30/11/2010

Francesco Borromini: le mystère et l’éclat

Santa%20Lucia%20in%20Selci%202.jpg« L’infamie de notre siècle » : voilà dans quels termes on a pu décrire l’un des chefs-d’oeuvre de Francesco Borromini, quelques années après sa mort. Cent ans plus tard, le jugement n’a guère changé : Borromini ? Un « maître en l’art de détruire », coupable d’avoir donné au monde « les plus grands modèles de bizarrerie ». Le dix-neuvième siècle ne sera pas beaucoup plus tendre. Jakob Burckhardt, l’illustre auteur de la Civilisation de la Renaissance en Italie, qualifiera de « délires » et de « fantaisies déchaînées » les créations architecturales de son compatriote.


Il est juste de préciser qu’au temps de Jakob Burckhardt, on vouait aux gémonies le baroque tout entier. John Ruskin, par exemple, dénonçait chez le Bernin, frère ennemi de Borromini, «le comble du mauvais goût ». Il fallut attendre les années 1900 pour que l’art romain du dix-septième siècle commence d’être réhabilité. Aujourd’hui, sa cause est si bien gagnée qu’on s’étonne de découvrir qu’il a déchaîné tant de haines et suscité tant d’incompréhension. D’ailleurs, l’idée même qu’un style artistique puisse être condamné en bloc nous paraît plutôt… baroque, pour ne pas dire absurde. Ne sommes-nous pas accueillants, désormais, à tous les styles du monde ? Au point que l’art, de nos jours, à force d’être partout, menace de n’être plus nulle part. Mais c’est une autre question. Va donc pour le baroque, ni plus ni moins respectable à nos yeux que le Parthénon, la Sagrada Familia de Barcelone ou, à Bilbao, le musée Guggenheim de Frank Gehry.

Mais si Borromini a souffert du discrédit jeté sur le baroque, il n’a pas vraiment profité de son retour en grâce. Bien sûr, il a quitté l’enfer et même le purgatoire. Depuis le début du 20e siècle, des critiques et des érudits de premier plan se sont penchés sur son oeuvre. De grands architectes l’ont admirée, et s’en sont même inspirés ; c’est précisément le cas de Frank Gehry. Néanmoins la gloire de Borromini demeure discrète, presque secrète. Plus étonnant encore, sa réputation de bizarrerie a survécu jusqu’à nos jours. Le Bernin peut nous sembler échevelé, tonitruant, audacieux à l’extrême, il ne nous paraît jamais bizarre. Le Bernin s’impose et se donne, il rit et flamboie. Borromini ne s’impose jamais, ne se livre pas, ne sourit guère, et laisse souvent perplexe. L’historien d’art Rudolf Wittkower, qui ne cache pas son admiration pour l’oeuvre du Tessinois, ne peut s’empêcher d’évoquer l’« étrange architecture de ce personnage, le plus énigmatique des grands maîtres du baroque romain ».

Entre le Bernin et Borromini, la postérité semble avoir fait son choix. Et tout ce qui, de leur vivant, opposa ces deux créateurs, pour consacrer la gloire du premier au détriment du second, continue d’influencer aujourd’hui notre jugement.

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L'auteur :

Etienne Barilier, romancier et essayiste, est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages. Plusieurs de ses essais témoignent de son intérêt pour la musique (Alban Berg, B-A-C-H), mais sa passion pour les arts plastiques, et singulièrement l’Italie artistique, n’est pas moins grande. Elle s’est notamment manifestée dans son roman Le Dixième Ciel, qui fait revivre la figure de Pic de la Mirandole. On retrouve l’Italie et ses arts dans d’autres romans de sa plume (Laura, La Créature, L’Enigme). Professeur à l’Université de Lausanne, où il donne des cours de littérature et de traduction littéraire, Etienne Barilier est également traducteur (de l’allemand, de l’italien et du latin).

16:15 Publié dans Figures | Tags : art | Lien permanent | Commentaires (0)

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