15/04/2011

Chronique de l’EPFL - L’âge d’or de l’ingénierie

chode081100189.jpgPréface de Jean-Claude Badoux - Ce livre, publié dix ans après la fin de ma présidence en l’an 2000, reprend l’Histoire de l’EPFL là où le précédent ouvrage «Histoire de l’Ecole Polytechnique de Lausanne, 1953-1978 » dû à l’initiative de Maurice Cosandey s’était arrêté. Il relate une période de progression fulgurante de l’EPFL, sous la double présidence de Bernard Vittoz et de la mienne.


Une société qui ne retient pas les leçons de son Histoire n’a pas d’avenir. Il en va de même pour une Institution comme l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, que j’ai comparée à la fin de mon mandat de président à une cathédrale. Une cathédrale ne se construit pas en un jour. C’est un travail long, patient, humble. Une œuvre de longue haleine, qui vise un but déterminé.

Depuis toujours, l’EPFL, dès la fondation de son ancêtre l’Ecole spéciale de Lausanne en 1853, vise un même but. Donner à la Suisse la possibilité de renouveler son tissu économique, de créer des emplois à haute-valeur ajoutée. C’est la seule richesse de notre pays, privé de matières premières.

Historiquement, il faut remonter à la fin XVIIIe siècle pour comprendre quelle philosophie et quelle éthique animent notre Ecole. Denis Diderot publie en 1765 L’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. On sait que cette Encyclopédie, richement illustrée, fut tirée à plus de 30 000 exemplaires en français et traduite en plusieurs langues. Diderot avait un but : rendre les citoyens «plus vertueux et plus heureux» et son Encyclopédie mettait en valeur les procédés techniques et illustrait instruments techniques et outils artisanaux.

L’Encyclopédie de Diderot a contribué à faire naître en France en 1794 l’Ecole Centrale des travaux publics. Cette Ecole Centrale voulait se nourrir d’une autre tradition que l’empirisme et construire sa réputation sur des activités de recherche et d’enseignement se fondant clairement sur la rationalité, l’abstraction, les principes mathématiques et les sciences naturelles. Cette Ecole est philosophiquement et intellectuellement l’ancêtre de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole Centrale parisiennes.

Simultanément à cette évolution intellectuelle en France à la fin du XVIIIe siècle, l’Angleterre progresse rapidement dans le développement des bases industrielles avec notamment la machine à vapeur de Jacques Watt et bien d’autres productions. C’est une importante révolution. Il ne s’agit plus d’artisanat, mais d’un saut dans l’innovation avec de nouveaux instruments et de nouveaux procédés, de nouveaux produits.

A la même époque, l’Allemagne, qui aspire à s’unifier, a besoin de construire de nouvelles routes, de nouveaux ponts, des canaux, des écluses, des ouvrages hydrauliques. Elle cherche à endiguer ses rivières. Pour y arriver, des anciens élèves allemands de la grande Ecole parisienne contribuent à la création en 1825 de la première Ecole Polytechnique d’Allemagne à Karlsruhe. Elle reprend les bases des métiers issus de l’artisanat, mais entend les enrichir grâce aux mathématiques, à la physique et à la chimie.

Toujours en Allemagne, au début du XIXe siècle, une révolution s’impose d’abord à Berlin. Wilhelm von Humboldt (1767-1835) fonctionnaire, diplomate, et philosophe allemand impose à de nombreuses universités allemandes puis étrangères une nouvelle vision, un nouvel ordre de valeur, soit la nécessité de pratiquer à tous les niveaux enseignement et recherche de manière coordonnée, intégrée afin qu’ainsi, intimement liés, chacun des deux domaines soit plus efficace. Ce mariage, dans chaque Institut, dans chaque Université, apparut rapidement comme essentiel à toute activité universitaire moderne.

Dès les années 1830, la jeune Ecole Polytechnique de Karlsruhe intègre cette vision «humboldtienne» pour former des ingénieurs qui soient à la fois de haut niveau et tournés vers la réalité pratique, la construction et la fabrication liant ainsi recherche, développement et enseignement. Il faut comprendre, les lois de la nature, les enseigner et surtout les mettre en œuvre. Ce n’est donc en rien un hasard si les premiers professeurs de l’Ecole spéciale de Lausanne dans les années 1850 viennent de l’Ecole centrale parisienne et de Karlsruhe.

L’ancêtre de l’EPFL, dès 1853, est ainsi un fruit des évolutions européennes les plus exigeantes, les plus pointues, les plus avant-gardistes depuis un siècle. Le fruit d’une évolution du rapport à la nature et du besoin de concevoir et de dimensionner plus abstraitement les instruments, les équipements et les machines, les ponts, les grands travaux, les processus chimiques.

Les exigences pratiques et la nécessité de modéliser, de théoriser les comportements des matériaux, des machines et des constructions se sont donc mariées dès les premiers pas de l’Ecole spéciale d’ingénieurs de Lausanne. Dès le début en 1853, l’enseignement est basé sur la synthèse de modèles physiques et de l’expérience pratique. L’enseignement est donc d’emblée « humboldtien ». On peut ainsi affirmer que l’Ecole spéciale de Lausanne est dès ses débuts le fruit des transformations philosophiques, économiques, scientifiques et politiques de l’Europe, et un moteur de la poursuite de ces évolutions.

Deux ans après la création de l’Ecole spéciale de Lausanne, l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich est fondée. Le « Poly » de Zurich est lui-même influencé par l’évolution des techniques et des sciences dans le monde germanique. Karlsruhe, qui a une génération d’avance sur l’EPFZ, sert de modèle à Zurich, qui bénéficie comme moteur politique du nouvel Etat confédéral de 1848. En Suisse aussi, la volonté d’industrialisation, de développement d’un pays très pauvre par rapport à ses voisins joue un rôle très actif. Mieux vaut exporter des machines que des mercenaires. Aux besoins d’excellence d’un pays déjà actif dans l’horlogerie de luxe et dans les colorants chimiques de pointe s’ajoutent les exigences renforcées de sécurité que la Suisse du XIXe siècle réclame face aux menaces multiples de dangers naturels. Dès lors, les deux Ecoles, celle de Lausanne, encore cantonale, et celle de Zurich, déjà fédérale, qui forment des ingénieurs dans des disciplines très diverses se développent en parallèle, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Elles s’influencent mutuellement.

De fait, dès 1860, l’EPFZ exerce sur l’Ecole vaudoise une influence très forte, bien davantage que celle de ces deux marraines, l’Ecole centrale de Paris et l’Ecole Polytechnique de Karlsruhe. Grâce à cette dynamique qui va durer un siècle, grâce à l’influence bénéfique de l’EPFZ, ce qui est devenu l’Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne (EPUL) pourra ainsi, sans la moindre difficulté se fédéraliser et devenir en 1969 l’EPFL, telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Ainsi, dès ses origines, notre Ecole a voulu associer à la fois enseignement et recherche, les sciences mathématiques, physiques et chimiques tout comme l’expérience concrète de la pratique de l’industrie et de la construction. Ceci pour former des ingénieurs d’excellence et leur donner les moyens non seulement de réaliser, mais aussi de se dépasser, d’aller toujours plus loin.

C’est la raison majeure du succès de l’EPFL, qui ne s’est jamais démenti, de son pouvoir d’attraction constant, de son renom toujours plus marqué.

Même des Universités techniques américaines aussi renommées que le MIT ou Caltech n’ont accepté que bien plus tard, un demi-siècle au moins, ce mariage des pratiques et des sciences. Et il est encore des pays européens où cette synergie n’existe pas. Il y a même certains pays qui tendent à séparer science et pratique, qui veulent introduire une hiérarchisation et rabaisser l’expérience pratique à un rôle subalterne. A mon avis, ce serait fatal pour la qualité de la formation offerte à nos ingénieurs, comme pour la recherche en ingénierie.

En 1853, lorsque l’Ecole spéciale de Lausanne est fondée, rien ne garantissait le succès de cette Institution. Mais les choix faits d’emblée l’ont placée sur la bonne voie, lui permettant de se développer selon la vision de Humboldt, avec ce mariage entre sciences, recherche, pratique et formation. L’embryon était porteur de belles espérances qui se sont réalisées grâce aux choix des personnes en charge de l’Ecole et à leurs visions successives. L’excellence et la pérennité d’une Ecole polytechnique est en effet modelée et portée par les professeurs aux personnalités les plus fortes et solides. Notre Ecole a pleinement profité de plusieurs dizaines de tels leaders, tout au long de son existence. La plupart d’entre eux, comme tous ses directeurs et présidents successifs, combinaient une profonde compréhension des théories scientifiques et une connaissance intime, éprouvée d’une pratique professionnelle à la pointe du progrès et de ses avancées.

En d’autres termes, l’EPFL a pu atteindre un niveau d’excellence reconnu au plan mondial parce qu’elle a toujours su prévoir l’évolution et coller aux nouveaux besoins de la société. Elle a su offrir les formations dont la Suisse romande, puis la Suisse entière avaient vraiment besoin. Elle a su former des ingénieurs qui étaient efficaces, modernes, en avance sur leur temps et les offrir à la société. Elle a su intéresser les meilleurs d’entre eux à la recherche, à l’innovation, à la création de nouvelles entreprises. Elle a collé au pays, à son évolution et le pays, en guise de reconnaissance, lui a confié toujours plus de jeunes et a financé toujours davantage ses besoins.

L’histoire de l’Ecole a déjà été racontée dans deux ouvrages. L’un a été publié en 1953 pour le centième anniversaire de l’Ecole spéciale de Lausanne. L’autre est donc l’ouvrage sous la direction de la figure tutélaire de Maurice Cosandey, qui retrace avec brio la période 1953-1978. Ce troisième ouvrage prendle relais.C’étaitmonambitionendécidantlapublicationdecelivre. Il s’en tient volontairement aux deux présidences de Bernard Vittoz et de la mienne, soit 1978-2000.

Pourquoi ne pas avoir publié un livre qui aurait marqué les 150 ans de l’Ecole et traité la période 1978-2003? De mon point de vue, un important virage a été amorcé en 2000 lorsque le président Patrick Aebischer m’a succédé. L’EPFL a connu de gros bouleversements dans sa structure interne, puisque les Départements ont été remplacés par des Facultés, et que des instances qui ont joué un rôle essentiel comme la Conférence des chefs de Départements ont été supprimées. L’Ecole a modifié certaines de ses orientations stratégiques, créé une importante Faculté des sciences de la vie, à qui je souhaite le plus grand succès. Nul jugement de valeur de ma part, mais un constat. Au moment où paraît ce livre, la présidence de Patrick Aebischer n’est pas terminée et le bilan ne peut être tiré.

On ne dira jamais assez ce que l’EPFL doit à Maurice Cosandey, le directeur de l’Ecole polytechnique de l’Université de Lausanne et premier président de l’EPFL. Il a légué à Bernard Vittoz une Ecole dans des bâtiments tout neufs, pleine de promesses à concrétiser. Bernard Vittoz a brillamment rempli cette mission et accompagné cette mutation. J’ai poursuivi dans sa ligne, en devant cependant faire des choix douloureux, tant les finances publiques durant la décennie 1990 étaient au plus mal.

Mais il n’est pas question de se plaindre. Les contacts que j’avais avec le monde entier lorsqu’il s’agissait de recruter des professeurs m’ont toujours conforté dans l’idée que les conditions de travail offertes par l’EPFL étaient hors normes sur le plan matériel, la qualité des infrastructures offertes et la liberté académique laissée aux professeurs. Grâce à cette réputation d’excellence qu’elle avait acquise au fil des années, l’EPFL a attiré les meilleurs chercheurs et enseignants durant ces 22 ans. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et résument ce fabuleux développement : 2000 étudiants en 1978, 4000 à la fin de mandat de Bernard Vittoz, 5000 à la fin de mon mandat, 93 professeurs en 1978, 140 en 1992, près de 300 en 2000.

Pendant ces 22 ans, l’EPFL n’a fait que grandir. C’est ce que j’appelle « l’âge d’or de l’ingénierie » et c’est ce qui donne le sous-titre de ce livre. Tous les efforts menés durant cette période l’ont été dans le même sens, soit renforcer les disciplines de l’ingénierie. Ingénieur physicien, Bernard Vittoz a cru le premier à la simulation numérique et à la microtechnique. Ingénieur civil, j’ai accentué les efforts en microtechnique, introduit les biotechnologies, et contribué à faire de l’EPFL la première institution en Europe sur le plan des systèmes de communication. Nous avons fait ces choix, tout simplement parce que telle était la mission de l’EPFL.

Au fond, qu’est-ce qu’un ingénieur ? C’est d’abord un humaniste. J’ai la conviction que depuis deux siècles la science et l’ingénierie sont partie intégrante de la culture occidentale. Ce sont des éléments essentiels de notre culture, faite de la recherche de la vérité et de la volonté de changer le monde tel qu’il est. Les ingénieurs ont donc une responsabilité première, à la charnière entre les développements scientifiques et les réalisations concrètes. Pour développer les métiers à tisser, pour installer un système d’irrigation, pour corriger le Rhône, abaisser le niveau des lacs, construire des bâtiments qui résistent aux séismes, il faut beaucoup d’ingénieurs. Pour lutter contre la nature, il faut des ingénieurs. Aujourd’hui, pour soigner le Parkinson ou d’autres maladies neuro-dégénératives, il faut des ingénieurs. Et historiquement, pour unifier l’Allemagne ou l’Italie, on a eu besoin de moyens de communication. Il a fallu que des ingénieurs les construisent. La culture occidentale et l’histoire de l’Occident sont donc enracinées dans l’ingénierie.

La responsabilité profonde des ingénieurs pour le bien-être, la sécurité, la santé des individus, de la communauté, de la société est une réalité que nous devons toujours avoir à l’esprit. C’est aussi une grande responsabilité pour l’Ecole Polytechnique. Le besoin est immense, primordial, vital pour le pays, pour l’Europe. La société doit disposer d’ingénieurs du plus haut niveau universitaire de formation ; des ingénieurs qui ont eu à se coltiner à des sciences dures, à une expérience pratique exigeante durant leur formation et qui ont profondément compris ce que sont la recherche fondamentale, la recherche appliquée, le développement, l’innovation et l’entrepreneurship. S’ils possèdent véritablement une éducation à la pratique professionnelle donnée par des enseignants familiers avec la pratique passée et présente, ils seront plus utiles à la communauté et moins susceptibles de grossir les rangs des chômeurs.

Comme président de l’EPFL, j’ai eu cette chance inouïe de pouvoir mettre en œuvre cette vision inspirée de Humboldt avec le sentiment profond que le métier d’ingénieur est l’un des plus prestigieux. Je suis convaincu que la jeunesse actuelle doit s’impliquer dans l’ingénierie, les sciences, les techniques, les technologies. Malheureusement, la technique n’a pas toujours bonne presse. Nous n’avons cessé, Bernard Vittoz et moi, de tenter de renverser ce courant Avec succès puisque les étudiants ont été toujours plus nombreux à venir chez nous. Nous avons aussi tenté, comme le livre le montre, d’ouvrir l’EPFL, monde très masculin, aux femmes.

Je n’oublie pas l’architecture, discipline fondamentale de notre Ecole, et qui a fortement contribué à faire dialoguer les deux disciplines, ingénierie et architecture, qui comme on le sait, sont proches en Suisse. La Société suisse des ingénieurs et architectes est là pour le démontrer. L’architecture est ce qui a donné durant des années une touche plus humaniste à notre Ecole, qui permis de féminiser quelque peu l’Institution, avant que nos efforts pour attirer des femmes vers les branches de l’ingénierie ne commencent à porter leurs fruits. Ce livre montre l’importance du Département d’architecture, depuis son refus de déménager à Ecublens au début des années 1980, jusqu’à la décision prise sous ma présidence de les installer dans des locaux neufs du quartier Nord de l’EPFL.

Une Ecole polytechnique fédérale est beaucoup plus qu’une institution de formation, de recherche, de transfert du savoir, de création de connaissance. C’est un peu du cœur et de l’âme d’une communauté, c’est un lieu privilégié pour une élite parmi la jeunesse, c’est un lieu de recherche de vérité au sens le plus profond, le plus large ; c’est aussi un lieu de recherche désintéressée. Nous sommes bien à la charnière de plusieurs chemins vers la connaissance ; à la base de ce qui fait la dignité dans la gratuité. Ce livre est là pour en témoigner. Il raconte comment l’EPFL a prospéré en une génération. Il rappelle aussi, et c’est essentiel pour moi, que malgré les pouvoirs importants dont disposent la direction et plus particulièrement le président, l’Ecole est faite d’hommes et de femmes, de chercheurs, de professeurs, d’étudiants, de collaborateurs administratifs et techniques. En marge des événements qui ont jalonné ces 22 ans, ce livre vous fera découvrir une vingtaine de personnalités. J’assume le choix subjectif de cette liste de portraits, je voulais donner l’image d’une Ecole multiple, pluridisciplinaire, où des hommes et des femmes d’horizon et d’âge très différents ont marqué de leur empreinte notre Institution.

>> Pour en savoir plus

  Extrait du titre Chronique de l'EPFL 1978-2000 de Michel Pont 
Préface de Jean-Claude Badoux
Publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes

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L'auteur :

Michel Pont, né en 1960, licencié ès Lettres de l’Université de Lausanne, en particulier en histoire. Journaliste, il a travaillé au sein des rédactions
du Temps et de 24 heures. Il a également travaillé cinq ans à l’EPFL (1993-1998) au sein du Service de presse et d’information.

14:31 Publié dans Science | Tags : epfl | Lien permanent | Commentaires (0)

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