30/11/2010

Les réalités helvétiques transfigurées…

picturelake070400013.jpgEn 1815, un étudiant d’Oxford, John Milford, émit le voeu d’écrire un livre sur son récent voyage en Suisse. Son vieux professeur le mit en garde : « Le sujet est épuisé ; faites-moi confiance, Monsieur, ça n’ira pas. » Le jeune homme négligea cet avis et bourra deux gros volumes de lieux communs. On y trouve pêle-mêle des remarques sur l’histoire et la politique des cantons, sur le sublime et sur tout ce qui est factice dans les Alpes, avec des anecdotes pas très intéressantes sur les moeurs des autochtones rencontrés en chemin.


Ce brouet helvétique tomba comme bien d’autres récits de voyage dans l’oubli. Mais parmi les nombreuses platitudes du jeune milord, notons celle-ci : «J’imagine que je ne suis pas le premier à observer que partout le pays, les gens, les moeurs, le climat et tous les objets nous rappellent la vieille Angleterre.» Cette propension à rechercher des analogies entre la Suisse et le monde britannique a longtemps perduré. Elle a ressurgi, en particulier comme antidote aux conflits et aux crises politiques causés par le Civil War au 17e siècle, la Révolution française ou le Sonderbund au 19e, sans oublier la Seconde Guerre mondiale. Citons par exemple deux livres écrits à Londres sous les bombardements nazis et devenus des classiques : Switzerland and the English d’Arnold Lunn et Travellers in Switzerland de Gavin de Beer. Ces auteurs ont cherché à réaffirmer des valeurs partagées et à les mobiliser – amour de la liberté, rectitude morale, sang-froid et pragmatisme. Ainsi s’est constituté le mythe de ce que le diplomate John Wraight a plus récemment appelé « une relation unique ».

L’analogie entre la Suisse et l’Angleterre n’a pourtant rien d’évident. Selon l’humaniste Thomas More en 1516, les Helvètes, surnommés Zapoletes, sont des mercenaires « hideux, sauvages et féroces » ; leur unique fonction est de défendre son utopie. En 1714, Abraham Stanyan, ambassadeur de la reine Anne auprès de Genève et des Etats confédérés, s’efforce, par un récit de son séjour, de corriger la réputation des Suisses qui ne s’est guère améliorée : ce sont des lourdauds et des primitifs, avides de gain et sans humour, tout juste bons à devenir, comme les Irlandais, des sujets de plaisanteries.

En vérité, pendant plus de 500 ans, la Confédération helvétique est demeurée surtout proche de la France, comme le montre le renouvellement de l’alliance avec elle en 1777, alors que les liens qui unissent la Grande-Bretagne et les Pays- Bas, l’autre république, sont beaucoup plus forts. De même, les attaches culturelles restent insignifiantes en comparaison avec celles que la Grande-Bretagne entretient avec des nations amies telles que les Etats-Unis. Certes on peut voir dans le calvinisme un point de ralliement, et ce fut le cas pour Genève entre le 16e et le 18e siècle ; mais cette proximité ne joue pas pour les cantons catholiques et elle a perdu son sens aujourd’hui. Quant à la théorie des climats, qui voit la Grande-Bretagne et la Suisse comme des « îles tempérées » qui ont fait naître un même amour de l’indépendance, elle ne tient plus la route.

Finalement, on peut expliquer, comme le fait Gavin de Beer, que c’est la personnalité des Britanniques qui ont voyagé ou vécu en Suisse qui a conféré de l’intérêt à ce pays, mais la plupart d’entre eux sont aujourd’hui oubliés. Le thème de la relation exceptionnelle entre les Suisses et les Anglais s’est largement estompé. Un sondage réalisé en Grande-Bretagne en 2001 a révélé que les Suisses y souffrent d’une réputation aussi mauvaise qu’il y a 500 ans et que les Britanniques les considèrent comme peu aimables, imbus d’eux-mêmes et arrogants. Scène incongrue, l’« arbre des cantons » érigé au coeur du West End londonien en 1991 pour honorer l’amitié entre les deux pays, garde désormais seul l’accès à Leicester Square. Le Swiss Center a été détruit en 2007 pour faire place à une construction jugée plus pertinente.

L’image du petit monde helvétique dans la culture anglophone a bien évidemment connu des hauts et des bas, mais elle est souvent plus défavorable que ne le laisse penser le mythe de la « relation unique », surtout lorsque les avis sur la Suisse sont comparés à ceux qu’inspire son voisin du sud. Dans des vers fulgurants, Emily Dickinson écrit en 1859, sans avoir jamais visité l’Europe : « N os vies sont suisses – si calmes – si froides – Jusqu’à ce qu’un beau jour les Alpes laissent tomber leur voile et nous voyions plus loin ! Sur l’autre versant l’Italie ! » Tel est le cliché d’une Suisse culturellement pauvre qui fait pendant à une Italie rêvée. Certaines formules seront ressassées et relancées, notamment par Orson Welles dans son film Le troisième homme (1949). Son bon mot sur la Suisse est souvent attribué à tort à Graham Greene, mais on ne parvient plus à s’en débarrasser en terre anglo-saxonne : « E n Italie, pendant les trente années sous les Borgia, ils ont eu la guerre, la terreur, le meurtre et le sang, mais ils ont produit Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ils ont eu l’amour fraternel – ils ont eu cinq cent ans de démocratie et de paix, et qu’est-ce qu’ils ont produit ? Le coucou. »

De tels stéréotypes sont intéressants car ils appartiennent à un rituel identitaire discuté depuis le temps des Humanistes, depuis Josias Simler, Sebastian Münster ou Conrad Gessner, et ils constituèrent au Siècle des Lumières un thème des débats de la Société helvétique. Ces schémas correspondent à un besoin, décrypté par l’historien François Walter, de se conformer à une image préconstruite de l’homo helveticus. Dans La Suisse du Suisse (1969), Peter Bichsel, l’écrivain alémanique, prétend que cette image a été importée : « U n Suisse moyen pense exactement la même chose de la Suisse qu’un Anglais moyen […]. Nous vivons dans la légende que l’on a créée à notre propos. » Si le secret bancaire et le chocolat ont remplacé Guillaume Tell comme symboles nationaux, aux yeux des Anglais ou des Américains, il faut observer qu’à l’ère de la mondialisation la légende helvétique est devenue assez floue.

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L'auteur :

Patrick Vincent est professeur de littérature anglaise et américaine à l’Université de Neuchâtel. Sa recherche porte principalement sur la culture romantique. De nationalité suisse et britannique, il a passé trente ans en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

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