les solutions rationnelles proposées.

Enfin,  négatives  ou  positives,  les  valeurs  associées  à  la  ville  sont  indissociables  de  celles  de  la  campagne  ou  de  la  nature.  Comme  l’a  très  justement souligné Nicole Mathieu dans son intervention au colloque de Cerisy  (2007), l’idée de ville s’établit dans la relation avec son symétrique l’idée de  campagne  (ou  de  nature).  « La  ville  n’est  pas  mal-aimée  en  soi »  mais  toujours dans son rapport à la non-ville. La détestation urbaine est ainsi indissociable de l’idéalisation d’un ailleurs naturel et rural. Le projet du colloque de  Cerisy « ville mal-aimée, ville à aimer » est d’ailleurs né à la suite de la tenue  d’un colloque sis également à Cerisy, sur les origines culturelles de l’idéalisation de la nature et son impact sur les formes urbaines contemporaines. Il  nous avait alors semblé évident que la démarche consistant à faire un objet  de recherche de la nature idéalisée appelait légitimement cette réflexion sur  l’origine et l’effet de la ville mal-aimée. Le rejet de la ville et le désir de nature ne sont-ils pas l’endroit et l’envers d’une même doxa ?

Pour défricher le champ des questions ouvertes par cette définition de l’urbaphobie,  deux  hypothèses  de  travail  peuvent  être  esquissées  en  prenant  appui  sur  les  différents  travaux  cités  et  aussi  sur  les  débats  menés  lors  du  colloque de Cerisy. La première hypothèse est géographique, la seconde est  historique.

Première  hypothèse :  l’urbaphobie  est  un  phénomène  transnational  mais  dont les manifestations sont ancrées localement…

> Pour en savoir plus

   Extrait du titre Antiurbain
Joëlle Salomon Cavin, Bernard Marchand (eds)
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

Commentaires

La ville a ses avantages et ses inconvénients, quand les inconvénients sont supérieurs aux avantages, cela devint problématique, mais évidemment, cela dépend des villes. Il faudrait voir si au XVIIIe siècle Paris avait plus d'inconvénients ou plus d'avantages, mais il est faux de dire que parce qu'on a dit que Paris était le gouffre de l'espèce humaine, on était forcément l'ennemi des villes en général, car Paris n'est pas une ville en général, mais une ville en particulier. On peut tout à fait aimer la plupart des villes dans le monde et trouver que Paris n'est pas une ville digne d'être aimée, il ne faut pas tomber dans l'idolâtrie, à propos de Paris. Il faudrait en réalité trouver un passage de Rousseau où il dit que "les villes sont des gouffres pour l'espèce humaine". Mais il a constamment dit que Genève était une ville merveilleuse, au contraire. On peut condamner Paris et aimer les autres villes, en tout cas.

Écrit par : RM | 02/05/2011

Quelque chose d'intéressant à se mettre sous la dent. Cela n'arrive pas tous les jours sur les blogs. Merci.

Écrit par : Mère-Grand | 02/05/2011

merveilleux remise bigrement pour tout. votre site internet est tout sans façon inexprimable et bonard

Écrit par : insomnie | 02/11/2011

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