30/11/2010

Les villes vues dans un flux d’eau

hanhanpeggy090100180.jpgL’eau fluide et invisible circule dans les sous-sols de nos villes depuis près de cent cinquante ans. Il est étrange que les enjeux politiques de sa gestion soient rarement discutés. N’est-ce pas l’eau qui, tout simplement, rend possible la vie humaine ? Mais elle accomplit davantage. C’est l’eau, en vérité, qui permet le fonctionnement des espaces urbanisés. A côté des lignes de transports publics, des routes, des câbles électriques et des systèmes d’information, ses réseaux composent les veines et les artères de notre métabolisme quotidien.


Les villes se sont étendues avec les nouvelles technologies qui ont permis la distribution décentralisée des ressources et des services. A la fin du 19e siècle, la poussée urbaine et industrielle précipita la mise en fonction de systèmes d’adduction innovants. Le traitement de l’eau, ainsi que sa dépollution après usage, sont devenus des urgences majeures sous peine de voir les agglomérations imploser, asphyxiées par leur propre expansion, assaillies de microbes et menacées d’épidémies.

Mais où sont les forces politiques qui ont permis, techniquement et financièrement, de transformer l’eau en commodité disponible à tous, aux ménages, aux industries, aux bureaux ? Quels sont les organismes, dans les vieilles cités ou les nouvelles métropoles, qui ont pris en charge la création et l’entretien des réseaux d’eau? Que se passe-t-il en Suisse ? Un réseau efficace et durable, dont dépend l’existence de chacun d’entre nous, n’implique-t-il pas nécessairement des responsables bien définis et puissants ? Quels sont en somme les milieux politiques en cause? Où situer les acteurs de l’eau dans les institutions nationales ? En Suisse, l’eau a fait naître de petits empires municipaux Dans le contexte helvétique, sans ignorer le rôle de la Confédération, nous allons voir que l’eau a fait naître de petits empires municipaux, bien souvent en avance sur les initiatives cantonales. Par l’eau, il s’est trouvé que les villes, comme institutions, ont acquis un pouvoir souvent méconnu.

En vérité, la gestion de l’eau s’est traduite par un développement incroyablement fragmenté. Elle se fonde aujourd’hui sur plus de 3 000 distributeurs locaux. Ce sont des corporations publiques affirmant une étonnante autonomie de gestion, financière et organisationnelle, vis-à-vis des cantons et de la Confédération. Ce processus insitutionnel n’a pas été pris en défaut puisque 98 pour cent de la population est raccordée à l’eau potable par un réseau de 53 000 km de conduites (SSIGE, 2007). Mais du fait de cette évolution éclatée, la politique de l’eau a paru échapper longtemps à une analyse globale. D’où la tentative de dégager par ce livre une vision d’ensemble de ce foisonnement.

Trop longtemps la gestion de l’eau est restée une affaire réservée à quelques élus et à des techniciens souvent campés dans les postures énigmatiques que leur confère une compétence très spécialisée. Politiquement, le citoyen n’a pas eu accès au réseau. L’objet de ces pages est de le mettre à sa portée. Car il s’agit d’enjeux publics sérieux. Il importe d’initier les habitants-usagers-citoyens aux mécanismes de la gestion urbaine en ce domaine. Quelles sont les origines historiques de la situation présente? Pourquoi une approche locale et publique s’est-elle imposée en Suisse, alors que d’autres pays ont choisi de confier les affaires d’eau à des partenaires privés aux larges assises ou à de grands services régionaux ?

Nous allons nous demander comment une telle gestion, éminemment urbaine et locale, a pu prendre en compte des objectifs nationaux fondamentaux tels que la sauvegarde de l’environnement et la préservation des espaces ruraux ? Et quel est le rôle des services de distribution d’eau dans les orientations du développement urbain ? Le système en place a-t-il assuré la gestion intégrée des multiples usages de l’eau ? Pour quelle raison le prix de l’eau varie-t-il, ou plus exactement augmente-t-il depuis une décennie ? La privatisation est-elle à l’ordre du jour en Suisse ? Les services urbains s’efforcent-ils d’élargir la gestion à l’échelle de plusieurs communes?

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L'auteur :

Géraldine Pflieger est professeure assistante en politiques publiques et instances de régulation à l’Université de Lausanne (Institut d’études politiques et internationales). Docteur de l’Ecole nationale des ponts et chaussées (Laboratoire techniques, territoires, sociétés, LATTS), elle a été chargée de recherches invitée à l’Université de Californie à Berkeley en 2002 (Institute of Governmental Studies, IGS) et collaboratrice scientifique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne de 2003 à 2008 (Laboratoire de sociologie urbaine, LASUR). Elle étudie les services urbains (eau, électricité, transports publics) dans divers contextes au Chili, en Californie, en France et en Suisse.

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