08/03/2011

Conférence publique de Jacques Lucan

picpics071000004.jpgConférence publique de Jacques Lucan au Pavillon de l’Arsenal, à l’occasion de son récent ouvrage, Composition, non-composition, publié aux Presses polytechniques et universitaires romandes. Aux XIXe et XXe siècles, dans les arts plastiques, le mot composition a une fortune considérable. En architecture, composer est concevoir un bâtiment selon des principes ou des règles que certains architectes tentent d’énoncer, notamment à travers l’enseignement qu’ils dispensent ou les livres et les textes qu’ils publient. C’est pourquoi, dans les chapitres de ce livre, les écrits sur l’architecture seront sollicités, de la même façon que des manières d’enseigner seront analysées.


Si on peut alors effectivement parler de théories architecturales, c’est bien parce qu’il en va de la compréhension des manières de concevoir un bâtiment et de leurs conditions de possibilité – comme aurait dit Michel Foucault –, ou parce qu’il est nécessaire de connaître ce qui règle, implicitement ou explicitement, les démarches des architectes, leurs « hypothèses problématiques» – selon les mots d’Antoine Compagnon parlant, lui, de littérature.

L’objectif de ce livre est donc double. Il s’agira d’appréhender, d’une part ce qui se rapporte à ce que l’on peut nommer des logiques inhérentes aux manières de concevoir un bâtiment, d’autre part ce qui se rapporte aux conditions de possibilité de nouvelles catégories ou de nouveaux concepts architecturaux, c’est-à-dire à l’historicité de ces catégories ou concepts pour tenter d’en établir les généalogies.

Dans la première partie, « L’ordre fermé », je poserai l’hypothèse que la composition est antécédente aux « styles » ou, pour le dire autrement, qu’une même composition peut être « habillée » selon différents « styles ». La question est d’ordre syntaxique avant d’être relative au vocabulaire. Chez Léonce Reynaud et Julien Guadet, deux des théoriciens les plus importants du XIXe siècle, par exemple, le recours à des exemples pris dans des horizons géographiques et historiques différents est un argument justifiant que l’intérêt soit porté sur les principes, pas sur les styles. C’est dans cette optique que Reyner Banham parle de l’indifférence de Guadet aux styles et de son « classicisme non-historique (unhistorical Classicism) ». Colin Rowe, quant à lui, a avancé que Guadet envisage « une architecture de pure forme » pour laquelle le choix d’éléments stylistiques est affaire de goût ou de parti pris et, en dernière instance, sans importance. Dans la même optique, Alan Colquhoun, parlant du livre de Howard Robertson, paru à Londres en 1924, Principles of Architectural Composition, précise que son message est « qu’il y a des règles fondamentales de la composition architecturale qui sont indépendantes des styles ».

Si, en architecture, la composition est pendant longtemps régularisation, hiérarchisation et symétrisation, sa compétence devient plus complexe et étendue lorsqu’une recherche d’équilibre et de balance intervient, et dès lors que l’irrégularité est maintenant légitime. Les problématiques subséquentes sont retracées dans la seconde partie de ce livre, « L’ordre ouvert », problématiques qui entrent indubitablement en résonance, au XXe siècle, avec les préoccupations des peintres.

Si le recours au concept de composition est omniprésent jusqu’à la fin du XIXe siècle, son érosion est cependant indubitable à mesure que l’on avance dans le XXe siècle. La composition ne peut plus satisfaire ceux parmi les architectes qui cherchent à se défaire de ce qu’ils jugent ne plus pouvoir rendre compte d’un projet architectural, quel qu’il soit, de ce qu’ils jugent être un obstacle à l’énonciation de réponses adéquates. Il n’empêche que beaucoup de leurs réflexions ont encore besoin du concept de composition, ne serait-ce que pour s’y opposer, comme un passage obligé vers de nouveaux principes ou de nouvelles exigences.

Le mot non-composition – qui n’est pas nécessairement employé par les architectes eux-mêmes – désigne ici en creux la tentative d’échapper aux modes compositionnels ; il ne désigne pas des principes positifs, sachant, comme l’a montré Yve-Alain Bois à de nombreuses reprises concernant la peinture6, que s’échapper absolument de la composition est une entreprise interminable sinon impossible. Qu’un dispositif veuille être neutre et non plus hiérarchisé, qu’il soit le résultat d’un processus agrégatif et non plus d’une mise en équilibre, qu’il soit la conséquence d’opérations « objectives », ce sont autant de tentatives de dépassement des principes compositionnels.

Dans les pages de ce livre, j’ai privilégié les propos d’architectes qui ouvrent des pistes ou qui synthétisent des positions communément partagées. Les bâtiments et les projets pris en compte ne sont donc pas nécessairement toujours les plus remarquables du point de vue de la réalisation architecturale. Ou bien ces bâtiments et projets ont suscité le plus de questions au moment de leur création en étant « au centre » de problématiques nouvelles, ou bien ils ont été reconnus comme des repères sinon des modèles pour le développement de l’architecture. Les illustrations ont été choisies de telle sorte qu’elles soient contemporaines des projets eux-mêmes ou des réactions qu’ils ont suscitées, cela pour éviter autant que faire se peut des anachronismes possibles concernant la réception des oeuvres ou des idées.

Eviter les anachronismes ne signifie pas que les oeuvres ne soient pas sujettes à interprétations successives, selon des points de vue nécessairement changeants. Comme le dit Daniel Arasse parlant de peinture, mais ses propos peuvent tout aussi bien s’appliquer à l’architecture, « si l’art a une histoire et s’il continue à en avoir une, c’est bien grâce au travail des artistes et, entre autres, à leur regard sur les oeuvres du passé, à la façon dont ils se les sont appropriées », et « si vous n’essayez pas de comprendre ce regard, de retrouver dans tel tableau ancien ce qui a pu retenir le regard de tel artiste postérieur, vous renoncez à toute une part de l’histoire de l’art, à sa part la plus artistique ».

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L'auteur :

Jacques Lucan est architecte et historien, professeur à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et à l'Ecole d'architecture de la ville et des territoires à Marne-la-Vallée.

JACQUES LUCAN, Composition non-composition
envoyé par Pavillon-Arsenal. - Futurs lauréats du Sundance.

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