30/11/2010

La Suisse entre ciel et terre

joseasreyes080800247.jpge « sacré », comme beaucoup de mots chargés d’histoire, est victime d’inflation sémantique. Il s’est affadi. Aux temps bibliques, il était encore l’attribut exclusif de Dieu, mais aujourd’hui, « sacré » s’applique à tout et n’importe quoi. Le café noir après le repas de midi, c’est « sacré », tout comme le cigare que l’on savoure en lisant son journal. Si dévaluées et superficielles qu’elles puissent paraître, de telles formules conservent cependant un reste de la signification originelle : quelque chose nous importe que l’on ne peut abandonner sans éprouver une perte essentielle. Est « sacré » ce qu’une collectivité ou un individu considère comme intouchable, constitutif de son identité, riche en émotions et en souvenirs ; sont sacrés l’objet ou le phénomène dont la disparition est ressentie comme une perte d’existence. C’est aussi ce qui promet le salut, ce qui est salutaire. Intangible, le sacré relève d’une sphère dont la rationalité échappe à la pensée positive propre à la modernité. En ce sens, il exige le respect ; car il est environné d’une aura, celle du numineux, de ce que l’on ne peut approcher ; il en émane le rayonnement de l’inaccessible. Ce que la société, en dernier ressort, classe dans le sacré, ce n’est pas la ratio qui le détermine, mais les besoins de l’inconscient, qui se dérobent à une analyse strictement intellectuelle…


Les lieux de pèlerinage ou l’archétype du sacré Les lieux de pèlerinage, parmi les « lieux saints », occupent une place particulière. Ils jouent encore dans la société moderne un rôle important ; ils incarnent une réalité à la fois cachée et structurante, qui apporte à beaucoup d’hommes appui et consolation dans des situations difficiles. C’est souvent de manière individuelle et discrète que l’on recourt à ce moyen d’accomplissement de soi. Le public n’en a donc qu’une très faible idée. Beaucoup d’hommes éprouvent de nos jours le besoin ou la nostalgie d’un contrepoids à la marchandisation du monde, aux valeurs qui règnent dans la société. Ils cherchent le sublime, le mystérieux, le sacré. De telles aspirations peuvent sans doute s’assouvir sur le plan profane, par exemple dans l’adoration des idoles sportives ou des stars de la musique. Mais retenons que les lieux de pèlerinage répondent à des besoins d’hygiène psychique ; ils recèlent, pour les personnes concernées, une haute valeur thérapeutique. Ils dessinent dans un pays une sorte de réseau hospitalier souterrain, parallèle aux institutions médicales visibles. Réseau efficace et, de surcroît, non sans retombées financières. En outre, ce qui n’est pas négligeable, les lieux de pèlerinage font partie de nos paysages culturels, ils les marquent de leur présence. Les découvrir, aller en quête de leurs structures souvent cachées au visiteur pressé, procure une vraie satisfaction intellectuelle. On pourrait dire que les lieux de pèlerinage, avec leurs édifices magnifiques et dispersés dans tout le pays, relèvent d’un exotisme à l’intérieur des frontières…

Le pèlerinage en Suisse a beaucoup de visages. Entre le sanctuaire discret, bien à l’écart, où seuls de rares individus viennent parfois prier, et le lieu saint proche d’une ville, où les cierges ne cessent de brûler en nombre, tandis que les visiteurs se contentent d’une courte prière, on trouvera toutes les nuances intermédiaires. Certains lieux de pèlerinage sont idylliques et l’on va volontiers s’y marier. Pour d’autres, on ne peut les atteindre qu’après une marche pénible, à l’ancienne, conçue comme un parcours de méditation et de pénitence. Des églises triomphales, faites d’exaltation baroque et d’ostentation festive, alternent avec de modestes chapelles, qui disposent à peine d’un autel, d’une image sainte, éventuellement d’une source. Certains sites sont situés sur des hauteurs montagneuses, exposés aux outrages des intempéries ; d’autres sont creusés dans les profondeurs secrètes d’un ravin. De nouveaux lieux de pèlerinage fleurissent ; d’autres existent depuis des siècles ; leurs racines plongent dans les profondeurs obscures de l’histoire et il n’est pas rare qu’ils aient entre-temps changé de sens et de saint patron.

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L'auteur :

Paul Hugger, né en 1930 à Wil, a passé sa jeunesse à Saint-Gall et a fait ses études de lettres à Bâle. Après un doctorat en 1959, il est devenu professeur d’ethnologie aux Universités de Bâle et de Zurich. Depuis la fin de son enseignement en 1995, il vit à Chardonne (Vaud). Le domaine de ses publications s’étend de la culture paysanne et des traditions populaires à l’industrialisation et aux phénomènes urbains d’aujourd’hui. La plupart de ses ouvrages sont fondés sur ses enquêtes de terrain. Livres parus en Suisse romande : Le Jura vaudois (1975), Rebelles et hors-la-loi en Suisse (1977). Il a dirigé les recherches et écrit le texte du tome X de l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud sur « Les âges de la vie » (1982). Il publie actuellement sur l’histoire de la photographie et dirige la collection Das volkskundliche Taschenbuch.

16:45 Publié dans Religion | Tags : coyances, religions, dieu | Lien permanent | Commentaires (0)

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